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MEMOIRES
MARÉCHAL DE VILLARS
IMPRIMERIE DAUPELE Y-GOUVERNEUR
A NOGENT-LE-ROTROU.
¥7243
MEMOIRES
DU
MARÉCHAL
DE VILLARS
PUBLIÉS D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
POUa LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE
ET ACCOUPAGiNÉS
DE CORRESPONDANCES INEDITES
PAR M. LE M'^ DE VOGUÉ
MEMBRE DE l'iNSTITUT
TOME QUATRIÈME
553^i
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
H. LAURENS, SUCCESSEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'hiSTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, N*» 6
M DCCC XCI
254
EXTRAIT DU REGLEMENT.
AiiT. H. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et
choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en
suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire
responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'un*!
déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail
lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que l'édition
des MÉMOIRES DD MARÉCHAL DE ViLLARS , préparée par M. le
M's DE VoGDÉ, lui a paru digne d'être publiée par la Société
DE l'Histoiee de France.
Fait à Paris, le 30 décembre -1894.
Signé : Lud. LALANNE.
Certifié :
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,
A. DE BOISLISLE.
if
MÉMOIRES
DU MARÉCHAL DE VILLARS
1713 (suite). On n'a rien dit, ci-devant, de tout ce
qui se traitoit entre le maréchal de Villars, le baron de
Hundheim et le sieur Becker, ministre de l'électeur pala-
tin\ qui tous deux pressoient le maréchal de s'expliquer
sur plusieurs propositions qu'ils faisoient pour la paix.
Il leur dit que ces diverses conférences étoient absolu-
ment inutiles ; qu'il leur avoit déclaré que le roi lui fai-
soit l'honneur de le charger de traiter de la paix ;
qu'ils disoient eux-mêmes que le prince de Savoye
avoit la même commission de l'empereur; que le roi
lui avoit mandé qu'il lui enverroit des pleins pouvoirs,
dès qu'il seroit informé que l'archiduc auroit donné
les siens (car il est à remarquer que le roi ne donna le
1. Nous avons déjà dit ci-dessus (t. III, p. 194-199) queBeckers
élait un simple agent de l'administration électorale, et que le
baron de Hundheim seul était ministre. Nous avons aussi essayé
ailleurs (Villars d'après sa correspondance. Paris, 1888, chap. via)
de donner une analyse exacte des négociations dont Villars com-
mence ici le récit. Nous nous abstiendrons donc de discuter ici
les points qui seraient en contradiction avec la correspondance
officielle, nous bornant à renvoyer le lecteur à notre travail. Il
consultera aussi avec fruit l'ouvrage de M. le marquis de Gourcy,
la Coalition de 1101, où sont reproduites la plupart des pièces les
plus importantes.
IV 1
% MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
titre d'empereur à l'archiduc qu'après la signature
de la paix). Enfin, la prise des villes, forts et châteaux
de Fribourg détermina tout. Le prince de Savoye
manda qu'il avoit tous les pouvoirs nécessaires, et
l'on convint, comme il a été dit, de se rendre à Ras-
tatt le 216 novembre.
Il fut réglé que les deux généraux ne conserveroient
chacun pour leur garde que cent maîtres et cent
hommes de pied, et que les princes et généraux qui
voudroient venir passer quelques jours à Rastatt
auroient la liberté de s'y rendre. Mais comme, dans
les commencements, tout ce qu'il y avoit de princi-
pal dans ces deux grandes armées désiroit se trouver
à l'ouverture des conférences, M. le prince Eugène
manda qu'il ne le permettroit qu'à cinq ou six des prin-
cipaux généraux de l'empereur, savoir : le prince de
Dourlac^, le duc d'Aremberg^, les généraux Falgues-
tein^ et Konigseck'^.
Le maréchal de Villars donna la même permission au
prince de Rohan, au comte Dubourg, à MM. de Châ-
1. Charles-Guillaume de Bade-Durlach (1679-1738), chef de la
branche cadette des margraves de Bade.
2. Léopold-Gh.-Ph.-J., duc d'Arenberg, d'Arschot et de Groy
(1690-1754), servit avec distinction sous le prince Eugène dans
toutes ses campagnes, de 1706 à 1733. Feld-maréchal en 1737, il
prit une part brillante à la guerre de la succession d'Autriche.
3. Comte Falkenstein, général de cavalerie.
4. Lothaire-J.-Dom., comte de Kœnigsegg (1673-1751), avait fait
toutes les campagnes de la guerre de la succession ; il devint
feld-maréchal (1723), ambassadeur à Paris (1717), à la Haye (1724),
à Madrid (1725), perdit contre l'armée franco-espagnole la bataille
de Guastalla (1733), commandait le corps autrichien à Fonteuoy
(1745) où il fut blessé, et termina sa carrière à Vienne comme
conferenz minister.
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 3
tilloD, Conlade, Belleisie et Saint-Fremont. Il arriva
le 26 à quatre heures après midi, et le prince de Savoye
une demi-heure après. Dès que le maréchal de Villars
apprit qu'il arrivoit, il alla au-devant de lui, au haut
du degré, lui faisant des excuses de ce qu'un estropié
ne pouvoit descendre. Ils s'embrassèrent tous deux
avec les sentiments d'une ancienne et véritable amitié,
que les longues guerres et les différentes actions
n'avoient pas altérée.
Le maréchal de Villars mena le prince Eugène dans
son appartement, et, un quart d'heure après, ce prince
vint rendre visite au maréchal de Villars. Il demeura
chez lui une demi-heure, et, après être retourné quelque
temps chez lui, il revint chez le maréchal et lui dit, les
visites de cérémonie rendues : « J'avois impatience de
rendre celle d'amitié, et j'aurois été bien fâché que
vous eussiez pu me prévenir dans celle-là; » ajoutant
que, puisqu'ils étoient si voisins, il ne pouvoit pas être
plus longtemps sans en profiter.
Ils réglèrent ensuite leur journée, de riianière qu'ils
dînoient alternativement l'un chez l'autre, avec les
principaux des deux partis, et que, tous les soirs, ils
avoient un jeu.
Les premiers jours, ce fut au piquet, où le maréchal
avoit gagné beaucoup d'argent au prince Eugène, à
Vienne. Dans les commencements, la fortune favorisa
le maréchal, à Rastatt, mais, comme la fortune au jeu
peut à la fin produire quelque altération, le maréchal
ne voulut plus jouer au piquet, et l'on convint d'un
petit brelan très médiocre, qui se faisoit sur les six
heures du soir chez le maréchal de Villars.
Son appartement étoit le plus grand et le plus com-
A MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
mode. Le prince Eugène désira celui de la droite, parce
que tout ce qui lui arrivoit de l'Empire entroit chez lui,
de même que ce qui venoit de France entroit chez le
maréchal de Villars sans passer dans les logements
l'un de l'autre. Ainsi, les Impériaux et Allemands
tenoient toute la droite du château et de la ville, et les
François tenoient toute la gauche.
Dans les premières conférences, le prince Eugène dit
très naturellement au maréchal de Villars que l'empe-
reur vouloit sincèrement la paix, mais qu'il étoit obligé
aux égards convenables avec l'Empire ; que, pour lui,
il étoit persuadé que, si du côté de son maître on n'avoit
eu d'autre objet que d'amuser, un autre que lui auroit
été chargé de la commission, et cela étoit d'autant
plus vraisemblable que le prince de Savoye, comme le
plus ancien conseiller d'État, étoit naturellement pre-
mier ministre, qu'il n'y avoit que ces seules commis-
sions sérieuses et importantes qui pussent le porter
à vouloir s'éloigner de son maître.
Les premières conférences furent si vives et si
sérieuses de part et d'autre, quoique toute la politesse
et tous les termes de respect et de vénération fussent
employés réciproquement pour le roi et pour l'empe-
reur, que l'on auroit pu penser que ces deux généraux
n'auroient pas été deux jours ensemble.
Le prince Eugène dit que les ministres de l'électeur
palatin avoient toujours fait entendre que les premières
avances pour la paix venoient du côté de la France. Le
maréchal répondit que l'on s'en rapportoit à la probité
du baron de Hundheim, qui, ayant désiré de se rendre
auprès du maréchal de Villars où le s"^ Becker, autre
ministre de l'électeur palatin, étoit depuis les premiers
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 5
jours de la campagne, il leur avoit été permis d'y venir,
mais en leur déclarant hautement que jamais le roi
n'abandonneroit les intérêts des électeurs de Bavière
et de Cologne, et qu'il ne feroit point de paix que les
dernières conquêtes ne lui demeurassent ; que ces dis-
cours avoient sans doute passé à la cour de Vienne, et
que, si elle avoit trouvé les propositions inadmissibles,
apparemment les conférences n'auroient pas com-
mencé.
Les intérêts de M™® des Ursins* furent rejetés avec
beaucoup de dédain par le prince de Savoye, et, autant
il avoit de politesse dans sa conversation, autant mar-
quoit-il de hauteur pour la dignité de son maître.
Pour le maréchal de Villars, il évitoit ce qui parois-
soit uniquement hauteur, et s'en tenoità la fermeté.
Quant à ce qui concernoit M""^ des Ursins, le prince
Eugène dit au maréchal : « Si le roi d'Espagne deman-
doit une souveraineté pour un premier ministre ou pour
un général auquel il eût d'aussi grandes obligations
qu'à vous, l'empereur n'en seroit pas surpris, mais de
la demander pour cette dame, vous me pardonnerez
de vous en faire paroître mon étonnement. »
Il arriva deux ou trois fois que le prince de Savoye
dit : a Nous n'avons qu'à nous séparer. » — « C'est au
moins, » dit le maréchal de Villars, « une grande satisfac-
tion pour moi d'avoir passé deux jours avec l'homme
1. On sait que la célèbre camer ara-major de la reine Marie-
Louise d'Espagne, l'énergique et utile confidente de Philippe V,
Anne-Marie de la Trémoille, princesse des Ursins, avait obtenu
des deux rois qu'une des conditions de la paix fût la création, dans
les Pays-Bas, d'une principauté indépendante dont elle aurait eu
la souveraineté sa vie durant.
6 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
du monde pour lequel j'ai l'attachement le plus vif. »
Quand on parloit des moyens de soutenir la guerre:
a Ils vous manqueront assurément, » disoit le prince,
« pour nous, je vous assure que nous la commençons
toujours sans argent. » A cela, le maréchal de Villars
répondit : « Pauvres états de l'empire, on ne vous
demande pas votre avis sur de tels projets! La France
du moins n'a guère mis la nappe. »
Le 3 décembre, le maréchal dépêcha un courrier au
roi, pour le supplier que ses intentions fussent claire-
ment marquées, en sorte qu'en demandant plus qu'on
ne pou voit obtenir il ne fût pas obligé de rompre légè-
rement, et que, sur les articles, il fût dit positivement :
Article que l'on doit ménager, article sur lequel on doit
rompre plutôt que de se relâcher.
Cependant le prince de Savoye n'éloignoit aucune
troupe, et laissoit toutes celles qui étoient sous ses
ordres à portée de se rassembler en quatre jours. Sur
cette disposition, le maréchal de Villars conserva aussi
un grand nombre de troupes sur la Lutter. Le 5, il
manda au roi que les dix premiers jours des conférences
s'étoient passés à paroître d'un moment à l'autre près
de se séparer, et qu'enfin, insistant avec force sur la
conservation des dernières conquêtes, comme sur le
rétablissement entier des électeurs, et le prince Eugène
les refusant totalement, il étoit convenu cependant que
l'on traiteroit sur la base de la paix de Riswick.
Sur tout le reste, il fut dit que l'on attendroit des
ordres ultérieurs des cours de France et de Vienne.
Dès ce jour là, il ne fut plus question de séparation
si subite, et l'on travailla sur le plan de la paix de Ris-
wick.
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 7
Un des articles sur lesquels le maréchal de Villars
insista le plus étoit le dédommagement des électeurs.
fi Mais, » répondit le prince de Savoye, « demander le
rétablissement des électeurs, et en même temps des
dédommagements qui ne se peuvent jamais prétendre
en faveur de princes qui ont attaqué l'empereur et
l'Empire, c'est vouloir rompre. Ainsi il vaut mieux que
ce soit aujourd'hui que demain. » Il ajouta que l'élec-
teur de Saxe, qui avoit moins manqué à l'empereur
que l'électeur de Bavière, son gendre, n'avoit jamais
pu être rétabli; que l'électeur palatin, dans le temps
que les armées de France et de Suède partageoient
l'Empire, n'avoit pu de même obtenir son rétabUsse-
ment qu'en perdant le haut Palatinat, et en créant un
huitième électorat.
Sur cela, le maréchal prit la liberté de mander au roi
que sa gloire étant pleinement satisfaite par le réta-
blissement entier des électeurs et par la cession de
Landau fortifié, il lui paroissoit plus juste de songer
aux intérêts de Sa Majesté, que de faire des demandes
qui paroissoient contre la dignité de l'empereur et de
l'Empire, et que, s'il étoit possible de lui donner la loi,
espérance sur laquelle on ne pouvoit entièrement
compter, il falloit retirer des avantages considérables
pour le roi et pour la France. On verra mieux tout ce
détail important par la lettre même du maréchal.
Lettre du maréchal de Villars au roi, du 5 décembre 17 13.
Sire,
Voici la dixième journée qui se passe en disputes fréquentes,
et très ^ives, entre M. le prince Eugène et moi, ne voulant, de
ma part, discuter aucune matière que préalablement Landau
fortifié ne soit laissé à Votre Majesté, et M. le prince Eugène
8 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
déclarant que, ses instructions portant une exclusion entière de
cet article, il ne peut consentir à le passer.
Enfin, dans la journée d'hier, le baron de Hundheim ayant
souvent parlé à l'un et à Pautre, il fut dit que, sans Landau, il
n'y avoit de ma part aucun consentement à là paix, mais, qu'en
attendant les résolutions de la cour de Vienne sur cet article,
on pouvoit traiter les autres pour ne pas perdre un temps pré-
cieux, et nécessaire à l'entière consommation de l'ouvrage.
Ainsi donc, nous avons traité sur la base de la paix, et la cour
de Vienne consent que cette base soit le traité de Riswick,
comme j'en ai l'ordre de Votre Majesté.
Cet article a été bientôt convenu, bien entendu que c'est la
paix de Riswick dans son tout, et qu'en attendant les ordres de
Vienne, je compterai toujours sur Landau et le Fortlouis fortifié.
Sur les électeurs, M. le prince Eugène passe la restitution
totale de celui de Cologne. Je la demande pareille pour l'élec-
teur de Bavière, et cet article ne fera pas de difficulté; il n'est
pourtant pas entièrement passé, parce que je demande un
dédommagement des infractions faites au traité d'Ilbersheim.
Le prince Eugène soutient toujours qu'il prouvera que ces
infractions ont commencé par les Bavarois, et que même il n'y
a qu'une seule année à demander à Tempereur, puisque le ban
de l'électeur de Bavière confisque tous ses biens. Du reste, il
m'a dit dans la conversation que tous les meubles de ce prince
étoient encore dans les mêmes lieux, mais que l'on ne consen-
tiroit jamais à aucun dédommagement, quel qu'il pût être.
Comme, dans les instructions de Votre Majesté, ce dédomma-
gement est mêlé avec les affaires de Mantouë et le marquisat
de Burgaw, je n'ai pu répondre décisivement, non plus que sur
la demande que fait le prince de Savoie à l'égard des états
d'Italie, qui est que, la chambre de Weslar et le conseil aulique
étant les seuls juges naturels et compétents des fiefs de l'Em-
pire, c'étoit à ces tribunaux à juger les légitimes appartenances
de ces fiefs.
Quant aux fortifications d'Orbitelle et de Portolongone, j'ai
seulement dit que ces articles n'empêcheroient pas la paix lors-
qu'on seroit d'accord sur tous les autres.
Pour ce qui regarde Sabionette, le prince Eugène est convenu
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 9
que c'étoit une matière différente des autres, et que c'étoit un
point à discuter. 11 est sans comparaison mieux instruit de
toutes ces affaires que moi. Premièrement, parce que, étant
comme premier ministre de l'empereur, il est informé de tout.
En second lieu, c'est que, s'étant toujours trouvé à la Haye et
à Utrecht dans le temps des négociations, il n'ignoroit aucun
des détails. Cependant, Votre Majesté peut compter que je ne
ferai pas de faute manque d'instruction, sachant fort bien m'ar-
réter tout court en attendant ses ordres.
Je joins ici un mémoire assez long, bien que j'aie déclaré au
prince de Savoye que je n'aurois pas l'honneur de l'envoyer à
Votre Majesté. Mais le résultat de tout ce qui s'est passé hier
est que je crois la paix faite, si Votre Majesté se contente de
Landau fortifié et de la barrière du traité de Riswick, y com-
prenant les fortifications du Fortlouis, qui sera, je crois, le
seul dédommagement de Fribourg, quoique j'insiste toujours
sur les premiers dédommagements qu'elle m'a fait Thonneur de
me prescrire, et sur le rétablissement total, et sans nulle res-
triction des deux électeurs. Je crois aussi que M. le prince
Eugène s'opiniâtrera sans démordre a tout autre dédommage-
ment pour Fribourg, et je prendrai la liberté de dire à Votre
Majesté que, dans Je commencement de la campagne, on ne
sattendoit pas à une paix si avantageuse, qui, laissant une
bonne frontière à Votre Majesté, porte sa gloire, celle de son
gouvernement et celle de la nation au plus haut point.
J'ose supplier encore Votre Majesté de me donner ses ordres
précis, selon que j'ai déjà eu Thonneur de les lui demander,
sur les articles qui doivent me faire rompre, supposé qu'on ne
les passe point.
Je n'obtiendrai rien pour M"* des Ursins, ni pour le prince
de Ragotski, et, pour ce qui regarde les états d'Italie, l'empe-
reur voudra certainement que leurs différends soient réglés par
les juges naturels.
Je ne parle point des dédommagements que la maison d'Au-
triche donnera à l'électeur palatin. Comme il ne les prétend que
d'elle, ce n'est pas a moi a les disputer. J'ai cependant eu
l'honneur de demander des ordres à Votre Majesté pour savoir
d'elle si je dois m'opposer jusqu'à rompre, en cas que ce prince
10 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
prétende la dignité royale avec l'ile de Sardaigne. Il est certain
que la justice veut absolument qu'il ne soit pas dégradé pour
avoir été fidèle à l'empereur et à l'Empire.
Je dois ajouter que le prince Eugène m'a dit qu'il ne sufQsoit
pas de faire une ferme et solide paix entre nos maîtres, mais
qu'il pourroit fort bien arriver que, dans la suite, leur liaison
mutuelle pourroit leur être fort utile.
J'ajouterai encore au sujet de la demande de faire insérer
dans le présent traité celui de Votre Majesté avec le roi de
Sicile, fait en dernier lieu à Utrechl, et même celui de ce prince
avec l'empereur Léopold, en ^703, que le prince Eugène m'a
dit : a Est-il possible que le duc de Savoye veuille faire insérer
dans le même traité deux des siens entièrement opposés Fun à
l'autre? 11 n'y a qu'à les lire pour en voir la contradiction. Par
le premier, il nous procure la Sicile; par le second, il nous l'ôte
sans pouvoir donner aucune raison de cette diversité. »
Je supplie donc Votre Majesté de me faire l'honneur de me
mander si, dans le traité à faire, il faudra suivre mot à mot
celui de Riswick, c'est-à-dire le faire copier.
J'aurai l'honneur de dire à Votre Majesté sur le mémoire de
M. le prince Eugène que, dans celui que j'ai dicté devant lui à
son premier secrétaire, j'ai fait, suivant les instructions de
Votre Majesté, les plus hautes demandes, comme c'est l'usage
dans l'ouverture des conférences pour une négociation.
Afin que ce courrier puisse porter quelque chose de plus
décidé à Votre Majesté, j'ai prié M. le baron de Hundheim de
revenir ce matin chez moi. Il y est revenu en sortant de chez
M. le prince de Savoye, qui m'a mandé, par lui, qu'il ne s'étoit
pas rendu sur Landau par des ordres précis. Le baron lui a dit :
« Lorsque vous avez reçu ces ordres, l'empereur ne comptoit pas
sur la perte de Fribourg et de tous les forts, et il ne faut pas
s'attendre qu'une telle conquête rende la France plus facile. »
Enfin donc, le prince Eugène m'a fait dire qu'il auroit voulu
être en état de convenir de Landau en même temps que de la
restitution des électeurs, et même de la paix de Riswick en
entier. Cependant, sire, je ne me suis pas encore rendu, deman-
dant plus que le Fortlouis pour Fribourg. Et, de son côté, le
prince Eugène déclare que ces retardements de sa part ne sont
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 11
pas pour rendre la paix plus difficile, mais par des égards que
l'empereur doit à l'Empire.
J'£ii donc l'honneur de répéter à Votre Majesté que je crois
la paix faite moyennant la paix de Riswick en entier et la res-
titution totale des électeurs, si Votre Majesté laisse les affaires
d'Italie dans l'état contenu dans cette lettre, et non dans le
mémoire ci-joint et que j'ai dit que je n'enverrois pas à Votre
Majesté.
Le prince de Savoye, je prends la liberté de le redire à Votre
Majesté, déclare positivement que la demande des privilèges de
Barcelonne étoit une condition sans laquelle il ne concluroit
rien. J'ai répondu que j'ignorois si Votre Majesté voudroit
faire des offices sur ce sujet auprès du roi son petit-fils, mais
que, selon moi, on ne pouvoit lui demander rien de plus. J'ose
la supplier encore une fois de m'honorer d'ordres précis, puis-
qu au retour du courrier il faudra conclure et signer ou rompre.
Sur l'article de M. le duc de Lorraine, j'ai répondu que ce
prince n'ayant eu aucune part à la dernière guerre, je n'ai
aucun ordre sur ce qui le regarde, et que je suis persuadé qu'on
s'en tiendra, sur ce qui le concerne, a la paix de Riswick,
J'ai déclaré que M. le duc d'Hanover seroit reconnu en qua-
lité d'électeur; que, quanta l'article des Pays-Bas, je necroyois
point que Votre Majesté voulût rien changer à ce qui a été réglé
par le traité d'Utrecht entre elle et les Hollandois.
Sur le refus que fait M. le prince de Savoye qu'il soit renoncé
de part et d'autre par le roi d'Espagne et par l'archiduc aux
titres des états que l'on ne possède point, j'ai dit qu'il me
paroissoit que chacun les pouvoit conserver, à condition que
cela ne pourroit causer aucun sujet ni prétexte à une nouvelle
guerre, etc.'.
Dans le cours des entretiens, le prince Eugène dit
qu'il avoit fait mettre au conseil de guerre les offi-
ciers qui avoient si mal défendu la demi-lune de Fri-
bourg; que le gouverneur devoit souffi^ir l'assaut, et
1. Le mémoire d'Eugène, annexé à cette dépêche, a été ana-
lysé dans Villars d après sa correspondance, II, 66.
12 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
faire plutôt tuer 4,000 ou 5,000 hommes que de les
abandonner. Il est certain, en effet, que l'assaut pou-
voit nous coûter cher. G'étoit le seul bon parti pour les
ennemis. Mais l'usage de soutenir des assauts au corps
de la place s'étoit perdu, chez eux comme chez nous,
et il en faut convenir à leur honte comme à la nôtre.
« Je l'avois bien ordonné, » ajouta le prince Eugène, a et
moi aussi, » répliqua le maréchal, « et très publique-
ment, au gouverneur d'Exilles dont la lâcheté sauva
l'armée du duc de Savoye. »
Le 12! décembre, le maréchal de Villars écrivit à
I\P^ de Maintenon que, comme il n'y avoit jamais eu
de monarque si puissant que le nôtre, jamais aussi il
n'y avoit eu de connétable, ni peut-être même de géné-
ral, à remonter vers les siècles les plus reculés, qui
eût été honoré de commandement d'armées si consi-
dérables, pendant tant d'années, dans des circonstances
plus dangereuses, ni qui en fût sorti plus heureuse-
ment; qu'il savoit que le maréchal de Bouiïlers, qu'elle
honoroit de ses bontés, avoit demandé l'épée de con-
nétable, et que la différence des services et des succès
pouvoit lui permettre la même liberté.
Cependant, les dépêches du roi du 8 et du 9 décembre
ayant été apportées par un courrier, les nouvelles pro-
positions pour l'électeur de Bavière^ parurent très
propres à rompre sur-le-champ toute négociation, et
le prince de Savoye fit dire par le baron de Hundheim
que ces changements continuels marquoient plutôt un
1. Le roi, choqué par le ton du mémoire d'Eugène, révoquait
ses instructions conciliantes du 7 et demandait pour l'électeur de
Bavière, outre son rétablissement, un dédommagement tel que la
Sardaignc, ou les Pays-Bas, ou le Luxembourg et le titre de roi.
1713] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 13
dessein d'amuser qu'une envie sérieuse de finir ; que les
bruits qui se répandoient dans l'Empire tendoient à
persuader que lui^ et moi ne nous étions assemblés
que pour partager l'Empire, régler une guerre de reli-
gion, détruire les protestants, et que de tels bruits
pouvoient faire perdre des amis à l'empereur, sans
diminuer le nombre de ses ennemis; ainsi, que si je
persistois à demander la Flandre pour l'électeur de
Bavière, il partiroit le jour d'après.
Le maréchal de Villars écrivit donc très fortement
au roi, et plus librement à M. Voysin, sur la certitude
apparente que toute la négociation seroit rompue si
l'on soutenoit les folles et injustes prétentions de l'élec-
teur, qui, outre la restitution entière de ses états et de
ceux de l'électeur de Cologne , vouloit des sommes
immenses de l'empereur et de l'Empire, pour les punir
de s'être défendus contre lui qui les avoit attaqués en
prenant Ulm, et demandoit encore que la Flandre lui
fût cédée. Le maréchal avoit déjà fait remarquer à
M. Voysin la différence qu'il y avoit entre les proposi-
tions de paix qui se traitoient à Rastatt et celles de
la Haye apportées par M. deTorcy, encore plus de celles
qui furent envoyées à Gertrudemberg par le cardinal
de Polignac et le maréchal d'Huxelles.
Lettre du maréchal de Villars à M. Voysin,
ministre et secrétaire d'État de la guerre^ le 16 décembre 1713'^.
Vous ne voulez donc point de paix! Monsieur, à la bonne
heure ! Je ne puis rien ajouter à la copie que vous trouverez
ci- jointe.
1. L'auteur a oublié qu'il ne se mettait pas personnellement en
scène, et a écrit cette phrase au style direct.
2. L'original se trouve au dépôt de la guerre, vol. 2561, n" 68.
14 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
Le prince Eugène est persuadé qu'il y a une cabale de cour,
qui veut principalement m'empêcher de la signer, et ne sauroit
comprendre que l'on ne se contente pas des conditions proposées.
II ne se relâchera assurément pas. Mais, en vérité, qu'est-ce
que le roi veut de plus pour sa gloire que le rétablissement
entier d'un prince qui a mis l'Empire à deux doigts de sa perte,
et qui même le pouvoit renverser, s'il avoit suivi mes conseils?
11 nous a bien porté malheur depuis. Dieu veuille qu'il ne nous
en porte pas davantage !
Gomme ce courrier, selon les apparences, nous trouvera
séparés à son retour, je crois que je n'ai d'autre parti à prendre
que de me rendre à la cour. Je suivrai la route de Metz, et je
vous assure. Monsieur, que j'aurois bien voulu y être retourné
droit de Fribourg.
Je ne mettrai pas dans la lettre de Sa Majesté ce que le
prince Eugène vient de me dire, que par estime, amitié pour
moi, et persuadé que je voulois véritablement la paix, il demeu-
reroit encore sept jours, qu'après cela, il partiroit, si nous ne
finissions sur les conditions proposées, et que, les conférences
rompues, il n'y avoit que la destruction d'un des partis qui pût
donner la paix. Pour moi, Monsieur, je ne crois pas que cer-
taines gens mentent toujours. Ce n'est ni mon caractère ni celui
de l'homme avec lequel je traite, et il n'y a à cela qu'à rompre
ou conclure.
Si les principaux points sont passés, les affaires dltalie ne
doivent pas empêcher la paix générale, et je ne compte pas d'y
beaucoup gagner. Je m'attendois à des remerciements de condi-
tions aussi glorieuses et avantageuses, et je vois que des baga-
telles perpétuent la guerre. Je vous supplie. Monsieur, de me
renvoyer sur-le-champ le meilleur courrier que vous ayez, car
sept jours sont bientôt passés.
Dans ce moment, le prince Eugène m'a dit peut-être que
l'Angleterre, ou pour mieux dire un de ses ministres, trouble
la paix. Je sais que l'électeur de Bavière a fait offrir 400,000 écus
à milord Strafford s'il peut être le maître de la négociation, et
lui faire avoir les Pays-Bas, et il m'a assuré que M. de Straf-
ford feroit tous les efforts imaginables pour troubler. Mais
comptez encore une fois. Monsieur, que la paix sera faite ici ou
rompue pour toujours. J'ai l'honneur, etc.
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 15
Il faut savoir et dire ici qu'il y avoit une petite
cabale à la cour qui désapprouvoit la paix, toute glo-
rieuse qu'elle étoit, parce que le maréchal de Villars la
traitoit. Le marquis de Torcy étoit peiné de la part
qu'il sa voit que M. Voysin y avoit. Le maréchal de Vil-
lars écrivit très fortement à M. de Torcy qu'il n'avoit
pas désiré d'être chargé de la négociation, et que, si
on la croyoit mal conduite, il n'y avoit qu'à y envoyer
un autre. Ses lettres à M. Voysin sur cela étoient aussi
très vives; il crut devoir écrire de même à M""® de
Maintenon, et ses lettres eurent l'effet qu'il de voit rai-
sonnablement en attendre.
Enfin, le courrier du roi arriva, et Sa Majesté parut
très contente des points principaux sur lesquels on
convenoit de la paix^.
M. de Torcy fit même des excuses au maréchal de
Villars, et l'assura que c'étoit très injustement qu'on
le vouloit brouiller avec lui.
Après l'article du rétablissement entier des électeurs
et celui de la cession de Landau fortifié, il restoit plu-
sieurs autres difficultés importantes. L'empereur
demandoit le rétablissement de tous les privilèges des
Catalans comme un point auquel son honneur étoit
attaché, puisqu'il ne pouvoit consentir que des peuples
qui s'étoient sacrifiés pour lui pussent lui reprocher de
les avoir abandonnés.
Le roi d'Espagne, qui prenoit à la cour les intérêts
1. La lettre du 22 décembre est insérée dans Villars, etc.,
Il, 79. Le roi s'y montre plus résigné que satisfait. Quant à la
valeur des excuses de Torcy, on en jugera par les termes de la
lettre que nous avons reproduite à la page 82 du même volume.
16 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
de M™® la princesse des Ursins, vouloit lui donner le
duché de Limbourg.
M""® d'Elbeuf demandoit près de deux millions très
légitimement dus par le feu duc de Mantouë.
Le duc de Saint-Pierre^ prétendoit la principauté de
Sabionette et le roi ordonnoit de demander le mar-
quisat de Viadana pour le marquis de Sainte-Croix ^ ;
sur quoi le prince de Savoye dit au maréchal : « Savez-
vous bien que ce petit présent que vous demandez de
l'empereur pour le marquis de Sainte-Croix vaut près
de 40,000 écus de revenu? » — « Si cela est, » répon-
dit le maréchal, « je ne le demande plus, je vous conseille
de le prendre pour vous. Je sais que vous avez pu en
avoir de plus considérables, et que celui qui a donné
l'Italie entière à l'empereur, au moins le Milanais,
Naples, la Sicile, la Sardaigne, et qui a rétabli le duc
de Savoye, pouvoit espérer beaucoup mieux sans com-
paraison. Mais je ne vous connois aucune retraite. Vos
palais de Vienne n'en sont pas une, ni votre île du
Danube avec le comté de Baraniavar. Quoiqu'il soit
très constant que vos importants services rendus à la
maison d'Autriche vous donneroient toujours le pre-
mier rang dans la cour de l'empereur, la sagesse veut
que l'on ait une retraite, et il me semble, en effet, que
1. Fr.-Marie-Spinola, duc de Saint-Pierre des Spinola de Gênes,
avait acheté la principauté de Piombino qui avait été confisquée
par l'empereur. Il demandait une compensation. Il avait épousé
la sœurdeTorcy. Définitivement éconduit, il se retira en Espagne,
où il occupa des charges de cour, et mourut très âgé en 1727.
2. Sainte-Croix était un gentilhomme romain qui avait été à
Vienne le directeur des fêtes de la cour de Joseph I"; il préten-
dait que l'empereur lui avait verbalement promis le fief de Via-
dana en Italie.
1713] MÉMOIRES DE VILLARS. 17
VOUS m'avez dit qu'il y a eu des temps où vous avez
songé à vous retirer. » — « Je ne suis pas surpris, »
répliqua le prince de Savoye, « qu'un homme qui a une
famille pense ainsi. Pour moi, je vous assure que, si
je me retirois, un million de revenu ou 12,000 livres de
rente me seroient la même chose. »
Le maréchal de Villars apprit le même jour que
l'électeur de Bavière avoit un homme à Rastatt qui
traitoit secrètement avec le prince de Savoye, avec
ordre de se cacher au maréchal * .
L'électeur vouloit la Flandre, et persuadé que les
ministres de l'empereur, qui s'étoient fait donner des
terres très considérables en Bavière et dans le haut
Palatinat, seroient ébranlés par leurs propres intérêts,
il leur faisoit offrir de leur abandonner toutes ces terres
pour toujours, d'autres même plus considérables
encore, s'ils portoient l'empereur à lui céder la Flandre.
Le maréchal manda au roi que de telles visions retar-
doient tout, puisqu'il étoit impossible de faire consen-
tir l'empereur à céder la Flandre, et que, quand même
ses ministres pourroient être séduits par leurs inté-
rêts particuliers, le prince de Savoye n'étoit pas de
caractère à se laisser corrompre de même.
La conversation du prince de Savoye et du maré-
chal de Villars fut assez sérieuse le 29 décembre ; le
jour d'après le prince de Savoye, trouvant le maréchal
de Villars plus gai, lui demanda d'où venoit cette meil-
leure humeur. « De quelques réflexions, » lui répondit
le maréchal, « et les voici. Je vous avoue que j'étois
1. Il se nommait Stoll et habitait Strasbourg, où il était chargé
de payer les recrues que l'électeur tirait d'Alsace pour les troupes
de Bavière {Villars à Voysin. Dép. de la G.).
IV 21
18 MÉMOIRES DE VILLARS. [1713
peiné de voir une paix que nous avions lieu de croire
faite après la cession de Landau et le rétablissement
des électeurs sur le point cependant d'être rompue,
parce que le roi demandoit pour ces princes des dédom-
magements ou la Flandre. J'ai obtenu de Sa Majesté
qu'elle se désistât de ces prétentions. C'est à vous,
Monsieur le prince, à être sérieux quand vous songerez
que l'Empire pourra reprocher à l'empereur d'avoir
sacrifié son intérêt et son repos aux privilèges des
peuples révoltés de Catalogne. Ainsi, Monsieur, la paix
manquant par l'empereur, je suis très aise de la con-
tinuation d'une guerre que nous ferons sur le pays
ennemi, et très flatté de la gloire que l'on peut espérer
contre le plus respectable général de l'Europe. » — Le
prince de Savoye répondit d'un air sérieux : « Monsieur
le maréchal , vous avez écrit très fortement pour renouer
la paix, vous aviez raison, et j'en ai de bonnes pour écrire
présentement avec la même force. » Puis il ajouta :
« Monsieur le maréchal, vous voulez bien que je juge de
vous par moi, et je vous supplie de juger de moi par
vous-même. On veut croire dans le monde entier que
nous voulons tous deux la continuation de la guerre,
et je vous assure que la paix ne se seroit jamais faite si
d'autres que nous deux l'avoient négociée. C'est que
nous traitons en gens d'honneur et d'une manière bien
éloignée de toutes les finesses que plusieurs estiment
nécessaires dans toutes les négociations. Pour moi, j'ai
toujours pensé, et je sais que vous pensez de même,
qu'il n'y a pas de meilleure finesse que de n'en pas
avoir. »
La princesse des Ursins pressoit très fortement le
roi d'Espagne, et écrivoit de très fréquentes lettres au
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 19
maréchal de Villars pour le presser d'obtenir pour elle
la principauté qu'elle désiroit en Flandre. Il est cer-
tain que, si elle ne s'étoit pas attachée à la duché de
Limbourg, elle auroit pu avoir une bonne partie du
comté de Chini*.
On peut dire avec vérité que le prince Eugène et le
maréchal de Villars traitoient noblement, et comme,
malgré l'attention qu'ils avoient l'un et l'autre à ne
mettre ni aigreur, ni même de vivacité dans les disputes
qu'ils étoient obligés d'avoir ensemble, ils se servoient
utilement du comte de Konigseck et de Gontade pour
se faire des excuses quand, l'un ou l'autre, pouvoit
craindre d'avoir été trop avant.
1714. Le maréchal de Villars reçut une lettre du roi
datée du 3® janvier qui expliquoit très nettement l'injus-
tice des prétentions de l'empereur sur la restitution des
privilèges des Catalans, et le maréchal, ayant préparé
d'avance le prince Eugène à ne le pas espérer, il traita
plus à fond cette matière avec lui le 4 du même mois.
« Je suis persuadé, » lui dit le prince Eugène, « que, si
nos maîtres n'avoient pas voulu sincèrement la paix, ils
ne se seroient pas servis de gens comme nous qui ne
sont point faits pour plaider. Ainsi, nous ne rompons
pas parce que vous et moi écartons ce qui nous paroît
véritablement injuste. On m'a cru parti de Rastatt,
quand vous n'avez pas paru content de la restitution
totale des électeurs avec la cession de Landau fortifié.
1. Le comté de Ghiny faisait partie du duché de Luxembourg
et en formait près des trois quarts. Il est fort douteux que la
princesse des Ursins eût pu l'obtenir. Voy. Courcy, la Coalition
de 1101, liv. VII, cbap. i.
%0 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
Peut-être croira-t-on chez vous que vous voulez par-
tir aussi. Je vous ai donné le bon exemple de demeu-
rer, vous le suivrez, et il faut espérer que nous fini-
rons. »
Le fief demandé pour le marquis de Sainte-Croix fut
encore refusé.
Ce qu'il y avoit de plus difficile étoit l'affaire des
Catalans et la prétention de la princesse des Ursins pour
le duché de Limbourg.
Le roi d'Espagne ne pouvoit consentir au premier
article, ni l'empereur au second. Celui-ci étoit rempli
d'amour et de reconnoissance pour un peuple qui
s' étoit sacrifié pour lui et de haine pour la princesse
des Ursins.
Le maréchal fit connoître au prince Eugène que plu-
sieurs personnes éloignoient le roi de la paix, et le
prince Eugène lui dit que le roi de Prusse, celui de
Pologne et l'électeur d'Hanovre n'oublioient rien pour
la troubler. « Quoique premier ministre de l'empe-
reur, vous ne vous attendez pas, » lui répondit le maré-
chal, « vu les cabales de votre cour, à être entièrement
approuvé. Pour moi, je sais qu'étant sans aucun cré-
dit dans la mienne, ce qu'il y a de plus considérable
sera au désespoir si la paix se fait par mon ministère.
Mais ne songeons qu'aux véritables intérêts de nos
maîtres et finissons. »
Ces sentiments, véritablement établis dans le cœur
des deux plénipotentiaires, produisirent enfin leur
effet, mais ce ne fut pas sans de grandes difficultés,
qui ne pouvoient être surmontées que par la droiture
des sentiments et par la fermeté de ces deux hommes
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 21
en même temps généraux d'armée, ministres et véri-
tablement honnêtes gens et amis^.
Le prince Eugène voulut faire quelques propositions
sur le cardinal de Bouillon, elles furent entièrement
rejetées par le maréchal de Villars, et à cette occasion
le prince Eugène lui dit : « Ne vous étonnez pas de
me trouver dans les mêmes dispositions à l'égard du
prince Ragotski. »
Il fut résolu alors que l'on enverroit de part et
d'autre au roi et à l'empereur les projets réglés de
traité pour être approuvés de leurs Majestés. On les
envoya à Versailles et à Vienne le H*" janvier^, et les
deux plénipotentiaires, avec leurs premiers secré-
taires, travaillèrent deux jours et deux nuits à les
régler. Saint-Fremont, lieutenant général, et Contade
étoient auprès du maréchal de Villars, aussi bien que
le duc d'Aremberg et Konigseck auprès du prince
Eugène. Ils savoient que ces deux généraux se dispu-
toient avec la dernière vivacité pour des principautés
et des états demandés par le roi, l'empereur et le roi
d'Espagne pour des particuliers, et ils étoient tout
étonnés que ceux qui travailloient ainsi ne fissent rien
pour eux-mêmes. Il est vrai que, sur la princesse des
Ursins qui vouloit le duché de Limbourg, le prince
Eugène dit au maréchal de Villars : « Demandez-le pour
1. Sur la sincérité des sentiments d'Eugène envers Villars,
voyez ce que nous en avons écrit dans le travail déjà cité, II, 60
et suiv.
2. Nous avons donné (op. cit., H, 88) l'analyse de ce projet dans
lequel Eugène, profitant de l'inexpérience de "Villars, avait accu-
mulé les expressions et les clauses inacceptables. Il fut verte-
ment refusé par Louis XIV.
22 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
VOUS, et je vous assure que je l'obtiendrai plutôt de
l'empereur que pour la princesse des Ursins. » Enfin,
le prince Eugène consentit que l'on remît à l'assemblée
qui devoit se tenir pour la signature de la paix géné-
rale l'article des Catalans et celui de la princesse des
Ursins, sans que les difficultés que ces deux articles
pouvoient produire rompissent la paix. Mais il dési-
roit que le roi retirât ses troupes de Catalogne, ce que
Sa Majesté refusa par sa lettre du 1 5 janvier.
Le 21 , le maréchal de Villars et le prince Eugène
reçurent presque en même temps des courriers de Ver-
sailles et de Vienne. Le prince Eugène dit qu'il avoit
ordre de partir si la négociation ne finissoit pas, et le
maréchal de Villars déclara que le roi ne retireroit pas
les troupes qu'il avoit prêtées au roi d'Espagne pour
soumettre les Catalans. Le prince Eugène, après avoir
longtemps discuté, y consentit enfin, il demanda seu-
lement que le roi ne s'opposeroit pas aux secours
d'hommes, de vivres et d'argent que l'empereur pour-
roit leur envoyer, ce qui fut entièrement refusé^, et
enfin que ce qui seroit tenté sur cela ne romproit pas
la paix entre le roi et l'empereur.
A l'égard de la paix entre l'empereur et le roi d'Es-
pagne, le prince Eugène dit qu'aussitôt qu'il y en
auroit une bien solide entre le roi et l'empereur, l'autre
seroit bien facile à terminer, que la France en seroit
la médiatrice, et que, du reste, il seroit établi que rien
ne pourroit troubler la concorde entre le roi, l'empe-
reur et l'Empire.
1. Non seulement "Villars ne refusa pas cette étrange proposi-
tion, mais il la recommanda à Louis XIV, qui y répondit par la
très belle dépêche que nous avons publiée, op. cit., p. 91.
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 23
Le prince Eugène expliqua bien clairement que l'em-
pereur n'avoit pas beaucoup de moyens d'aller faire
la guerre au roi d'Espagne, qu'il n'avoit aucune force
maritime, et même que la vente qu'il avoit faite de
Final aux Génois marquoit assez qu'il n'étoit pas
occupé des entreprises de mer.
Le prince Eugène consentit enfin que le roi ne reti-
rât pas ses troupes de la Catalogne, et se contenta
qu'il fût permis à l'empereur de secourir les Catalans
de vivres, d'argent et même de troupes, s'il pouvoiten
envoyer. Mais, comme toute voie lui en étoit interdite
par terre et par mer, le prince de Savoye ajouta que ce
qu'il demandoit étoit seulement afin que l'empereur
pût dire à des peuples qui s'étoient sacrifiés pour lui
qu'il faisoit tout ce qui étoit en son pouvoir.
Le 24, un envoyé de l'électeur de Bavière vint
remercier le maréchal, de la part de l'électeur son
maître, de ce qu'il avoit obtenu de l'empereur le réta-
blissement total de ses biens, honneurs et dignités.
L'électeur de Cologne fit faire de pareils remerciements
au maréchal, et lui marquèrent tous deux une grande
reconnoissance de ce qui s'étoit fait en leur faveur à la
négociation de Rastatt.
Cependant, le prince Eugène, trouvant dans les der-
niers articles envoyés par le roi plusieurs points qu'il
ne pouvoit passer, dit au maréchal de Villars : « J'ai
véritablement un ordre positif de partir sur les pre-
mières difficultés, mais comme je suis convaincu que
nous ne romprons pas pour les dernières, je donne
encore six jours, déclarant que ce que nous signerons
ici sera la paix générale, dont la conclusion ne pourra
24 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
être suspendue par les petites difficultés qui regardent
les princes d'Italie ou les titres. »
Les villes de Suisse, pour la signature de la paix
générale, furent convenues : il fut dit que le roi ou
l'empereur en nommeroit trois, et que celui qui nom-
meroit laisseroit le choix à l'autre.
Le maréchal de Villars écrivit, le 28 janvier*, un
peu vivement à M. de Torcy qui, véritablement,
n'avançoit pas la paix par les difficultés peu impor-
tantes qu'il faisoit naître, et dont les dernières regar-
doient Portolongone et la princesse des Ursins. Ce
ministre mandoit, en effet, que, si la princesse des
Ursins étoit satisfaite, le roi se rendroit sur Porto-
longone.
Le maréchal de Villars écrivit à M. Voysin plus libre-
ment, car les véritables obstacles venoient de la jalou-
sie de M. de Torcy contre M. Voysin, et de ce que la
paix ne se traitoit pas sous la seule direction de M. de
Torcy, qui ne pouvoit souffrir que les courriers de
M. le maréchal de Villars fussent adressés à M. Voy-
sin. Le maréchal, ayant bien prévu dès les commen-
cements toutes les tracasseries que causeroit cette con-
duite, l'avoit représenté; mais le roi l'avoit ordonné
ainsi, et M. Voysin étoit le plus accrédité auprès de Sa
Majesté. Quoi qu'il en soit, ces jalousies de ministres, et
d'aussi petits intérêts comparés à ceux que traitoient
les deux généraux, auroient rompu la négociation, sans
la fermeté de ceux qui la conduisoient en chef. MM. de
la Houssaye et Gontade, gens de bon esprit, pressèrent
1. Les principaux passages de ce courrier véhément, du 28 jan-
vier, ont été reproduits par M. de Gourcy, op. cit., II, 213 et suiv.
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 25
le maréchal de Villars d'écrire fortement aux deux
ministres, et de dépécher un courrier pour représen-
ter que les ministres de l'empereur, forcés d'abandon-
ner des terres magnifiques que l'empereur leur avoit
données dans la Bavière et le haut Palatinat, s'oppo-
soient à la paix, de même que les électeurs de Prusse
et d'Hanover qui comptoient aussi de partager les
États du roi de Suède dans l'Empire, que la reine Anne,
à l'extrémité, rendoit aux Wighs toute leur autorité en
Angleterre, et qu'ainsi les fruits de deux campagnes
très glorieuses et très utiles qui avoient forcé l'empe-
reur à la paix alloient devenir inutiles par les difficul-
tés très mal fondées qu'apportoit la France, et qui,
sans doute, seroient relevées par ceux de nos enne-
mis auxquels la continuation de la guerre étoit très
utile.
Pendant les retardements qu'apportoient ces diffé-
rents obstacles, on proposa au roi d'ordonner au
maréchal de Villars d'attaquer les lignes d'Etlingen,
sans songer que les ennemis avoient plus de forces der-
rière, et à portée de s'y placer, que le maréchal n'en
avoit pour les attaquer. Enfin, un démon ennemi de la
tranquillité générale avoit fait oubUer aux ministres de
France de quelles extrémités ils étoient délivrés, et
toute l'horreur des propositions de Gertrudemberg et
de la Haye. De sorte qu'on troubloit l'Europe pour la
quatrième fois, si deux généraux, gens d'honneur,
occupés chacun du véritable intérêt de leur maître, et
oubliant les leurs particuhers, n'avoient traité de la
paix indépendamment des vues particulières, de la
jalousie et de la division des ministres qui l'auroient
rompue pour toujours. On vouloit que l'empereur
26 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
traitât seul, et sur cela le prince Eugène répondit :
« Vous voulez donc brouiller l'empereur avec l'Empire ?
Il suffit que l'empereur vous assure que la paix signée
entre nous sera la paix générale. Mais il faut bien qu'il
y ait un lieu où les ambassadeurs de l'Europe se
trouvent, afin que l'Europe entière confirme cette
paix. »
Le maréchal de Villars manda à M. de Torcy qu'il
ne pouvoit comprendre les changements qu'il trouvoit
dans ses dépêches, ni d'où pouvoit venir un désir
formé de continuer la guerre, qu'il n'y avoit qu'à lui
mander ce qu'on vouloit, à moins qu'à la résolution
déjà prise de n'avoir pas la paix on ne voulût joindre
celle de le charger de la rupture ; en un mot, que la
paix la plus glorieuse étoit au pouvoir du roi, avec
l'avantage de désunir l'Empire que le cardinal de
Richelieu, le prince de Gondé et M. de Turenne regar-
doient comme l'ennemi seul qui pût porter un grand
dommage à la France. Il écrivit avec la même force à
M""® de Maintenon, se plaignant à elle de la contrariété
des ordres qu'il recevoit, et à M. Voysin qu'il ne pou-
voit plus souffrir les discours qui se répandoient à la
cour, où l'on disoit que l'on avoit consenti à des con-
ditions plus dures que celles de Gertrudemberg.
Enfin, après des contestations très vives entre le
prince Eugène et le maréchal de Villars, tout ce que le
roi pouvoit désirer pour la tranquillité de l'Italie et
pour celle du reste de l'Europe ayant été obtenu, le
maréchal prit la résolution d'envoyer Gontade à la cour
porter les derniers articles dont les deux généraux
étoient convenus, et de les remettre à la volonté du
roi. Le prince Eugène, stipulant pour l'empereur, mais
1714] xMÉMOiRES DE VILLARS. 27
déclarant en même temps qu'il ne passeroit rien de
plus, alla à Stutgard attendre le retour de Contade, et
le maréchal de Villars alla passer le même temps à
Strasbourg.
Il écrivit à M. Voysin que, si l'on ne finissoit pas par
les ordres que rapporteroit Contade, on pouvoit comp-
ter sur la continuation de la guerre, et prit cette occa-
sion pour lui renouveler ses plaintes et sa vive indigna-
tion contre les obstacles ridicules que l'on vouloit
apporter à la paix. Il expliqua même à ce ministre
qu'il avoit donné sa parole d'honneur que les réponses
de la cour de France seroient positives, sans quoi le
prince Eugène ne se seroit pas arrêté à Stutgard *.
Le sieur de Contade revint à Strasbourg avec la
réponse et les ordres du roi sur les dernières difficul-
tés qui avoient porté le maréchal de Villars à l'envoyer
à la cour.
Le roi, qui avoit compris que, par des termes géné-
raux, l'empereur vouloit se réserver des prétentions
sur la Sicile et sur les petites portions du Milanais qui
avoient été cédées au roi de Sicile, voulut des explica-
tions précises sur divers points. Le maréchal envoya
Contade au prince Eugène à Stutgard. Mais il trouva
dans la lettre de M. de Torcy des paroles qui mar-
quoient assez les sentiments que ce ministre avoit fait
paroitre pendant toute la négociation. Le maréchal
1. Le départ d'Eugène pour Stuttgard et la remise de son
mémoire, du 6 février, avaient tout le caractère d'un ultimatum.
Nous avons démontré que les prétentions de l'empereur étaient
inacceptables, et que les motifs attribués par Villars à la résis-
tance de Torcy étaient chimériques. La modération de Louis XIV
et l'habileté de Gontades dissipèrent ce nouveau nuage.
28 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
savoit, en effet, qu'il Tavoit désiré à quelque autre,
auquel il lui auroit fait beaucoup d'honneur d'avan-
tages bien moins considérables que ceux que le maré-
chal avoit obtenus.
Le maréchal de Villars reçut une lettre du prince
Eugène du 23 février en réponse à celle que lui avoit
portée M. de Gontade, par laquelle il promettoit de se
rendre à Rastatt le 27 du même mois, protestant que,
sur les dernières explications que le roi désiroit, il avoit
été aussi loin qu'on pouvoit l'attendre de lui ; qu'il avoit
toujours assuré qu'on ne lui trouveroit pas de mauvaise
finesse, et qu'ayant lieu de croire que l'on vouloit
finir et qu'il n'étoit question que de parler clairement,
il ne balançoit pas à se rendre à Rastatt^.
Il faut observer que le roi désira fortement que,
dans le traité, les électeurs de Bavière et de Cologne
fussent nommés avec leurs dignités dont ils avoient
été privés par leurs bans.
Le prince Eugène étant arrivé dit au maréchal de
Villars, en présence du sieur de Gontade, et avec une
sincérité qui lui est naturelle, que, s'il avoit pu pré-
voir que l'on eût emporté des avantages aussi consi-
dérables pour le roi dans la négociation, il auroit
mieux aimé avoir les bras cassés que de s'en charger;
mais que l'on avoit gagné l'un après l'autre divers
points auxquels il ne s'attendoit pas.
M. Voysin manda au maréchal qu'il ne pouvoit
s'empêcher de lui dire en confidence qu'il pressoit
assez souvent le roi avec trop de vivacité. Le maré-
1. Le texte de la lettre que nous donnons {op. cit., II, Hl) ne
justifie pas complètement cette analyse.
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 29
chai lui répondit qu'il savoit bien que les maximes
des courtisans étoient de préférer le bonheur de plaire
au maître à la gloire de le bien servir, mais que,
comme il avoit toujours été très éloigné de ces prin-
cipes, il ne changeroit pas ; qu'au reste, lorsqu'il osoit
disputer au roi certaines choses, il les refusoit forte-
ment au prince Eugène, que, par cette conduite, il
parvenoit au bonheur de conclure une paix que les
bons serviteurs du roi trouveroient plus glorieuse et
plus utile qu'ils ne l'avoient jamais espérée, et qu'enfin
il vouloit bien que ses ennemis fussent les juges de sa
conduite, persuadé que l'événement la justifieroit assez.
Le prince Eugène s'étoit rendu à Rastatt, trois
heures avant le temps qu'il avoit marqué au maréchal
de Villars, voulant avoir la politesse d'y arriver le pre-
mier, et n'étant plus question de cérémonies. Ses pre-
mières expressions marquoient le désir sincère qu'il
avoit de pouvoir contribuer au rétablissement d'une
intelligence parfaite entre l'empereur et le roi ; il dit
même que l'intention de son maître étoit de choisir
dans sa cour ce qu'il y avoit de plus considérable pour
l'envoyer ambassadeur extraordinaire auprès du roi.
Le maréchal pressa pour terminer le peu de diffé-
rends qui restoient pour conclure une paix générale
avec le roi d'Espagne. Le prince Eugène répondit que
le roi en seroit le médiateur, mais que l'empereur et
l'impératrice, ne pouvant rien obtenir pour les Cata-
lans dont ils causoient la ruine, vouloient au moins,
pour leur honneur, pouvoir dire : « Nous ne vous avons
pas abandonnés, puisque nous n'avons pas voulu con-
clure avec le roi d'Espagne. » « Si je vous montrois,
ajouta-t-il, les lettres de la main de l'empereur et de
30 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
l'impératrice sur ce sujet, vous comprendriez que c'est
un malheur pour moi d'avoir traité une paix dans
laquelle je n'ai pu obtenir ce qui étoit le plus précieux
à l'un et à l'autre. Moi-même, quand je songe qu'avec
l'abandon des Catalans et de Portolongone vous avez
obtenu le rétablissement total des électeurs, la paix
entière de Riswick et Landau fortifié, je trouve. Mon-
sieur le maréchal, que depuis deux ans vous m'avez
assez maltraité. L'amitié qui est entre nous ne m'em-
pêche pas de le sentir vivement, et je vous assure que
je ne serai pas bien traité à Vienne ^ »
« Je puis vous répondre, » lui répliqua le maréchal,
« que je le suis beaucoup plus mal à Versailles. » Sur
quoi, le prince Eugène dit : « Hé bien, je vous répète,
Monsieur le maréchal, que, si j'avois pu imaginer que
l'on eût porté aussi loin les intérêts de votre maître,
j'aurois mieux aimé avoir les bras cassés que de me
charger de la négociation. »
On apprit, le 3 mars, la mort de la reine d'Espagne,
princesse d'un mérite accompli, et qui avoit montré
tout l'esprit et toute la fermeté d'une héroïne dans les
diverses fortunes qu'avoit essuyées le roi d'Espagne,
surtout lorsqu'il fut contraint d'abandonner sa capi-
tale. Cette perte étoit bien importante pour la France,
et elle ne se fit que trop sentir quelques années après
par le caractère opposé de la reine qui succéda à cette
charmante princesse.
1. Eugène écrivait pourtant en même temps à l'empereur :
« J'ai la confiance d'avoir obtenu, malgré la supériorité militaire
de nos ennemis et la défection de nos alliés, des conditions de
paix plus avantageuses et plus glorieuses que celles que nous eus-
sions obtenues à Utrecht... »
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 31
Les dix jours que le prince Eugène et le maréchal
de Villars passèrent à Rastatt, ils dînèrent et soupèrent
régulièrement ensemble, alternativement chez l'un et
chez l'autre. Dans le premier voyage, ils dînoient tous
les jours ensemble, mais ils n'y soupoient pas.
Pendant ce peu de jours, il vint divers princes de
l'Empire à Rastatt, entr'autres les princes de Wirtem-
berg, de Dourlac et de Solern, le neveu de l'électeur
de Mayence et plusieurs généraux.
Enfin, les deux plénipotentiaires commencèrent à
lire le traité le 6 mars, à six heures du soir, espérant,
dans la résolution où ils étoient l'un et l'autre de ne
point faire de mauvaises difficultés, qu'ils pourroient
signer avant minuit. Le prince Eugène, le maréchal
de Villars, M. de la Houssaye, le baron de Hundheim,
les sieurs de Penterieder et d'Hauteval, premiers secré-
taires, cherchèrent tous également ce qui pouvoit con-
venir; on ne put, néanmoins, finir à mettre au net le
traité qu'à sept heures du matin du 7 mars, et, l'instant
après avoir signé, le prince Eugène et le maréchal de
Villars montèrent dans leurs chaises de poste pour se
rendre l'un à Vienne et l'autre à Versailles. En se quit-
tant, ils se promirent mutuellement la continuation de
leur vive amitié. Elle avoit commencé, en 1687, à la
campagne de Hongrie, dans laquelle le maréchal de
Villars conçut une grande idée du prince Eugène. Tous
deux furent élevés l'année d'après dans les dignités de
la guerre. Le prince Eugène, par sa haute naissance et
par son mérite, parvint en peu d'années au premier
commandement. Le maréchal de Villars, qui avoit été
fort maltraité par M. de Louvois et qui vit sa haine ces-
ser cette année-là, se trouva en moins de trois ans, de
32 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
mestre de camp, commandant en chef un corps d'ar-
mée, comme on l'a vu dans ces Mémoires.
Il se rendit à Versailles le 14. Le duc de Lorraine lui
avoit fait demander avec beaucoup d'empressement
une entrevue lorsqu'il passeroit près de Luné ville, et
il envoya de ses officiers pour être informé précisé-
ment du moment. Il marqua au maréchal tous les sen-
timents de la plus vive estime et du désir qu'il avoit
d'avoir part dans son amitié.
Ce prince est très poli et a toutes les qualités d'un
honnête homme. Il est fort attaché à la maison d'Au-
triche, élevé par une mère sœur de l'empereur Léo-
pold et d'un mérite distingué. La situation de ses États
ne lui permettant pas de prendre part à la guerre, on
lui a vu pendant sa vie un attachement très tendre et
très constant pour M"'^ de Graon ^ , dont il a fait le mari
prince de l'Empire et grand d'Espagne, par son crédit
auprès de l'empereur.
Le maréchal de Villars fut reçu du roi avec toutes
les marques de bonté que ce grand roi pouvoit mar-
quer à un serviteur zélé qui venoit de lui rendre de
si grands services. Il lui donna en arrivant les grandes
entrées qui étoient la faveur la plus distinguée par la
liberté qu'elle donnoit d'approcher de sa personne en
tous temps, et il joignit à cette grâce celle d'accorder
au marquis de Villars tous les gouvernements de son
père, de la même sorte que Sa Majesté avoit accordé
celui de Languedoc au prince de Bombes, son petit-
fils.
1. Anne-Marg. de Ligniville, deuxième femme de Marc de
Beauvau, princesse de Craon et mère de dix-huit enfants, dame
d'honneur de la duchesse de Lorraine (El.-Gh. d'Orléans).
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 33
11 avoit été résolu que les ambassadeurs du roi, de
l'empereur et de la plupart des puissances de l'Europe
se trouveroient à Bade en Suisse, ville choisie pour la
signature de la paix générale. Les plénipotentiaires de
la part du roi étoient M. le comte du Luc^ qui étoit
ambassadeur en Suisse. Ce devoit être, pour homme
de robe, M. de la Houssaye-, mais la dignité de con-
seiller d'État ne lui permit pas de passer après le comte
du Luc qui étoit nommé; pour second, ce fut M. de
Saint-Gontest^, maître des requêtes, intendant des évê-
chés, et qui l'avoit été dans les armées qu'avoit com-
mandées le maréchal de Villars. Les plénipotentiaires
de la part de l'empereur étoient les comtes de Goës et
de Seilern. Ils arrivèrent à Bade dans le mois de juillet.
Le prince Eugène et le maréchal de Villars, comme
chefs de l'ambassade de leurs maîtres, dévoient s'y
rendre le septième jour du mois de septembre.
Il est certain que, pour lors, l'intention du roi et
de l'empereur étoit de s'unir véritablement d'intérêt
avec le roi d'Espagne. Celui de la religion fortifioit les
intentions de ces trois puissances, et, en effet, l'em-
pereur n'ayant pas de prince, il étoit de la dernière
importance de prendre des mesures pour que l'Empire
ne devînt pas alternatif entre les cathohques et les
1. Gh.-Fr, de Vintimille, comte du Luc, fut ensuite ambassa-
deur à Vienne et conseiller d'État. Son frère fut archevêque
d'Aix et de Paris.
2. Félix Le Peletier de la Houssaye, que nous avons déjà vu
intendant d'Alsace, et qui devint contrôleur général sous la
régence.
3. Dom. -Claude de Barberie de Saint-Contest avait été inten-
dant de Metz, devint conseiller d'État et fut plénipotentiaire au
congrès de Cambrai (1724).
IV 3
34 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
protestants : objet que ces derniers avoient depuis
longtemps.
Le maréchal de Villars, qui devoit rejoindre le prince
Eugène, étoit chargé de le porter à former un plan pour
faire cesser les troubles du Nord, où la guerre étoit
encore allumée entre la Suède, leDanemarck, la Pologne
et la Moscovie.
Le roi chargeoit aussi le maréchal de savoir du
prince Eugène quels étoient les sentiments de l'em-
pereur sur le roi d'Angleterre, connu sous le nom de
chevalier de Saint -Georges, et l'on parloit alors de le
marier avec la fille aînée du prince Charles de Neu-
bourg. Enfin, il devoit traiter aussi avec le prince
Eugène de la promotion au cardinalat de M. de Bissy,
évèque de Meaux, et il obtint que l'empereur n'y feroit
aucune opposition.
On apprit dans le même temps la mort de la reine
Anne d'Angleterre, et que le duc d'Hanover avoit été
proclamé roi d'Angleterre par le Parlement. Comme
le roi étoit engagé à reconnoitre la succession à la cou-
ronne d'Angleterre dans la ligne protestante, cette
nouvelle ne pouvoit apporter aucun changement con-
sidérable dans ce qui devoit se passer à Bade.
Le maréchal de Villars se rendit à Huningue, où il
fut informé par un courrier des ambassadeurs du roi
à Bade que l'arrivée du prince Eugène étoit différée
de quelques jours. Il jugea bien que la nouvelle de la
mort de la reine d'Angleterre et la proclamation de
l'électeur d'Hanover, arrivée à Vienne dans le moment
du départ du prince de Savoye, étoient la raison de
son retardement. Le maréchal prit donc le parti d'al-
ler passer quelques jours à Strasbourg, parce qu'il ne
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 35
convenoit point à la dignité du roi que le chef de
l'ambassade attendit plusieurs jours celui de l'empe-
reur dans le lieu du Congrès.
Le prince Eugène avoit envoyé un courrier au
maréchal de Villars pour l'avertir de son retardement.
Mais ce courrier alla le chercher à Paris, sans s'infor-
mer sur la route de celle que prenoit le maréchal de
Villars. Enfin il partit de Strasbourg le 30 août pour
revenir à Huningue, où il arriva le 31 , croyant bien
qu'il n'auroit que quelques jours à attendre. En arri-
vant à la petite ville de Bruch, à trois lieues de Bade,
il fut informé d'une difficulté que faisoient les ambas-
sadeurs de l'empereur sur le titre de celsissimus , qu'ils
prétendoient pour M. le prince Eugène seul, alléguant
que M. le duc de Longueville, signant la paix géné-
rale de Munster, n'avoit pu l'obtenir; que cependant
il prétendoit la dignité de prince, et qu'il l'avoit réel-
lement en France. Sur cet exemple, les ambassadeurs
du roi s'étoient rendus. Le maréchal de Villars leur
manda que, comme pair de France, il avoit droit aux
mêmes titres que les princes étrangers, et qu'il n'iroit
pas à Bade, si l'on prétendoit établir quelque diffé-
rence.
Les ambassadeurs de l'empereur dépêchèrent un
courrier au prince Eugène, qui fit cesser la difficulté
en consentant à ce que désiroit le maréchal de Villars,
qui, le 7 septembre \ se rendit à Bade, à trois heures
1. Il s'est produit une certaine confusion dans les dates. Le
prince Eugène arriva à Baden le 5 septembre, Villars le même
jour dans l'après-midi, et le traité fut signé le 7, à onze heures
du matin ; le 10, les deux plénipotentiaires n'avaient pas encore
quitté la ville. (Lettre de Gally, secrétairede Villars, au président
de Cholier. Archives du comte de Gibeins.)
36 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
après midi. Il alla descendre chez le comte du Luc, qui,
avec M. de Saint-Gontest et plusieurs ministres étran-
gers qui se trouvoient à Bade, étoit venu au-devant
de lui à une lieue de la ville.
Les ambassadeurs de l'empereur vinrent le voir
dans le même moment, et, ayant été averti deux
heures après par M. de Penteriedder, premier secré-
taire d'ambassade, que le prince Eugène étoit arrivé,
il alla le voir, et ces deux généraux se marquèrent
l'amitié qu'ils avoient très vive et très sincère l'un
pour l'autre. Ils n'avoient point d'équipage; mais le
comte du Luc et M. de Saint-Gontest faisoient une
dépense magnifique, et l'on mangea chez tous les
ministres qui remplissoient la ville de Bade.
L'abbé Passioni y étoit chargé des affaires du pape,
et il y avoit un autre nonce qui avoit beaucoup con-
tribué aux divisions qui partageoient les Suisses, et
qui même avoit eu beaucoup de part à la guerre qui
étoit entre eux.
Gomme tout avoit été réglé pour la paix générale,
presque toutes les conditions ayant été décidées dans
celle de Rastatt, il ne fut question dans les conférences
particulières des deux chefs d'ambassade que de pro-
jets pour la continuation d'une parfaite intelligence
entre les deux plus puissants princes de l'Europe, et
dont l'union ou la division pouvoient seules y main-
tenir la tranquillité ou y allumer une guerre générale.
Le 5 septembre, le prince Eugène dit au maréchal
de Villars qu'il avoit ordre de son maître de l'entre-
tenir de certaines matières, dont les ambassadeurs de
l'empereur n'avoient aucune connoissance , et, par
conséquent, qu'ils dévoient traiter eux seuls. Ils s'as-
I
à
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 37
semblèrent le 6 au soir et furent près de trois heures
ensemble.
Le premier article rouloit sur l'intérêt de la reli-
gion dans la Suisse, l'empereur souhaitant pour cela de
prendre telles mesures que le roi trouveroit conve-
nables. Le maréchal répondit que le comte du Luc,
ambassadeur de France en Suisse, étoit informé à fond
des intentions du roi, et qu'il n'étoit pas possible
d'entamer cette matière sans l'admettre à la conférence.
De l'intérêt de la religion, en Suisse, le prince
Eugène passa au même intérêt dans l'Empire, et dit
que l'empereur étoit persuadé que la piété du roi si
connue le feroit entrer dans ses sentiments. Le maré-
chal de Villars répondit que l'empereur ne se trom-
poit pas, mais qu'il paroîtroit au roi que, pour tra-
vailler à un projet si saint, il falloit rétablir l'union de
l'empereur avec le roi d'Espagne. La réponse du prince
Eugène fut que l'on travailleroit incessamment à cette
union, et que le roi en seroit le médiateur, s'il le
vouloit.
On traita aussi ce qui regardoit les guerres du Nord,
et le prince Eugène dit que l'empereur ne demandoit
pas mieux que de travailler à ces divers objets, de
concert avec le roi; que ce prince avoit pratiqué le
retour du roi de Suède, et qu'on pouvoit compter qu'il
étoit actuellement en chemin pour revenir dans ses
états. Il ajouta que l'on désiroit un ambassadeur de
France à Vienne, et que le comte de Konigseck étoit
destiné pour venir en cette qualité de la part de l'em-
pereur auprès du roi.
Le prince Eugène dit au maréchal de Villars :
« Nous savons que le roi a fait un testament. Cette
38 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
précaution prise par un prince si sage ne sauroit avoir
pour objet que d'affermir la tranquillité dans toute
l'Europe. Gomme l'empereur a le même dessein, le
moyen certain de le faire réussir ne seroit-il pas de
faire entrer Sa Majesté impériale dans les mesures que
le testament règle selon les apparences? »
« Le roi, » répondit le maréchal de Villars, « a
déclaré que personne n'avoit connoissance de ce tes-
tament, et il a paru à tout ce qui l'approche le plus
qu'il vouloit que le secret en fût gardé jusqu'après
sa mort. Toutes les précautions qu'il a prises pour
cela marquent assez qu'il n'en fera part à personne.
Vous savez que l'on a fait dans la grand' chambre du
palais une place où le coffre est enfermé sous trois
clefs, dont l'une est entre les mains du roi, l'autre est
gardée par le premier président, et la troisième par
le procureur général. On doit compter que le roi per-
sistera dans le dessein de ne s'ouvrir à personne de
ses intentions. »
Le prince Eugène ne répHqua rien, et l'on passa à
d'autres matières qui regardoient le roi d'Espagne, et
les états que ce prince possédoit en Italie. Le prince
Eugène dit que l'empereur prendroit volontiers le roi
pour juge de ces différends. On parla ensuite des inté-
rêts mutuels qu'avoient le roi et l'empereur de serrer
les nœuds de leur union, d'autant plus nécessaire que
le bien de la religion demandoit une parfaite intelli-
gence entre eux. Enfin on traita des affaires d'Angle-
terre et des différends qui, pour lors, partageoient les
treize cantons.
Toutes ces matières furent discutées entre le prince
Eugène et le maréchal de Villars seuls, sans que les
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 39
autres ambassadeurs en eussent aucune connoissance,
ni même leurs premiers secrétaires, et enfin ils
jetèrent les premiers plans d'une union qui, selon
toutes les apparences, auroit produit la gloire et l'aug-
mentation de puissance des augustes maisons de
France et d'Autriche. Ils dévoient presser mutuelle-
ment la nomination et le départ de deux ambassadeurs
pour résider l'un à Paris, l'autre à Vienne, ce qui
n'avoit pas été depuis plusieurs siècles.
Le roi étoit pour lors occupé des intérêts du roi
d'Angleterre, et, bien que cette affaire exigeât un secret
impénétrable, l'on pouvoit espérer que l'empereur
n'y seroit pas absolument contraire ; mais il n'étoit pas
encore temps de s'ouvrir sur cette matière au ministre
de l'empereur, et il importoit auparavant d'être assuré
que Sa Majesté impériale étoit bien déterminée à
abandonner les intérêts du duc d'Hanover appelé à la
couronne d'Angleterre. Honneur dont on prétendoit
qu'il désiroit plutôt le titre que la fausse autorité des
rois d'Angleterre, qui ne se conserve que par des
conseils souvent violents, et par conséquent dan-
gereux.
L'empereur fit un présent de 20,000 francs au
s'^ d'Hauteval, premier secrétaire du maréchal de Vil-
lars, et qui avoit servi de secrétaire d'ambassade à
Rastatt. Le maréchal de Villars suppha le roi de faire
un présent, pour le moins aussi considérable, au s'' de
Penteriedder, qui avoit fait la même fonction auprès
du prince Eugène, et que nous verrons dans la suite
faire figure dans les ambassades et auprès de l'em-
pereur.
Le maréchal de Villars apprit la veille de son départ
40 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1714
que le roi avoit donné au maréchal de Villeroy la
charge de chef du Conseil des finances, sur laquelle le
prince Eugène et les autres ambassadeurs avoient déjà
fait des compliments au maréchal de Villars, persua-
dés tous qu'elle ne pouvoit regarder que lui. Cette
nouvelle engagea le maréchal de Villars à écrire, le
10 septembre 1714, la lettre que l'on trouvera
ci-jointe adressée à M™® de Maintenon :
Vous aurez trouvé, Madame, que nous n'avons pas laissé
languir la signature du traité solennel entre le roi, l'empereur
et l'Empire, et vous trouverez aussi que je ne vous ai pas flat-
tée quand j'ai eu l'honneur de vous assurer que les change-
ments arrivés en Angleterre ne troubleroient pas la paix. Il
étoit bon cependant qu'elle fût faite, et j'espère, avec l'aide du
Seigneur, qu'outre le bonheur de la paix, le roi aura la gloire
de voir son alliance et son amitié véritablement recherchées par
la maison d'Autriche. Vous serez satisfaite. Madame, des assu-
rances que je porte à Sa Majesté sur cela.
Nous avons su par les lettres de Genève qu'il étoit arrivé un
courrier à M. le maréchal de Villeroy pour lui apprendre les
dernières et grandes grâces que le roi lui fait. Le prince Eugène
m'avoit fait des compliments que je n'avois pas reçus, et le
grand nombre de ministres étrangers qui sont ici, et qui trouvent
l'empereur si heureux d'avoir un ministre tel que le prince
Eugène, sMmaginoient que celui des généraux du roi, qui a le
plus vu de grandes et heureuses guerres finies par la plus
importante des négociations, auroit infailliblement l'honneur
d'entrer dans son conseil. Pour moi, Madame, je me trouve
toujours trop heureux quand je songe qu'ayant le bonheur
d'approcher le plus grand et le meilleur maître du monde, je
ne lui rappelle point de fâcheuses idées; qu'il peut penser :
« celui-là m'a plusieurs fois mis en péril, et cet autre m'en a tiré. »
Que me faut-il de plus? Les autres avoient besoin de consola-
tions pour les malheurs qu'ils ont eus, et moi je suis trop bien
payé de mes services, et véritablement très content, pourvu
que vous me permettiez de compter toujours sur vos bontés.
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 41
et que vous me fassiez l'honneur de me regarder comme
l'homme du monde qui est, etc.
Le traité fut lu dans la maison de la ville de Bade,
les portes ouvertes, en présence de tous les ministres
étrangers et de tout ce qu'il y avoit de gens considé-
rables. Les deux chefs de l'ambassade avoient deux
places distinguées, et après eux étoient les ambassa-
deurs du roi et de l'empereur. Le traité étoit en latin.
Le 1 1 , les deux chefs partirent, le prince Eugène
pour Vienne, et le maréchal de Villars pour Fontai-
nebleau où étoit la cour. Le prince Eugène dit qu'étant
venu sans équipage, il n'avoit compté sur aucun
secours de l'empereur, qui, pourtant, lui avoit envoyé
la veille de son départ 1 00,000 livres pour son voyage.
On donna 10,000 écus au maréchal de Villars.
Comme il pouvoit arriver que l'empereur auroit à
traiter avec le roi directement, le prince Eugène donna
un chiffre au maréchal afin de pouvoir traiter ensemble.
Il est certain que, durant tout le temps que les deux
généraux furent à Bade, le prince de Savoye n'oubha
aucune des assurances qu'il pouvoit donner de la part
de l'empereur, et de son désir sincère de s'unir pour
toujours avec le roi, tant pour l'intérêt de la religion
que pour les leurs particuliers, et qu'il parut vouloir
détruire à jamais cet ancien préjugé que les maisons
de France et d'Autriche seroient éternellement irré-
concihables.
Le maréchal de Villars fut très bien reçu du roi,
mais enfin il trouva le maréchal de Villeroy revêtu de
la charge de chef du Conseil des finances et ministre,
situation bien différente des affaires et des emplois
qu'ils occupoient l'un et l'autre depuis six ou sept ans.
42 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
Après les grands services que le maréchal de Vil-
lars avoit rendus à l'État, le roi avoit quelque peine
de ne pouvoir faire une chose à laquelle il savoit que
le maréchal avoit pensé. Il le témoigna à Contade, qui
avoit été envoyé de Rastatt pour porter le traité de
paix. En lui parlant de ce que le maréchal de Villars
pouvoit désirer, il lui dit : « Mais il a songé à être
connétable. » Contade répondit que jamais le maré-
chal n'en avoit rien fait connoître à ses amis de la plus
étroite confiance, dans le nombre desquels il croyoit
être. Il est vrai que le maréchal de Villars avoit écrit
à M™® de Maintenon : « Que les bontés dont le roi
l'honoroit et la juste confiance qu'elles pouvoient lui
donner le flattoient assez pour oser prétendre à la
dignité de connétable, et pour prendre la liberté de
lui dire (à M™^ de Maintenon) que, non seulement
depuis qu'il y avoit eu des connétables, mais même
depuis le commencement de la monarchie, et dans les
siècles encore plus reculés, on ne trouveroit pas
d'exemples qu'un général eût commandé pendant tant
d'années, et de si nombreuses armées, dans des con-
jonctures plus difficiles. Qu'il avoit eu le bonheur de
relever plusieurs fois l'État chancelant et de terminer
la guerre la plus dangereuse, et de signer la paix la
plus glorieuse pour son maître. » Et, dans la vérité,
l'antiquité la plus reculée donne peu d'exemples qu'un
royaume ait soudoyé pendant dix années de suite des
forces si prodigieuses sous les ordres du même général.
Le maréchal ajoutoit dans sa lettre à M"*® de Main-
tenon : « Qu'il se croiroit indigne de l'estime de son
maître s'il ne faisoit pas connoître qu'il croyoit avoir
mérité l'épée de connétable. Mais qu'en même temps
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 43
il aimoit trop ce grand maître pour ne pas craindre
de lui faire une véritable peine en lui demandant une
grâce qu'il avoit déclaré plusieurs fois ne vouloir
accorder à personne. »
M""® de Maintenon lut cette lettre au roi, et Sa Majesté
dit à Gontade : « Mais le maréchal de Villars sait que
je suis résolu depuis que je règne à ne point faire de
connétable. » Gontade répondit que le maréchal ne
s'étoit jamais ouvert sur cette pensée, mais qu'il le
croyoit bien persuadé qu'aucun connétable n'avoit eu
plus lieu d'espérer cette dignité. « Je le crois bien, »
répliqua le roi, « puisqu'il y en a eu qui n'avoient
presque jamais vu de guerre. Mais j'aime véritablement
le maréchal de Villars, et, hors cela, il peut compter
sur tout ce qui sera à mon pouvoir. »
Le maréchal de Villars ne témoigna rien au roi d'une
pensée qu'il n'avoit fait connoître à M""® de Maintenon
qu'afîn qu'elle n'ignorât pas qu'il croyoit avoir mérité
une grâce qu'il ne demandoit pas.
Le roi d'Espagne avoit envoyé au maréchal de Vil-
lars l'ordre de la Toison d'or, sans qu'il eût songé à
la lui demander. 11 reçut la lettre de ce prince après
la prise de Landau, et, peu après son retour à la cour,
M. le duc de Berry reçut l'ordre du roi d'Espagne
pour recevoir le maréchal de Villars, et pour faire
toutes les cérémonies accoutumées avec toutes les
informations nécessaires pour être agrégé à cet ordre.
Plusieurs sortes de dépenses furent ordonnées et
réglées à Madrid, sans que le maréchal de Villars en
fût informé, et il apprit seulement par M. le duc de
Berry que, quand il voudroit, ce prince le recevroit;
ce qui se fit dans son appartement. Tous les cheva-
44 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
liers de la Toison d'or qui étoient à la cour assistèrent
à cette cérémonie : M. le duc d'Orléans, le comte de
Toulouse, le maréchal de Boufflers, les ducs de Gram-
mont et de Noailles.
M. le duc de Berry marqua beaucoup de bonté au
maréchal de Villars dans cette occasion, mais, peu de
jours après, ce prince mourut très subitement à Marly,
n'ayant été malade que trois jours''. Il étoit dans sa
vingt-huitième année, et ne laissa d'enfants de son
mariage avec la princesse Marie-Louise-Élisabeth, fille
de M. le duc d'Orléans, que le duc d'Alençon, qui ne
vécut que trois semaines.
Sur la fin de l'été, le duc de Beauvilliers tomba
malade, et d'une maladie qui paroissoit être dange-
reuse. Il étoit chef du Conseil des finances, et le maré-
chal, avant son départ pour Bade, supplia le roi de
vouloir bien se souvenir de lui si cette charge vaquoit
en son absence.
Le maréchal de Villars, de retour de Bade à Fontai-
nebleau, trouva le duc de Beauvilliers mort. Le roi,
comme nous l'avons dit, suivant une inclination formée
dès sa jeunesse, avoit donné au maréchal de Villeroy
la charge de chef du Conseil des finances, et l'avoit
déclaré ministre. Ainsi ce maréchal, à qui le roi avoit
ôté deux fois dans la dernière guerre le commande-
ment de ses premières armées, lorsque celles de la
1. Des suites d'une chute de cheval, le 3 mai 1714; les événe-
ments qui précèdent se placent donc pendant le séjour que Vil-
lars fit à la cour aussitôt après son retour de Rastadt. Il en est
de même de quelques-uns des événements relatés ci -après,
notamment de la réception de Villars à l'Académie française,
qui eurent lieu dans l'été de 1714, et que néanmoins Villars
raconte en 1715.
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 45
ligue avoient menacé la France par le côté véritable-
ment le plus faible, qui étoit la Saare, les évêchés, et
après la perte de la bataille de Ramillie, ce maréchal
se trouva, dis-je, dans la première place de la cour.
Tout au contraire, le maréchal de Villars, à qui toutes
les forces de l'État avoient été confiées en des temps
où les propositions que le marquis de Torcy apporta
de la Haye, et que celles qui furent envoyées de Ger-
trudenberg mettoient le royaume dans la plus terrible
situation; ce maréchal de Villars, qui avoit terminé
cette guerre si dangereuse par la paix la plus glorieuse
que pût espérer un roi auquel, depuis plusieurs
années, on proposoit pour finir la guerre de donner
passage au travers du royaume de France aux armées
de la ligue pour aller chercher le roi d'Espagne à
Madrid; ce général rentroit dans la foule des courti-
sans sans autre considération que celle de ses services,
distinction encore bientôt avilie par ces mêmes cour-
tisans qui, n'ayant que leur intérêt à cœur, sacrifioient
bien volontiers ce même général aux derniers commis
d'un ministre. En sorte que le maréchal de Villars se
trouvoit à la cour forcé de la faire à ceux auxquels on
l'a voit sacrifié. Il parla à M"^ de Maintenon, et très
vivement, sur la juste peine que lui faisoit une pareille
situation. Le roi, deux jours après, lui donna audience
dans le cabinet en ovale, et lui tint les discours les
plus flatteurs sur les grands services qu'il avoit reçus
de lui, jusqu'à dire qu'il n'étoit pas à son pouvoir de
les récompenser dignement.
Il lui parla ensuite de son testament, et lui dit qu'il
savoit bien que l'exécution des ordres d'un roi mort ne
ressembloit guère à celle des ordres d'un roi vivant ;
46 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
qu'il avoit fait néanmoins ce qu'il avoit cru devoir faire,
mais que- personne au monde n'avoit connoissance de
ce qui étoit contenu dans son testament.
Le maréchal de Villars lui répondit seulement qu'il
étoit peut-être dangereux de ne l'avoir consulté avec
personne. La conversation finissant, le maréchal dit au
roi que, avant son départ pour Bade, il avoit supplié
Sa Majesté de vouloir bien se souvenir de lui lorsque
la charge de chef du Conseil des finances viendroit à
vaquer, qu'elle en avoit honoré le maréchal de Ville-
roy; qu'il n' étoit pas étonné qu'une amitié de la pre-
mière jeunesse eût prévalu, mais, qu'enfin, après avoir
été honoré des plus importantes marques de sa con-
fiance, il ne lui restoit plus d'autre occupation que d'al-
ler chercher une partie de piquet chez Livry, lieu où
s'assembloient les fainéants delà cour, et qu'il supplioit
Sa Majesté de vouloir bien l'honorer de l'entrée dans
ses Conseils.
Le duc du Maine, fils bien-aimé du roi, avoit désiré
cette place. Le roi avoit eu quelque intention d'en
honorer le maréchal d'Harcourt, et craignoit les ins-
tances de son fils ou pour lui ou pour le maréchal
d'Harcourt, qui étoit fort dévoué au duc du Maine.
Ces considérations obligèrent le roi à répondre avec
beaucoup de bonté au maréchal de Villars, mais en
lui demandant du temps pour s'arranger sur ce qu'il
avoit à faire pour lui.
Le maréchal répondit que, si une pareille conjoncture
ne déterminoit pas Sa Majesté, il ne pouvoit jamais en
espérer de plus favorable. Le roi ne répondit à ses ins-
tances qu'en l'embrassant, et en répétant encore qu'il
lui demandoit quelque temps. Cependant, le maréchal
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 47
de Villars se retirant avec un air assez triste, le roi le
suivit, et comme le maréchal étoit prêt d'ouvrir la porte
pour sortir du cabinet, ce grand prince qui avoit natu-
rellement le cœur bon lui dit : « M. le maréchal, vous
me paroissez peiné. » — « Il est vrai, sire, que je le
suis, » répliqua le maréchal. — « Et moi aussi, » dit
le roi. Le maréchal répartit : « Il est bien aisé à Votre
Majesté de faire cesser ces petites peines; la mienne
est véritablement très sensible. » Il sortit après ces
paroles et passa dans la chambre du lit, où il n'y a
jamais personne lorsque Sa Majesté travaille dans son
cabinet. Le roi qui étoit ébranlé suivit encore le maré-
chal de Villars, et il est certain qu'une seconde et plus
vive instance de la part du maréchal déterminoit le roi.
Il fut prêt à lui dire : « Par quels degrés, sire, entrera-
t-on donc dans votre conseil, si ce n'est en terminant
une guerre aussi dangereuse à la gloire de Votre
Majesté, et par le bonheur de traiter et de signer une
paix si honorable pour elle? » Le roi se rendoit sans
nulle difficulté ; mais une troisième embrassade du roi
fit paroitre à Sa Majesté un œil humide du maréchal
de Villars qui, plus touché de la peine de son maître
que de la sienne, aima mieux renoncer à une grâce
que de l'arracher ; faute que n'auroit jamais faite un
courtisan auquel l'impudence si nécessaire ne manque
jamais en de pareilles occasions. Le roi eut depuis cet
entretien un air embarrassé avec le maréchal de Vil-
lars. Il voyoit bien qu'il n'auroit pas dû lui refuser une
grâce si bien méritée, et ce général, véritablement péné-
tré de se voir dans une entière inutilité, ne songea plus
qu'à aller faire un tour dans son gouvernement de Pro-
vence.
48 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
1 71 5. La ville de Marseille, l'une des plus puissantes
du royaume, étoit dans un grand désordre. La Provence
même, accablée de dettes, avoit porté le roi à donner
un arrêt d'attribution à quelques conseillers d'État,
à la tête desquels étoit M. de Harlay, pour chercher
quelque remède aux malheurs de cette province.
Le maréchal de Villars demanda cette commission
au roi qui le nomma premier commissaire, qualité qui
avoit été donnée autrefois au prince de Gonty, gouver-
neur de Languedoc, et dont il n'y avoit presque que
ce seul exemple.
Le roi craignit que le maréchal de Villars ne songeât
à se retirer de la cour, et marqua cette inquiétude à
M. Desmaretz, ministre des finances. Celui-ci en parla
au maréchal de Villars comme d'une résolution qui
feroit une véritable peine au roi. Le maréchal pria
M. Desmaretz d'assurer Sa Majesté qu'il n'avoit jamais
eu une pareille intention, mais que, se voyant absolu-
ment inutile, il avoit cru de son devoir de ne pas perdre
une occasion de servir le roi, en travaillant à tirer la
ville de Marseille et toute la Provence de l'état fâcheux
où ces prodigieuses dettes l'avoient plongée.
Le roi, rassuré sur un dessein qui lui avoit fait de la
peine, laissa au maréchal de Villars la liberté de choi-
sir les commissaires qu'il voudroit pour former une
cour de justice, et le maréchal proposa M. Le Bret,
premier président du parlement d'Aix et intendant de
Provence, M. de Boulbon, président à mortier, M. de
Bézieux, président, M. de la Garde, procureur général,
et M. le marquis de Muy, conseiller.
Le roi quitta Fontainebleau, et, cherchant toujours
à marquer son estime et son amitié au maréchal de
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 49
Villars, il lui dit qu'il ne le trouvoit pas assez bien logé
dans un appartement qu'avoit occupé autrefois le comte
d'Auvergne, et que, sa blessure lui rendant les appar-
tements hauts difficiles, il lui avoit destiné celui qu'oc-
cupoit autrefois monseigneur le dauphin, et qu'il le
partageroit avec madame la duchesse de Berry. C'étoit
une faveur bien distinguée.
Ce grand et bon roi, rempli de reconnoissance pour
les services importants que le maréchal de Villars lui
avoit rendus, ne perdoit guère d'occasions de lui en
marquer son ressentiment.
Il se fit apporter les plans de l'appartement dont on
vient de parler, il ordonna lui-même les changements
qu'il croyoit nécessaires pour la commodité du maré-
chal, et dit que les gens de guerre seroient bien aises
de voir leur général bien logé, et d'avoir de grandes
pièces pour se retirer chez lui. Il est certain, en effet,
qu'après l'appartement du roi, celui de la reine et de
madame la duchesse de Berry, celui-là éioit le plus
beau de la cour.
Le maréchal de Villars crut devoir différer son
voyage de Provence, et dit au roi que, comme il étoit
obligé d'aller, pour sa blessure, à Barrège, il remettoit
son départ au mois de septembre.
Le roi résolut de passer à Marly la plus grande par-
tie de l'été, et donna le second pavillon au maréchal de
Villars, le premier étant occupé par M. le Duc. Le
maréchal y tenoit une table très délicate, et recevoit
tous les jours des marques de la bonté du roi.
Un jour qu'il le joignit à la chasse, le roi, fort adroit,
avoit manqué plusieurs coups, mais, sitôt que le maré-
chal de Villars fut arrivé, Sa Majesté en tira quatre fort
IV 4
50 MÉMOIRES DE VILLARS. [1714
justes. Elle dit au maréchal de Villars : « Vous m'avez
porté bonheur, car jusqu'à votre arrivée j'avois mai
tiré, vous êtes accoutumé à rendre mes armes heu-
reuses. »
L'Académie Françoise, qui voulut donner une de ses
places au maréchal de Villars, le choisit pour remplir
la première vacante. L'usage est que l'académicien
reçu qui est harangué doit commencer aussi par une
harangue, et le même usage prescrit que cette harangue
soit à la louange du roi, du cardinal de Richelieu fon-
dateur de cette Académie, et de celui dont on rempht
la place.
Le maréchal dit au roi qu'il étoit obligé à une sorte
d'éloge de Sa Majesté dans lequel son esprit étoit plus
embarrassé que son cœur, qu'il étoit bien difficile de
la louer dignement, et qu'il la supplioitde lui permettre
de parler d'une chose dont lui seul avoit connoissance,
c'est de ses nobles sentiments lorsqu'elle lui fit l'hon-
neur de lui demander le sien sur le parti qu'elle avoit
à prendre s'il perdoit une bataille dans la situation où
étoit la frontière et les affaires du royaume. Nous répé-
terons ce que nous avons déjà dit : le roi venoit de
perdre, en quatre jours, monseigneur le dauphin, la
dauphine et le dauphin leur fils; les finances étoient
épuisées, et la frontière du royaume étoit presque
pénétrée. Il n'y avoit plus qu'une bataille que les enne-
mis cherchoient apparemment qui pût sauver l'État,
mais le mauvais succès pouvoit aussi en entraîner la
ruine entière.
Dans cette situation, le maréchal de Villars recevant
les derniers ordres du roi, ce grand prince lui dit ces
paroles : « Vous partez, M. le maréchal, je n'ai rien
I
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 51
à VOUS dire sur ma confiance et mon estime pour vous :
le sort de l'État que je remets entre vos mains marque
assez que l'une et Tautre est au plus haut point. Je
veux que vous me disiez quel parti vous me conseille-
riez, pour ma personne, si vous perdiez une bataille.
Les discours des courtisans me reviennent. Les uns
veulent que j'aille à Orléans, d'autres que j'aille plus
loin encore. Que pensez-vous? »
Le maréchal de Yillars, étonné d'une question si
importante, demeura dans le silence. Aussi étoit-il dif-
ficile d'y répondre sans réflexion, a Je ne suis pas sur-
pris, j> lui dit le roi, « que vous hésitiez sur ce que vous
devez me dire, je crois même que je vous ferai plai-
sir en vous confiant ce que je pense. Voici mon rai-
sonnement : les batailles ne se perdent pas si entières
que la plus grande partie de l'armée ne se retire. Je
compte que ce qui vous resteroit de forces se pourroit
rassembler sur la Somme ; j'irois vous joindre là, en
vous menant tout ce que je pourrois rassembler de
troupes des armées mêmes de l'Allemagne, et alors
nous tenterions une dernière aventure. Je suis déter-
miné à périr dans ce dernier effort ou à soutenir mon
royaume que je croirois perdre si je ne mettois pas
toujours ma capitale derrière moi ^ »
Cette résolution, si digne d'un grand roi, n'étoit
connue que du maréchal de Villars, et il le supplia de
lui permettre d'en parler dans sa harangue.
Le roi rêva un moment et lui dit : « On ne croira
1. Villars a déjà raconté cette scène au commencement de
l'année 1712 (ci-dessus, tome in, p. 138) : les expressions qu'il
met dans la bouche du roi sont un peu différentes, mais le sens
est le même.
52l MÉMOIRES DE VILLARS. [171 4
jamais que, sans m'avoir demandé la permission, vous
parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi : vous
le permettre et vous l'ordonner seroit la même chose,
et je ne veux pas que l'on puisse penser ni l'un ni
l'autre. »
Le maréchal de Villars fit donc sa harangue sans y
faire entrer ce trait si glorieux au roi. On la trouvera
ici, elle fut fort approuvée.
Discours prononcé le 23 juin 1714 par M. le maréchal duc de
Villars, lorsqu'il fut reçu à la place de M. de Chamillart,
évêque de Senlis,
Messieurs,
Si l'honneur que vous avez bien voulu me faire de m'ad-
mettra dans une Compagnie composée des plus rares et des
plus sublimes génies m'avoit été destiné par les raisons les
plus propres à décider votre choix, j'aurois juste lieu de craindre
que ce premier pas, qui doit être une preuve d'éloquence, ne
vous portât à quelque repentir. Mais j'ai pensé que votre assem-
blée, déjà remplie de tout ce que l'esprit a de plus illustre, et,
rassasiée de cette gloire, pouvoit ne plus songer à l'augmenter,
et que, principalement attentifs à celle du roi, vous avez voulu
avoir parmi vous un des généraux qui a le plus servi sous un
si grand maître, et qui puisse, par quelques récits, fortifier les
idées que vous avez déjà de sa grandeur et de sa gloire. Et je
crois devoir la grâce que vous me faites aujourd'hui au bonheur
que j'ai eu de voir souvent, et dans la guerre, et dans la paix,
résoudre, ordonner, et quelquefois exécuter par ce grand roi,
ce qui lui a si justement attiré notre amour, causé la jalousie
des nations voisines, et enfin l'admiration de toute la terre.
Dans la prospérité, nous avons vu sa modération, sa sagesse.
Dans les revers de la fortune, sa fermeté a dissipé les craintes,
relevé les courages de tous ceux qui, par zèle, prudence ou
foiblesse, vouloient entrevoir les plus grands malheurs. Son
intrépidité dans de tels moments, cette grande science de péné-
trer et renverser les projets de ses ennemis, la véritable gloire,
1714] MÉMOIRES DE VILLARS. 53
la grandeur du courage, ont été portées au point le plus
héroïque; et la paix glorieuse qui a terminé cette longue et
dangereuse guerre est la récompense aussi bien que l'effet de
toutes ces vertus.
Mais encore une fois, Messieurs, j'en parlerai comme témoin
et non comme orateur. Et en faveur de ces récits, qui n'ont pas
besoin detre relevés par le mérite de l'éloquence, vous me par-
donnerez d'en manquer.
Ainsi, Messieurs, daignez me dispenser d'entreprendre aucun
éloge. Votre choix a déjà fait celui du prélat auquel je succède;
et vous avez vu par vous-mêmes son application à remplir ses
devoirs, la pureté de ses mœurs, et cette règle dans sa vie,
souvent plus respectable que ce qui brille davantage.
Je sais les obligations que votre Compagnie a à un illustre
chancelier qui. pour comble de mérite, s'en fit un de vous mar-
quer la plus haute considération, et qui, en soutenant votre
établissement, crut augmenter sa gloire et lier par là dans la
postérité son nom à celui de votre illustre fondateur le cardinal
de Richelieu, dont la mémoire ne finira jamais, n'eùt-il laissé
pour la rendre immortelle que cet ouvrage si digne d'un grand
ministre, ce testament politique, où brille l'élévation de son
génie et lardeur de son zèle pour la gloire de son maître et
pour celle des François. Il ne désiroit à notre nation qu'autant
de constance et de fermeté à souffrir patiemment les fatigues,
la faim, les longues peines de la guerre, qu'il lui connoissoit
d'intrépidité dans les plus grands périls. Quelle joie auroit eue
ce grand ministre, s'il avoit imaginé que, de nos jours et sous
le plus grand des rois, les François, par ces dernières vertus,
jointes aux premières, l'emporteroient sur toutes les nations!
Nous les avons vus pendant une campagne entière souffrir
sans murmurer le manque d'argent et de pain, jeter même le
pain dont ils avoient manqué pendant deux jours, pour courir
plus légèrement au combat, et leur seule valeur leur tenir lieu
de force et de nourriture.
Dans une action où leur retraite n'a pu être imputée qu'à la
seule fatalité, on les a vus couvrir la terre de plus de vingt mille
de nos ennemis, et ne leur laisser qu'un champ où les vivants
54 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
pouvoient à peine se placer sur les corps morts de leurs com-
pagnons.
Pardonnez-moi, Messieurs, cette légère marque de reconnois-
sance pour ces vaillants hommes, auxquels l'État et le général
ont de si grandes obligations. Ils vous auront celle de rendre
leurs actions immortelles, comme le sera tout ce qui sort de
ces plumes célèbres, et tout ce qui a le bonheur d'être consacré
par les ouvrages de cette assemblée, si respectable par les
grandes qualités de ceux qui la composent, et de laquelle j'ai
une si haute idée que mes expressions ne peuvent satisfaire
ce que je pense de son mérite, ni ma sensible et vive reconnois-
sance de la grâce que j'en reçois.
Le cardinal del Giudice fut envoyé à la cour par le
roi d'Espagne. C'étoit alors le ministre le plus en cré-
dit auprès de ce prince, et la princesse des Ursins,
chassée d'une manière si surprenante par l'intrigue de
l'abbé Alberoni, peu de temps après le cardinal, lais-
soit la première place ouverte au cardinal del Giudice.
Il étoit grand inquisiteur, et il y a apparence que, sous
des prétextes spécieux, l'abbé Alberoni avoit voulu
l'éloigner un peu de la cour. Le véritable sujet de son
voyage fut caché. On remarquera seulement qu'il ne
voulut point voir monseigneur le duc d'Orléans. On
lui avoit donné l'appartement au-dessus de celui du
maréchal de Villars, et il mangeoit souvent chez lui,
sans néanmoins avoir un commerce bien vif ensemble.
Le roi étoit arrivé à Marly en assez bonne santé.
Néanmoins, une incommodité à laquelle il étoit sujet
après avoir été purgé, ce qu'il pratiquoit tous les mois,
obligea M. Fagon, son premier médecin, à lui proposer
une petite médecine très légère pour lâcher le ventre.
Cette incommodité du roi étoit d'être cinq ou six jours
sans aller, après l'effet de sa médecine. Le roi dit que,
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 55
malgré la répugnance qu'il avoit à prendre des lave-
ments, il aimoit mieux en prendre un que de se pur-
ger plus souvent qu'une fois par mois.
M. Fagon vouloit la médecine, et, le roi s'opiniàtrant
à n'en point prendre, la dispute finit par conseiller au
roi de commencer ses repas par manger des figues et
boire ensuite un verre d'eau. Le roi en mangeoit quel-
quefois jusqu'à quinze, et le maréchal de Villars, qui
assistoit presque toujours à son dîner, parce que le roi
lui parloit plus volontiers qu'à tout autre courtisan,
lui dit plusieurs fois qu'en mangeant une si grande
quantité de figues et buvant après un verre d'eau Sa
Majesté faisoit des épreuves d'une bonté d'estomac
auxquelles peu de gens voudroient s'exposer.
Il en parla si souvent au roi que ce bon prince en
parut peiné, mais le maréchal de Villars l'étoit extrê-
mement de voir que le roi, qui étoit accoutumé à une
nourriture solide, perdoit l'appétit pour toutes les
viandes qu'il aimoit le plus, qu'il ne mangeoit qu'un
peu de potage avec du dégoût de tout le reste, et ne
reprenoit un désir de manger que pour les pèches et
les autres fruits de son dessert.
Cette inquiétude l'obligea à s'informer de la maré-
chale de Villars, qui soupoit presque tous les jours
comme les autres dames avec le roi, s'il soupoit bien.
On lui dit qu'il mangeoit moins qu'à son ordinaire.
Ainsi le maréchal voyant que le roi soupoit médiocre-
ment et qu'à diner il ne mangeoit que des choses peu
nourrissantes par leur qualité, son inquiétude aug-
menta.
Le roi continuoit pourtant ses exercices, et ce prince
qui avoit une force de courage très grande, quoiqu'il
/
56 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
se sentît affoibli et extrêmement maigri, alloit à la chasse
à son ordinaire, et cherchoit à suer. Un des grands
principes de son médecin étant que les vieillards
n'étoient sujets à leurs incommodités qu'à cause que
le cuir étant en eux plus dur que dans les jeunes gens,
ils transpiroient moins. Ainsi, on frottoit le roi avec des
linges chauds trois fois par jour, le soir, le matin et
au retour de la chasse; outre cela, on le couvroit la nuit
de manière qu'il se réveilloit toujours en sueur.
Maréchal, premier chirurgien, s'aperçut plus qu'un
autre d'une diminution considérable dans les forces et
dans la santé du roi. Fagon soutenoit le contraire, et,
par l'empire qu'il avoit pris sur l'esprit du roi et sur
celui de M"^® de Maintenon, personne n'osoit combattre
les sentiments d'un premier médecin si accrédité, et
d'ailleurs très entier dans ses sentiments. Aussi sa con-
duite et son opiniâtreté avancèrent certainement les
jours de ce grand prince. L'affoiblissement des forces
du roi parut sensible, surtout lorsqu'il vit la dernière
fois son régiment qu'il avoit fait camper sur la hauteur
de Marly. Il avoit peine alors à se tenir à cheval, et
cependant il fit cette revue avec son exactitude ordi-
naire.
Le maréchal de Villars avoit déterminé son voyage
à Barrège et de là en Provence pour le commence-
ment de septembre. Il prit congé du roi et s'en éloi-
gna avec douleur, à la vue de l'état où il le laissoit.
Cependant, comme on ne lui connoissoit aucune mala-
die marquée, il n'y avoit personne qui put imaginer
qu'il n'eût pas moins de deux ans de vie encore.
Le maréchal de Villars disposa son voyage pour Bar-
rège, contraint d'y aller chercher un soulagement à sa
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 57
blessure dont il est demeuré estropié; il comptoit y
rester trois semaines, pendant lesquelles son équipage
devoit prendre la route de Marseille. Mais ce qui déter-
minoit encore plus son départ étoit le désir de rétablir
les affaires de la ville de Marseille, et même de son
gouvernement, pour lequel il avoit une commission
particulière qui lui attribuoit, comme premier commis-
saire, et à ceux que le roi avoit nommés avec lui, toute
cour et toute juridiction pour terminer les affaires qui
étoient sur le point de ruiner cette ville.
Il alla donc à Paris, et, la veille du jour qu'il devoit
partir, le président de Maisons, son beau-frère, fut
attaqué d'une colique qui parut d'abord pouvoir être
assez dangereuse. G'étoit un homme de beaucoup d'es-
prit, fort ambitieux, et qui avoit formé une grande
cabale dans le Parlement, où il étoit fort accrédité par
M. le duc d'Orléans, sans que le maréchal en eût la
moindre connoissance. Ils étoient cependant fort étroi-
tement liés, et le maréchal différa son voyage jusqu'à ce
que les médecins, aussi ignorants sur la maladie de M. de
Maisons que le premier médecin l'étoit sur celle de son
maître, l'eussent assuré que le président étoit hors de
tout péril. Dès qu'il s'en crut certain, il partit en poste
dans une berline, son équipage devant suivre cinq ou
six jours pour s'acheminer à petites journées à Mar-
seille.
Mais le maréchal ne fut pas sitôt arrivé à Saint-
Laurent-des-Eaux ^ qu'il reçut un courrier de la maré-
chale de Villars qui lui mandoit que M. de Maisons étoit
beaucoup plus mal, que sa femme et son fils désiroient
1. Bourg, sur la Loire, à deux lieues de Beaugency.
58 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
son retour pour demander sa charge au roi, et que Sa
Majesté étoit assez mal. Sur ces nouvelles, le maréchal
envoya un courrier à Paris, résolu d'en attendre le
retour à Saint-Laurent-des-Eaux. Durant l'intervalle,
il alla à Blois où il vit la reine de Pologne* qui le reçut
avec une grande politesse et le fît asseoir. Elle étoit
dans un âge fort avancé et cependant mise avec beau-
coup de mouches et de rouge, ayant pour sa personne
les soins que les reines qui ont été galantes conservent
plus longtemps que les autres femmes.
L'Éguille^, lieutenant-colonel de Bourbonnois, pas-
sant en poste, vint trouver le maréchal de Villars et
lui dit que le roi étoit mal, que l'on avoit appelé
quatre médecins de Paris, circonstance qui porta le
maréchal de Villars à augurer très mal de la santé de
ce prince, connoissant assez l'opiniâtreté du premier
médecin pour ne pas douter qu'il n'auroit pas demandé
du secours si le roi n'avoit été dans un grand péril.
Ce même L'Éguille, homme de mérite et très sensé,
parla aussi au maréchal du danger où étoit M. de
Maisons, et, sur ce qu'il en dit, le maréchal n'hésita
pas à retourner à Paris.
Près d'Étampes, -il reçut un courrier de la maré-
chale qui lui apprenoit la mort de M. de Maisons, et
1. Marie-Catherine de la Grange-d'Arquien, veuve de Jean
Sobieski, à laquelle Louis XIV avait offert l'hospitalité dans le
château de Blois. Voir Saint-Simon, X, 205.
2. Marc-Antoine, chevaher d'Aiguille, entré au régiment de
Bourbonnais en 1673, y servit quarante-six ans, dont vingt-sept
comme capitaine, fit toutes les guerres de Louis XIV, fut sou-
vent blessé; nommé brigadier en 1719, il reçut comme retraite
la lieutenance de roi du Château-Trompette, où il mourut en
1725.
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 59
que la famille le prioit d'aller tout droit à Versailles.
On lui envoya sa chaise de poste à Sceaux, et il alla
trouver le roi, qui eut la bonté de lui dire en le
voyant : « J'ai donné la charge de président à mortier,
ainsi que vous l'avez désiré. » M. le chancelier Voysin
s'étoit servi du nom du maréchal de Villars en la
demandant au roi pour le fils.
Depuis trois jours le roi avoit une fort grande dou-
leur à une jambe. Il s'en étoit senti quelques jours
auparavant, mais elle étoit augmentée au point qu'il
ne s'appuyoit plus, et qu'on le rouloit sur un petit lit
pour venir à l'ordinaire faire ses repas devant les
courtisans.
Comme cette maladie étoit très dangereuse, le maré-
chal ne voulut pas que le roi pût penser qu'elle fût la
cause de son retour ; ainsi il pria le duc de Tresmes
de le prévenir, et de lui dire que la famille de M. de
Maisons lui avoit envoyé un courrier pour le faire
revenir.
Outre la douleur de jambe dont nous avons parlé,
le roi avoit la fiè\Te depuis plusieurs jours, et son
médecin avoit soutenu jusqu'à l'extrémité qu'il n'en
avoit pas ; on le disoit même encore. Mais il ne dor-
moit point et buvoit vingt verres d'eau pendant la nuit.
Le premier médecin et Maréchal , premier chirur-
gien, avoient eu une grande dispute quinze jours
auparavant en présence de M'"^ de Maintenon, et peu
s'en fallut que Maréchal ne fût renvoyé.
Le roi, après les premières paroles qu'il dit au
maréchal de Villars sur la charge donnée au fils de
M. de Maisons, ajouta : « Vous me voyez bien mal,
monsieur le maréchal. » — « Votre Majesté, accou-
60 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
tumée à beaucoup d'exercice, se croit mal pour une
incommodité qui l'empêche d'en faire, » répondit le
maréchal. — « Non, » dit le roi, « je sens de très
grandes douleurs. »
Après cela, il lui parla de la reine de Pologne que
le maréchal avoit été visiter à Blois, des hôtelleries de
la route, des lits et des meubles qu'il y avoit vus. Il
est certain que ce sont les seules du royaume qui
soient richement meublées. Autrefois, la plupart
avoient même de la vaisselle d'argent, et le roi se
souvint, et des lits, et des miroirs qu'il avoit vus dans
ces maisons, et qui y étoient encore presque les mêmes
partout. « Vous irez apparemment coucher ce soir à
Paris, » ajouta le roi, « je veux espérer que vous me
trouverez mieux à votre retour. »
Les funérailles de M. de Maisons se firent le ven-
dredi, et, le samedi matin, Gontade, major du régi-
ment des gardes, envoya un courrier au maréchal de
Villars pour lui dire que le roi étoit fort mal. Le maré-
chal partit sur-le-champ, et trouva en effet le mal
extrêmement augmenté. La douleur de la jambe étoit
plus violente, mais elle s'étendoit vers la cuisse, et le
bas de la jambe demeuroit insensible, en sorte que,
dès le samedi au soir, on commença à désespérer.
La nuit du samedi au dimanche fut plus fâcheuse
que les précédentes. C'étoit le jour de saint Louis,
fête du roi. Il voulut que les tambours du régiment
des gardes, suivant l'usage, battissent sous les fenêtres.
Il parloit au père Le Tellier, son confesseur, et ce
prince dit : « Ce bruit trouble un peu la conversation,
laissons-les faire. » Il entendit la messe, et ayant
ordonné aux médecins de lui parler nettement sur son
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 61
état, ils ne lui cachèrent pas le péril où il étoit, et,
pour ainsi dire, commencèrent son agonie huit jours
avant sa mort, qu'il employa à donner tous les ordres
avec une fermeté et une netteté d'esprit surprenantes,
parlant de l'habit que l'on devoit faire au jeune roi
pour le mener au Parlement, et de tout ce qui regar-
doit sa fin et le transport de son corps à Saint-Denis,
comme s'il n'eût pas été question de lui.
Il brûla beaucoup de papiers en présence de M"^® de
Maintenon et de M. le chancelier Voysin, demandant
les différentes cassettes où il savoit qu'ils étoient enfer-
més. Il ajouta un codicille à son testament, et peu de
jours avant sa mort, après la messe, il parla aux prin-
cipaux de sa cour avec une force et une éloquence
dignes d'admiration. « Je vous recommande, » leur
dit-il, « le jeune roi. Il n'a pas cinq ans. Quel besoin
n'aura-t-il pas de votre zèle et de votre fidélité? Je
vous demande pour lui les mêmes sentiments que vous
m'avez montrés en tant d'occasions. Je lui recommande
d'éviter les guerres; j'en ai trop fait, et elles m'ont
forcé à charger mon peuple. J'en ai grand regret et
j'en demande pardon à Dieu. »
Il recommanda aux cardinaux de Rohan et de Bissy
les affaires de la religion, et leur dit que c'étoit une
véritable douleur pour lui de n'avoir pu les terminer,
mais que, si Dieu lui avoit donné quelques jours de
plus, il auroit espéré de faire cesser les divisions.
Le cardinal de Noailles demanda à le voir^ Le roi
1. Saint-Simon (XI, 444) attribue au contraire au roi le désir
de voir le cardinal de Noailles, et aux cardinaux de Rohan et de
Bissy le conseil donné au roi de mettre à cette visite suprême
62 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1715
répondit qu'il en seroit très aise pourvu qu'il revînt
de l'opiniâtreté qui formoit les troubles de l'Église de
France. Enfin il n'y eut pas un seul jour qui ne mar-
quât par quelque trait de force, de bonté, mais sur-
tout de piété, les grandes et saintes qualités de ce
grand roi. On peut croire que les derniers jours de sa
vie furent vifs par les intrigues. Le duc d'Orléans se
défioit de la part que le roi lui donnoit à la régence,
et ménageoit tout le monde.
11 y avoit depuis quelques mois une affaire entre les
Pairs de France et le Parlement. Elle avoit fait beau-
coup de bruit et causoit diverses intrigues.
Les princes légitimés ayant obtenu par un édit le
rang, les honneurs et la faculté de parvenir à la cou-
ronne après tous les princes du sang, on avoit fait voir
à M. le duc du Maine qu'il n'étoit plus de son intérêt
de s'opposer au bonnet. G'étoit en cela principalement
que consistoit la dispute entre les ducs et le Parlement.
Le premier président de Harlay avoit dit au roi que,
pour assurer à ses fils naturels les honneurs que
Henri IV avoit autrefois donnés à MM. de Vendôme, il
falloit que les princes légitimés, ayant plus que les
Pairs, eussent aussi moins d'honneurs au Parlement
que les princes du sang, que par là ces premiers
seroient engagés à soutenir un degré qui mettoit les
Pairs encore plus au-dessus d'eux.
L'usage étoit établi depuis plusieurs années (car les
Pairs ont prétendu que c'étoit une nouveauté, mais
on n'entreprend pas de s'étendre sur cette matière),
la condition de l'acceptation préalable de la « Constitution, »
condition qui empêcha la venue de l'archevêque de Paris.
1715] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 63
l'usage donc étoit que le premier président, en prenant
les voix lorsque Ton est dans les sièges bas, n'ôte pas
son bonnet aux conseillers, ni aux Pairs de France,
mais qu'il l'ôte aux princes légitimés en les nommant,
et qu'il se lève aux princes du sang sans les nommer,
et leur faisant une révérence.
M. le duc du Maine vouloit donc se rendre agréable
aux Pairs en traitant cette matière avec le roi, et
souhaitoit qu'il plût à Sa Majesté approuver que désor-
mais le premier président traitât les princes légi-
timés reconnus princes du sang, comme les princes
du sang, et ôtàt le bonnet aux Pairs. Le roi approuva
ce cérémonial, mais il ne voulut point l'ordonner, et
préféra la voie de la négociation entre les Pairs et le
premier président.
Cette négociation fut traversée par beaucoup d'in-
trigues. Elle commença pendant que le maréchal de
Villars étoit à Bade à la signature de la paix générale.
A son retour, plusieurs Pairs le prièrent d'en parler
au roi, et il le fit en lui disant : « Il est surprenant,
sire, que ceux qui ont Thonneur de représenter Votre
Majesté dans son Parlement refusent un honneur que
Votre Majesté veut bien faire en toute occasion aux
Pairs de France. Elle étend même cette bonté pour
eux bien plus loin. Nous remarquons tous les jours,
lorsque Votre Majesté a son chapeau, et que nous
approchons d'elle, qu'elle veut bien l'ôter. Y a-t-il
quelque apparence de raison que le premier président
le refuse, et que le représentant veuille plus d'hon-
neurs que le représenté n'en exige ? »
Le roi répondit au maréchal de Villars : « A vous
dire la vérité, je n'y en trouve aucune ; mais il sera
64 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
plus agréable pour les Pairs que le Parlement se rende
de lui-même que si c'étoit par mon ordre. »
M. le duc d'Orléans avoit paru très favorable aux
Pairs, et même il pressa M. de Mesmes, premier pré-
sident, lorsqu'il vint parler au roi sur cette matière,
de n'y pas apporter de difficultés.
Tel étoit sur ce point l'état où étoient les choses à
la mort du roi. Deux jours auparavant M. le duc d'Or-
léans promit au duc de Saint-Simon, alors en grand
crédit auprès de lui, qu'au premier lit de justice, il
procureroit cette petite satisfaction aux Pairs^.
Le maréchal de Villars et le maréchal de Berwick
furent députés au chancelier Voysin pour lui déclarer
que les Pairs demeureroient couverts, si lui chancelier
n'ôtoit pas son bonnet.
Le roi mort, M. le duc d'Orléans n'oublia rien pour
s'attirer les principaux de la cour, et assura le maré-
chal de Villars que son intention étoit de former un
conseil de guerre, dont il avoit résolu de le déclarer
président.
Cependant, comme on vit le Parlement former des
difficultés à la prétention des Pairs, et que le duc
d'Orléans avoit un grand intérêt à ménager ce grand
corps, on proposa à plusieurs ducs de ne pas insister
le premier jour sur leurs prétentions, et que M. le duc
d'Orléans leur donneroit parole à la première séance
de décider en leur faveur.
1. Cette conversation n'est pas relatée dans les Mémoires de
Saint-Simon ; mais ils mentionnent à plusieurs reprises l'enga-
gement que le futur rôgent avait pris vis-à-vis de Saint-Simon
de donner satisfaction aux ducs ; ils enregistrent la violente irri-
tation de l'auteur, impuissant à obtenir l'exécution de cet enga-
gement.
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 65
Le marquis d'Effiat^ occupé, comme il devoit l'être,
des intérêts de son maître, en parla à plusieurs. Le
cardinal de Noailles vint à la cour le jour d'après la
mort du roi, et d'autant plus médiocrement affligé de
cette perte qu'il croyoit son exil certain si le roi avoit
vécu. En effet, étant venu prendre congé du maréchal
de Villars partant pour la Guyenne et pour le voyage
de Barrège, qui fut interrompu par l'extrémité où
étoit le roi, ce cardinal dit au maréchal de Villars :
« Vous ne me trouverez plus à Paris, car je sais que
la résolution est prise de m'exiler. »
Son parti formé de jansénistes, quoique ce cardinal
ne l'eût jamais été, crut triompher à la mort d'un
prince qui véritablement ne les aimoit pas.
Enfin le cardinal vint rendre ses devoirs au nou-
veau roi, et plus encore au duc d'Orléans. Il savoit
que l'intention de ce prince étoit que les Pairs ne
fissent aucun désordre dans une séance où il devoit
être question de lui donner la régence du royaume. Il
lui promit d'engager les Pairs au silence et à la modé-
ration pour ce premier jour seulement, et vint chez le
maréchal de Villars, où avoient dîné plusieurs Pairs,
pour tâcher de le gagner.
Le maréchal de Villars, qui jugea bon que, si les
Pairs se rendoient le premier jour après toutes les
résolutions prises, et déclarées même au chancelier de
l'aveu du duc d'Orléans, ils n'y reviendroient plus, et
que ce prince auroit plus d'intérêt à ménager tout le
corps du Parlement que les Pairs, dit qu'il persistoit
1. Premier écuyer du duc d'Orléans. On n'a pas oublié les
graves accusations portées contre lui par Saint-Simon.
lY 5
66 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
dans la résolution prise. Le cardinal de Noailles, ayant
épuisé toutes ses raisons, dit au maréchal de Villars
qu'il étoit bien opiniâtre. « Est-ce à vous, » lui répon-
dit le maréchal, « de menacer l'opiniâtreté? Vous n'en
avez pas mal montré au feu roi ; ainsi ne blâmez pas
la mienne. »
On alla coucher à Paris, et, le % septembre, le Par-
lement fut assemblé. Tous les Pairs, ou du moins une
grande partie, se trouva chez l'archevêque de Reims.
Le maréchal de Villars, qui soupçonnoit ce dessein,
n'en fut averti que tard, et entra chez l'archevêque
dans le temps que tous se levoient pour se rendre au
Parlement avec la résolution prise de ne former ce
jour-là aucune prétention pour le bonnet. Quelques-uns
pourtant étoient d'avis de ne rien déterminer sans le
maréchal de Villars, qui, ayant résisté aux vives ins-
tances du cardinal de Noailles, n'auroit pas manqué de
s'opposer à celle-ci, prévoyant bien que, dès que les
Pairs auroient molli dans une conjoncture où tous se
flattoient de donner un nouvel éclat à leur dignité, ils
ne recevroient que des dégoûts dans la suite.
On entra au Parlement sur les sept heures et demie
du matin, et, toutes les chambres assemblées avant
huit heures, on commença par la lecture du testament
du feu roi, dont on juge à propos de rapporter ici la
copie.
Testament de Louis XI V^ roi de France et de Navarre.
Ceci est notre disposition et ordonnance de dernière volonté
pour la tutelle du dauphin, notre arrière-petit-fils, et pour le
Conseil de régence que nous voulons être établi après notre
décès, pendant la minorité du roi.
Comme, par la miséricorde infinie de Dieu, la guerre qui a
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 67
pendant plusieurs années agité notre royaume avec des événe-
ments différents, et qui nous ont causé des justes inquiétudes,
est heureusement terminée, nous n'avons présentement rien de
plus à cœur que de procurer à nos peuples le soulagement que
le temps de la guerre ne nous a pas permis de leur donner, les
mettre en état de jouir longtemps des fruits de la paix, et éloi-
gner tout ce qui pourroit troubler leur tranquillité, nous croyons
dans cette vue devoir étendre nos soins paternels à prévoir et
prévenir autant qu'il dépendra de nous les maux dont notre
royaume pourroit être troublé, si par l'ordre de la divine Pro-
vidence notre décès arrive avant que le dauphin, notre arrière-
petit-fils, qui est l'héritier de notre couronne, ait atteint sa
quatorzième année, qui est Page de sa majorité.
C'est ce qui nous engage à pourvoir à sa tutelle, à l'éducation
de sa personne et à former pendant la minorité un Conseil de
régence, capable par sa prudence, sa probité et la grande expé-
rience de ceux que nous choisissons pour le composer, de con-
server le bon ordre dans le gouvernement de l'État, et maintenir
nos sujets dans Fobéissance qu'ils doivent au roi mineur.
Ce Conseil de régence sera composé du duc d'Orléans, chef
du Conseil, du duc de Bourbon, quand il aura vingt-quatre ans
accomphs, du duc du Maine, du comte de Toulouse, du chan-
celier de France, [du chef du Conseil royaP], des maréchaux
de Villeroy, de Villars, d'Huxelles, de Tallard et d'Harcourt,
des quatre secrétaires d'État, du contrôleur général des finances.
Nous les avons choisis par la connoissance de leur capacité, de
leurs talents et du fidèle attachement qu'ils ont toujours eu
pour notre personne, et que nous sommes persuadé qu'ils
auront de même pour le roi mineur.
Voulons que la personne du roi mineur soit sous la tutelle
et garde du Conseil de régence, mais comme il est nécessaire
que sous l'autorité de ce Conseil quelque personne d'un mérite
universellement reconnu et distingué par son rang soit parti-
culièrement chargé de veiller à la sûreté, conservation et édu-
cation du mineur, nous nommons le duc du Maine pour avoir
\. Ce passage a été effacé par une main qui paraît être celle
qui a fait des corrections du vivant de Villars.
68 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
cette autorité et remplir cette importante fonction du jour de
notre décès, nous nommons aussi pour le gouverneur du roi
mineur, sous l'autorité du duc du Maine, le maréchal de Ville-
roy, qui, par sa bonne conduite, sa probité et ses talents, nous
a paru mériter d'être honoré de cette marque de notre estime
et de notre confiance ; nous sommes persuadé que, pour tout ce
qui aura rapport à la personne et éducation du roi mineur, le
duc du Maine et le maréchal de Villcroy, animés tous deux du
même esprit, agiront avec un parfait concert, et qu'ils n'omet-
tront rien pour lui inspirer les sentiments de vertu, de reli-
gion et de grandeur d'âme que nous souhaitons qu'il conserve
toute sa vie. Voulons que tous les officiers de la garde et de la
maison du roi soient tenus de reconnoître le duc du Maine, et
de lui obéir en ce qu'il ordonnera pour le fait de leur charge
qui aura rapport à la personne du roi mineur, à sa garde et à
sa sûreté; au cas que le duc du Maine vînt à manquer avant
notre décès ou pendant la minorité du roi, nous nommons à sa
place le comte de Toulouse pour avoir la même autorité et
remplir les mêmes fonctions ; pareillement si le maréchal de
Villeroy décède avant ou pendant la minorité du roi, nous nom-
mons en sa place le maréchal d'Harcourt.
Voulons que toutes les affaires qui doivent être décidées par
l'autorité du roi, sans aucune exception ni réserve, soit concer-
nant ou la guerre ou la paix, la disposition ou administration
des finances, ou qu'il s'agisse du choix des personnes qui
doivent remplir les archevêchés, évêchés, abbayes et autres
bénéfices dont la nomination doit appartenir au roi mineur, la
nomination aux charges de la couronne, aux charges des secré-
taires d'État, à celle de contrôleur général des finances, à toutes
celles des officiers de guerre, tant des troupes de terre qu'offi-
ciers de marine et galères, aux officiers de judicature, tant des
cours supérieures qu'autres, à celles des finances, aux charges
de gouverneurs, lieutenants généraux pour le roi dans les pro-
vinces, à celles des états-majors des places fortes, tant des
frontières que du dedans du royaume, aux charges de la mai-
son du roi, sans distinction de grandes et petites, qui sont à la
nomination du roi, et généralement pour toutes les charges,
commissions et emplois auxquels le roi doit nommer, soient pro-
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 69
posés et délibérés au Conseil de régence, et que les résolutions
soient prises à la pluralité des suffrages, sans que le duc d'Or-
léans, chef du Conseil, puisse seul, et par son autorité particu-
lière, rien déterminer, statuer et ordonner, et faire expédier
aucun ordre au nom du roi mineur autrement que suivant l'ar-
rêt de la régence.
S'il arrive qu'il y ait sur quelque affaire diversité de senti-
ments dans le Conseil de la régence, ceux qui y assisteront
seront obligés de se réunir à deux avis, et celui du plus grand
nombre prévaudra toujours; mais s'il se trouvoit qu'il y eût
pour les deux avis nombre égal de suffrages, en ce cas seulement
lavis du duc d'Orléans comme chef du Conseil prévaudra.
- Lorsqu'il s'agira de nommer aux bénéfices, le confesseur du
roi entrera au Conseil de régence pour y présenter le mémoire
des bénéfices vacants, et proposer les personnes qu'il croira
capables de les remplir; seront aussi admis au même Conseil
extraordinairement lorsqu'il s'agira de la nomination des béné-
fices deux archevêques ou évéques de ceux qui se trouveront à
la cour, et qui seront avertis par l'ordre du Conseil de la régence
pour s'y trouver et donner leur avis sur le choix des sujets qui
seront proposés.
Le Conseil de régence s'assemblera quatre ou cinq jours de
la semaine, le matin, dans la chambre ou cabinet du roi
mineur, et aussitôt que le roi aura dix ans accomplis, il pourra
y assister quand il voudra, non pas pour ordonner et décider,
mais pour entendre et pour prendre les premières connoissances
des affaires; en cas d'absence ou empêchement du duc d'Or-
léans, celui qui se trouvera plus ancien par son rang tiendra le
Conseil, afin que le cours des affaires ne soit interrompu, et,
sïl y a partage de voix, la sienne prévaudra.
Il sera tenu registre par le plus ancien des secrétaires d'État
qui se trouveront au Conseil de tout ce qui se trouvera délibéré
et résolu pour être ensuite les expéditions faites au nom du roi
mineur par ceux qui en seront chargés.
Si, avant qu'il plaise à Dieu nous appeler à lui. quelqu'un
que nous ayons nommé pour remplir le Conseil de la régence
décède, ou se trouve hors d'état d'y entrer, nous nous réser-
vons d'y pouvoir nommer une autre personne pour remplir sa
70 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
place, et nous le ferons par un écrit qui sera entièrement de
notre main et qui ne paraîtra pareillement qu'après notre décès,
et, si nous ne nommons personne, le nombre de ceux qui
doivent composer le nombre du;^Conseil de la régence demeurera
réduit à ceux qui se trouveront vivants au jour de notre mort.
Il ne sera fait aucun changement au Conseil de la régence
tant que durera la minorité du roi, et si, pendant le temps de
cette minorité, quelqu'un de ceux que nous y avons nommés
vient à manquer, la place vacante pourra être remplacée par le
choix et -délibération du Conseil de la régence , sans que le
nombre de ceux qui doivent le composer, tel qu'il aura été au
jour de notre décès, puisse être augmenté, et le cas arrivant
que plusieurs de ceux qui le composent ne puissent pas y assis-
ter par maladie ou autre empêchement, il faudra qu'il s'y trouve
toujours au moins le nombre de sept de ceux qui sont nommés
pour le composer, afin que les délibérations qui y auront été
prises aient le rang et force d'autorité, et à cet effet dans tous
les édits, déclarations, lettres patentes, provisions et actes qui
doivent être délibérés au Conseil de régence, et qui seront expé-
diés pendant la minorité, il sera fait mention expresse du nombre
des personnes qui auront assisté au Conseil dans lequel les
édits, déclarations, lettres patentes et autres expéditions auront
été résolues.
Notre principale application pendant la durée de notre règne
a toujours été de conserver dans notre royaume la pureté de la
rehgion catholique romaine en éloignant toutes sortes de nou-
veautés, et nous avons fait tous nos efforts pour unir à l'Église
ceux qui en étoient séparés; notre intention est que le Conseil
de la régence s'attache à maintenir les lois et règlements que
nous avons faits à ce sujet, et nous exhortons le dauphin, notre
arrière-petit-fils, lorsqu'il sera en âge de gouverner par lui-
même, de ne jamais soun"rir qu'il y soit donné atteinte, comme
aussi de maintenir avec la même fermeté les édits que nous
avons faits contre les duels, ceux sur les lois, comme les plus
nécessaires et les plus utiles pour attirer la bénédiction de
Dieu sur notre postérité et notre royaume, et pour la conser-
vation de la noblesse qui en fait la principale force.
Notre intention est que les dispositions contenues dans notre
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 71
•^dit du mois de juillet dernier en faveur du duc du Maine et du
comte de Toulouse, et leurs descendants, aient pour toujours
leur entière exécution, sans qu'en aucun temps il puisse y être
donné atteinte, déclarons que c'est notre volonté.
Entre les difTérenls établissements que nous avons faits dans
le cours de notre règne, il n'y en a point qui soit plus utile à
l'État que celui de l'hôtel royal des Invalides; il est bien juste
que les soldats qui, par les blessures qu'ils ont reçues à la
guerre, ou par leurs longs services et âges, sont hors d'état
de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance assu-
rée pour le reste de leurs jours, et que les officiers qui sont
dénués des biens de la fortune y trouvent aussi une retraite
honorable ; toutes sortes de motifs doivent engager le dauphin,
et tous les rois nos successeurs, à soutenir cet établissement et
lui accorder une protection particulière, nous lui exhortons
autant qu'il est en notre pouvoir.
La fondation que nous avons faite d'une maison à Saint-Cyr
pour l'éducation de 250 damoiselles donnera perpétuellement à
l'avenir aux rois nos successeurs un moyen de faire des grâces
à plusieurs nobles familles de notre royaume qui se trouvant
chargées d'enfants, avec peu de biens, auroient le regret de ne
pouvoir pas fournir à la dépense nécessaire pour leur donner
l'éducation convenable à leur naissance ^ nous, voulons que, si
de notre vivant les 50,000 livres de revenus en fonds de terre
que nous avons donnés pour la fondation ne sont pas entière-
ment remplis, il soit fait des acquisitions le plus promptement
qu'il se pourra après notre décès pour fournir à ce qu'il s'en
manquera, et que les autres sommes que nous avons assignées
sur notre domaine et recette générale, tant par augmentation
de fondation que pour doter les damoiselles qui sortent à l'âge
de vingt ans, soit régulièrement payées, en sorte qu'en nul cas
ni sous quelque prétexte que ce soit, notre fondation ne puisse
être diminuée, et qu'il ne soit donné aucune atteinte à l'union
qui a été faite de la mense abbatialle de Saint-Denis, comme
aussi qu'il ne soit rien changé au règlement que nous avons
jugé à propos de faire pour le gouvernement de la maison, et
que pour la qualité des preuves qui doivent être faites par les
damoiselles qui obtiennent des places dans la maison.
72 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
Nous n'avons d'autre vue dans toutes les dispositions de notre
présent testament que le bien de notre État et de nos sujets,
nous prions Dieu qu'il bénisse noire postérité, et qu'il nous
fasse la grâce de faire un assez bon usage du reste de notre vie
pour effacer nos pécbés et obtenir sa miséricorde.
Fait à Marly, le 2« août ni 4.
Signé : Louis.
Codicille.
Par mon testament déposé au Parlement, j'ai nommé le
maréchal de Villeroy pour gouverneur du dauphin, et j'ai mar-
qué ce qui devoit regarder son autorité et ses fonctions, mon
intention est que, du moment de mon décès jusqu'à ce que l'ou-
verture de mon testament ait été faite, il ait toute l'autorité sur
les officiers de la maison du jeune roi et sur les troupes qui la
composent.- Il ordonnera auxdites troupes aussitôt après ma
mort de se rendre au lieu où sera le jeune roi pour le mener à
Vincennes, l'air y étant très bon.
Le jeune roi allant à Vincennes passera par Paris, et ira au
Parlement pour y être fait l'ouverture de mon testament en la
présence des princes, des Pairs et autres qui ont droit et qui
voudront s'y trouver. Dans la marche, et pour la séance du
jeune roi au Parlement, le maréchal de Villeroy donnera tous
les ordres pour que les gardes du corps, les gardes françoises
et suisses prennent les postes dans les rues et au palais qu'on
a accoutumé de prendre lorsque les rois vont au Parlement, en
sorte que tout se fasse avec toute la sûreté et la dignité conve-
nables.
Après que mon testament aura été ouvert et lu, le maréchal
de Villeroy amènera le jeune roi avec sa maison à Vincennes,
où il demeurera tant que le Conseil de la régence le jugera à
propos.
Le maréchal de Villeroy aura le titre de gouverneur, suivant
ce qui est porté par mon testament, et aura l'œil sur la conduite
du jeune roi, quoiqu'il n'ait pas encore sept ans accomplis; la
duchesse de Vantadour demeurera, ainsi qu'il est toujours
accoutumé, gouvernante et chargée des mêmes soins qu'elle a
pris jusqu'à présent. Je nomme pour sous-gouverneur Saumery,
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 73
qui l'a déjà été du dauphin, mon petit-fîls, et Joffreville, lieu-
tenant général de mes armées. Au surplus, je confirme tout ce
qui est dit dans mon testament, que je veux et entends être
exécuté en tout ce qu'il contient.
Fait à Versailles le -13 avril 47-15. Signé : Louis.
Je nomme pour précepteur du dauphin le s"" de Fleury, ancien
évêque de Fréjus.
Je nomme pour confesseur du nouveau roi le Père Le Tellier.
Signé : Louis.
M. de Dreux*, conseiller de la grand'chambre, lut
ce testament, et il parut bien que le Parlement entier
étoit déterminé à ne pas faire grand cas de toutes les
précautions que le feu roi avoit cru devoir prendre
pour former un Conseil de régence sans qu'il y eût de
régent. Mais tout concourut à donner une autorité
au duc d'Orléans déclaré régent, et, en un mot, on
n'oublia rien de tout ce qui pouvoit le rendre maître
absolu.
Ce prince commença par vouloir gagner le Parle-
ment auquel on redonna la liberté entière des remon-
trances.
Dès ce moment, ce nombre prodigieux de présidents
et de conseillers se crurent réellement en possession
du titre fastueux de tuteurs des rois pupilles.
M. Daguesseau, procureur général, proposa, de la
part du duc d'Orléans, plusieurs conseils. Le prétexte
apparent de ce prince étoit de gouverner le royaume
avec le secours des principaux de l'État et du Par-
lement.
1 . Thomas Dreux, l'ami de Chamillart, qui obtint pour son fils
l'érection en marquisat de la terre de Brézé, achetée à la femme
du grand Condé, et la charge de grand maître des cérémonies,
restée héréditaire dans sa famille jusqu'à hi Révolution.
74 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
Chacun croyant y trouver son intérêt applaudit à
tout. Le seul maréchal de Villars entra deux fois dans
le parquet des gens du roi. La première après la
séance du matin, et la seconde avant que celle de
l'après-midi commençât. Il parla au procureur général
Daguesseau en bon citoyen, et lui représenta que ce
qu'il alloit lui dire étoit même contre son intérêt par-
ticulier, puisqu'il étoit assuré par la parole du duc
d'Orléans d'avoir une part des plus honorables dans
les changements que l'on méditoit, mais que son
intérêt personnel ne l'empêcheroit jamais de repré-
senter, et avec force, que dans les premiers moments
d'une nouvelle administration il ne falloit pas renver-
ser tout l'ordre anciennement établi dans le gouver-
nement ; qu'il pouvoit y avoir des changements néces-
saires, mais qu'il importoit de les faire avec ordre et
avec mesure, de se borner à ôter ce qui étoit reconnu
certainement mauvais, et à mettre à la place les
règlements qui seroient estimés meilleurs.
Le procureur général répondit que M. le duc d'Or-
léans étoit entièrement déterminé à ces nouveaux
conseils, et qu'il croyoit en cela suivre un principe
auquel le dernier dauphin étoit résolu. Enfin, au heu
des quatre secrétaires d'État qui avoient les départe-
ments, on régla les conseils projetés, mais ils ne furent
déclarés qu'un mois après. En voici l'ordre :
Un conseil de guerre dont le maréchal de Villars
fut déclaré président.
Un conseil de finances dont le duc de Noailles fut
président.
Un conseil des affaires étrangères, le maréchal
d'Huxelles président.
1715] MÉMOIRES DE VILLARS. 75
Un conseil de conscience, le cardinal de Noailles
président.
Un conseil de marine , le maréchal d'Estrées pré-
sident, et le comte de Toulouse à la tête en qualité
d'amiral.
Un conseil du dedans du royaume, le duc d'Antin
président.
La charge de secrétaire d'État de M. Voysin, chan-
celier, fut vendue à M. d'Armenonville.
M. de Torcy fut très chèrement récompensé de la
sienne par une grosse somme d'argent, et de plus on
érigea en charge de surintendant l'administration des
postes qu'il avoit, comme celle des bâtiments fut
rétablie en surintendance en faveur du duc d'Antin.
Dans cette première occasion le Parlement s'opposa
par de vives remontrances aux vues du régent sur le
rétablissement de ces deux surintendances. Mais le
prince envoya le marquis d'Effiat prier cette cour
d'avoir pour lui la complaisance de déférer à ses désirs.
Les opinions furent vives. Le Parlement s'assembla
deux fois. Tous les Pairs furent pour ce que désiroit
le régent, et le maréchal de Villars en opinant dit qu'il
falloit louer la cour de sa fermeté à s'opposer à ce
qu'elle ne croyoit pas de l'intérêt de l'État, mais que
son avis étoit que l'on devoit conserver ces sentiments
pour des occasions plus importantes, et dans celle-ci
donner au régent une marque de complaisance qui,
dans le fond, ne pourroit jamais être d'un grand pré-
judice.
La vivacité fut grande, et les Pairs décidèrent par
leurs voix, parce que cette dernière assemblée ne se
trouva pas nombreuse.
76 MÉMOIRES DE VILLARS. [1715
Les conseils furent établis, et celui de régence
commença.
Le Parlement avoit laissé le régent maître absolu de
retrancher de ceux que le feu roi avoit nommés dans
son testament, d'y en mettre de nouveaux, et en un
mot l'autorité entière.
Ce prince commença par n'y pas appeler le maré-
chal de Tallard, et y fit entrer le maréchal de Bezons,
le duc de Saint-Simon, l'ancien évêque de Troye, et il
fut établi qu'il y auroit trois conseils de régence par
semaine, un pour les finances, l'autre pour la guerre
et le troisième pour les affaires étrangères.
Dans les commencements ces conseils étoient réel-
lement des conseils. Quelque temps après ils n'en
eurent plus que les apparences, et enfin il n'y fut plus
question que d'entendre lire la Gazette, à la réserve
de quelques procès rapportés par des maîtres des
requêtes. Mais les premiers jours le régent voulut que
l'on délibérât même sur les grâces.
Le maréchal de Villars rapporta la lieutenance géné-
rale de Provence. Le duc d'Orléans dit qu'il avoit
demandé cette charge au feu roi pour le marquis de
Simiane, gendre du comte de Grignan, qui en étoit
pourvu ; il demanda les opinions, et elles allèrent toutes
à approuver le désir de Son Altesse Royale.
Il y eut un grand conseil sur les diverses préten-
tions du grand et du premier écuyer au sujet des
dépouilles qu'ils soutenoient appartenir totalement à
leurs charges à la mort des rois. On cita des exemples
du temps de Henri IV, et on trouva que le duc
de Bellegarde avoit eu 25,000 écus comme grand
écuyer pour la grande écurie, et que le premier
1715] MÉMOIRES DE VILLA.RS. 77
écuyer avoit eu 20,000 francs pour la petite écurie.
Le conseil de régence donna le premier exemple de
corruption, et l'on ôla tout au roi pour le donner à
MM. d'Armagnac et de Beringhen^.
Le maréchal de Villars dit qu'il n'y avoit que le roi
qui perdoit son procès, que son sentiment étoit que,
comme le feu roi avoit surpassé en magnificence tous
les rois ses prédécesseurs, il étoit juste que les grands
officiers dont il s'agissoit eussent le double de ce que
l'on voyoit dans les exemples passés, mais que le
reste devoit rester au roi, dans un temps surtout où
la plus exacte économie étoit nécessaire. Cet avis ne
fut pas suivi, et le jeune roi se trouva dépouillé dès
les commencements de tous les chevaux et carrosses.
Les présidents des conseils avoient leurs jours mar-
qués pour rendre compte au régent des détails qui
n'étoient pas rapportés au conseil de régence, dans
lequel on ne parla qu'une seule fois de la distribution
des charges et des emplois.
Le maréchal d'Huxelles lut seul presque pendant
tout le temps de son ministère les dépêches des
ministres étrangers, et les réponses qui leur étoient
faites.
Le duc de Noailles parloit aussi de ce qu'il y avoit
1. Voir dans Saint-Simon (XII, 292) le récit de cette triste
querelle et de la séance du conseil de régence où elle fut jugée :
« Villars pouffa, verbiagea, complimenta les parties, se plaignit
du procès, désira des cotes mal taillées, mais conclut pour Mon-
sieur le premier » (XII, 303). Le comte d'Armagnac, dit M. le
Grand, était de la maison de Lorraine. Le marquis de Beringhen,
dit M. le Premier, tenait sa charge de son père et de son grand-
père, lequel l'avait achetée au père de Saint-Simon (I, 68). Son
extraction était très modeste.
78 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
de plus important dans les finances, mais peu à peu
le régent, pour être le maître de tout plus absolu-
ment, ne donna plus lieu à aucune délibération, ni sur
la guerre, ni sur les finances, ni sur les affaires
étrangères.
1 71 6. Le maréchal de Villars regardoit comme un de
ses devoirs l'obligation d'aller faire cesser les désordres
de la ville de Marseille, et même de toute la Provence.
La commission en étoit donnée dès le temps du feu
roi, et, comme il ne vouloit de crédit dans la fonction
de président de guerre que pour le bien des affaires,
il préféra un service important à la Provence, dont il
étoit gouverneur, à l'assiduité qu'un bon courtisan
croit nécessaire auprès du maître.
Il ne balança donc pas à quitter la cour pour quel-
ques mois, et laissa en son absence les fonctions de pré-
sident de la guerre au duc de Guiche, vice-président.
On se servit de son absence pour une réforme de
troupes à laquelle il étoit opposé, l'état de guerre
après la mort du feu roi ayant été réglé sur le plus
petit pied, en sorte que l'extraordinaire de la guerre
n'alloit pour lors qu'à 36 millions. Dépense tellement
augmentée dans la suite, qu'en l'année 1 720 elle monta
à 1 1 3 millions par l'augmentation de paie , par les
changements des monnaies, par le discrédit du papier,
par la nécessité de payer le soldat et le cavalier en
argent, et même de donner des augmentations extra-
ordinaires de solde, vu la cherté des denrées.
Les officiers auxquels on donnoit le tiers en argent
et les deux tiers en papier ne pouvoient subsister.
Pendant l'absence du maréchal il se passa aussi des
i716] MÉMOIRES DE VILLARS. 79
choses très dures contre les Pairs, et le régent dit en
parlant une fois dans ces soupers où il s'expliquoit
librement : « Qu'auroit dit le maréchal de Villars s'il
avoit été ici? il auroit bien dit : Mes confrères, Sursum
corda/ »
C'est qu'il se ressouvenoit que dans une assemblée
des Pairs chez l'évèque de Laon, où il étoit question
de marquer un peu de fermeté, le maréchal de Villars
leur avoit dit : Sursum corda!
Pour revenir à son voyage de Provence, le vice-
légat vint l'attendre à la descente de son bateau avec
ses carrosses et la compagnie des gardes du pape;
ensuite il le mena à son palais, où il le conduisit dans
l'appartement qui lui étoit destiné.
Le cérémonial est que, une demi-heure après, le
vice-légat envoie demander audience au gouverneur et
vienne le voir en cérémonie, et peu de moments après
le maréchal alla lui rendre la même visite.
Ensuite viennent une infinité de harangueurs suivis
d'un repas magnifique.
Le maréchal partit sur les trois heures après midi,
et trouva sur les bords de la Durance les procureurs
de la province, la plus grande partie de la plus illustre
noblesse et des députés des cours souveraines qui
l'attendoient. Les gardes du vice-légat l'accompa-
gnèrent jusque-là. La compagnie des gardes du maré-
chal l'attendoit de l'autre côté de la rivière, et il alla
coucher à Orgon, d'où il partit le jour d'après pour se
rendre à Lambesc, où il avoit indiqué l'assemblée des
États. L'archevêque d'Aix\ qui y préside, vint au
1. M. de Vintimille, depuis archevêque de Paris; célèbre par
80 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
devant de lui à une lieue de la ville avec les évêques
de Riez et de Vence^, et M. Le Bret, premier prési-
dent du Parlement et intendant, à qui le maréchal
avoit même fait donner dès le commencement de la
régence une commission pour commander en Provence
en l'absence du gouverneur. Le maréchal de Villars
arriva le 1 0 mars au soir, et, dès le 1 1 , il fit l'ouver-
ture des États, ou autrement de l'assemblée des com-
munautés.
Depuis les comtes de Provence, les États de la pro-
vince s'étoient assemblés tous les ans, composés de
l'archevêque qui y présidoit, des autres évêques de la
Provence, de toute la noblesse et du tiers état.
En 16.., pour éviter la dépense, il fut établi par
ordre du roi qu'au lieu des États précédents il y auroit
chaque année une assemblée dite des communautés,
dans le lieu indiqué par le gouverneur de la province ;
que ce gouverneur y assisteroit, que cette assemblée
seroit composée de l'archevêque président et des pro-
cureurs du pays, savoir : de deux évêques et des
consuls d'Aix, deux pour la noblesse, qui étoient pour
lors le marquis de Buoux avec le baron de Sabran de
Baudinar, et d'un député de chaque viguerie, pour
délibérer sur le don gratuit et sur toutes les autres
affaires de la province. Cette assemblée fut convoquée
à Lambesc. Gomme c'étoit la première fois que le maré-
chal de Villars faisoit sa fonction de gouverneur de
Provence, et qu'il n'avoit pas encore paru dans la
sa charité lors de la peste de Marseille et par ses luttes avec le
Parlement de Paris.
1. Louis-Balthazar Philipeaux d'Herbault et F. Moretde Bour-
chenu.
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 81
province, le concours fut grand. Tout ce qu'il y avoit de
gens connus parmi la noblesse se trouva à Lambesc ;
tout ce qui compose le Parlement et la Chambre des
comptes d'Aix y vint plus d'une fois. Sa table étoit de
quarante couverts, et outre celle-là il y en avoit
d'autres pour tout ce qui se présentoit.
L'ouverture de l'assemblée se fit par une grand'-
messe chantée en musique, et célébrée par l'archevêque
d'Aix dans l'église des Dominicains. Ensuite on s'as-
sembla dans une salle de leur maison, et le maréchal
de Villars ouvrit l'assemblée par une harangue. L'ar-
chevêque d'Aix répondit par une autre, et l'assesseur,
qui est aussi procureur du pays, en fit une. Après
cette première cérémonie, l'archevêque d'Aix tint les
conférences, dont la première rouloit sur le don gra-
tuit, qui fut accordé par acclamation. Les impositions
se faisoient séparément ; celles de Marseille et d'Arles
étoient de 70,000 livres chacune, et l'usage étoit que
le gouverneur, de son autorité, en diminuât la moitié.
Le maréchal de Villars trouva que c'étoit pousser trop
loin le pouvoir des gouverneurs que d'imposer et
diminuer l'imposition ordonnée par le roi; qu'à la
vérité le gouverneur pouvoit bien représenter que
l'imposition étoit trop forte, mais que la diminution
de voit se tenir de la grâce du maître, et non de celle
du gouverneur. Il manda son sentiment au régent, qui
approuva sa modération. Les autres impositions sont
pour les différents intérêts de la province et pour les
diverses dépenses qu'elle est obhgée de faire. D'ordi-
naire tout est fini en quinze jours, et s'il reste quelque
chose à discuter, les procureurs du pays suivent à
Aix, où l'on achève de régler les petites affaires qui
IV 6
82 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
n'ont pas pu l'être dans le lieu de la convocation.
Le gouverneur faisant sa première entrée à Aix,
l'usage est que deux présidents du Parlement et quatre
conseillers viennent en robe à cheval avec leurs huis-
siers au-devant de lui, à une demi-lieue de la ville.
Lorsque le maréchal de Villars fit cette entrée, toute la
noblesse étoit venue jusqu'à une lieue.
Les harangues faites par le plus ancien des prési-
dents, et répondues, le gouverneur marcha au milieu
des deux présidents. La ville d'Aix n'avoit rien oublié
pour célébrer cette entrée par des arcs de triomphe,
et par des fontaines de vin distribuées dans tout le
passage. Les consuls d'Aix attendirent le maréchal de
Villars à la porte de la ville avec le dais, et l'on alla
descendre à la cathédrale, à la porte de laquelle l'ar-
chevêque et tout son clergé attend le gouverneur, et
lui fait une harangue suivie d'un Te Deum. Après cette
première cérémonie, le gouverneur va descendre dans
la maison qui lui est préparée, et où le Parlement en
corps, la Chambre des comptes et toutes les cours
souveraines viennent le complimenter.
Le maréchal de Villars, qui logeoit dans la maison de
M. Boyer-Desguilles, la plus belle qui soit à Aix, y
tenoit une table de quarante couverts, où toutes les
dames mangeoient à dîner et à souper : les rigodons,
qui sont très agréables, commençoient par des femmes
de la bourgeoisie qui venoient voir dîner, et puis con-
tinuoient par les dames qui avoient dîné ou soupe. Les
dames, à Aix, ne vivent pas avec la même liberté que
celles du Languedoc, ni même que toutes celles de
France. Le voisinage d'Italie leur donne des manières
plus réservées, du moins en apparence : elles s' as-
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 83
semblent rarement, et, dans tout l'hiver précédent,
il n'y avoit eu aucun bal dans cette ville; de sorte
qu'elles se familiarisèrent un peu plus par ceux qu'il
y avoit tous les jours chez le maréchal de Villars.
Après avoir séjourné quinze jours à Aix, il se rendit
à Marseille où les affaires de sa commission l'appeloient.
On lui fit une entrée avec autant de magnificence qu'à
Aix, et plus encore, parce que la ville étoit plus puis-
sante. Il alla descendre à la cathédrale, où l'évêque
l'attendoit. La foule étoit si grande que, comme il faut
descendre dix ou douze marches pour entrer dans cette
église, les gardes du maréchal ne purent plus soutenir
l'effort de la multitude ; en sorte que le peuple, qui se
pressoit, auroit inévitablement accablé les premiers,
dont étoit le maréchal. Prêt à descendre la première
marche, il se retourna avec un air qui imposa de la
crainte et du respect, et qui obligea tout ce qui
étoit le plus près de lui à faire en se reculant un
effort qui sauva la vie à ces premiers, et peut-être au
maréchal lui-même, car il étoit impossible que cette
foule, se culbutant sur les premiers, n'en étouffât plu-
sieurs. Dès les premiers jours que le maréchal de
Villars passa à Marseille, on travailla aux affaires qui
avoient mis une si grande division parmi les habi-
tants. Les négociants y étoient très puissants, et les
cabales pour les charges municipales de la ville y avoient
excité la haine entre eux.
Un nommé Glesse, homme très habile, avoit usurpé
la principale autorité, et, par les intelligences qu'il
ménageoit avec des commis de la cour, il régloit les
différents commerces que cette puissante ville a dans
toute la Méditerranée. Il avoit des ordres de la cour
pour faire partir les vaisseaux quand il vouloit, et
84 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
l'on se plaignoit qu'il avoit troublé la liberté du com-
merce, laquelle peut seule le faire fleurir.
Les assemblées des commissaires commencèrent le
15 avril et ne finirent que le 4 juillet. On y arrangea
toutes les affaires de la ville, et l'on fit un nouveau
règlement sur toutes les différentes parties du gouver-
nement et de la police de Marseille. Ce règlement con-
tenoit soixante-dix articles, en partie pour la manière
de procéder aux élections des échevins. Le maréchal de
Villars déclara qu'il ne donneroit sa protection à per-
sonne ; qu'il vouloit laisser une liberté entière, et ne se
mêler de ces sortes d'affaires, absent ou présent, que
pour empêcher le mal.
La ville de Marseille étoit tombée dans un grand
désordre par une mauvaise administration : les chan-
gements des monnoies y avoient beaucoup contribué.
Les négociants, pour ne point perdre dans les diminu-
tions des espèces, s'étoient chargés d'une quantité pro-
digieuse de toutes sortes de marchandises dont ils ne
trouvèrent pas le débit qu'ils avoient espéré ; et de là
une infinité de banqueroutes considérables. D'ailleurs,
les fermes de la ville, se donnant par cabales et à vil
prix, avoient consommé ses revenus et causé de grandes
pertes. Mais, enfin, par la sagesse des nouveaux règle-
ments, on remédia à la plupart de ces abus, et cette
ville puissante et magnifique fut en état de reprendre
sa première splendeur.
Le maréchal de Villars employoit les jours qu'il avoit
de libres à aller voir Toulon, la principauté de Mar-
tigues^ qu'il avoit achetée de M""® de Vendôme, et
1. La terre de Martigues avec ses pêcheries, érigée en princi-
pauté par Henri III (1580) en faveur du duc de Mercœur, avait
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 85
quelques villes de Provence où le besoin de sa présence
et la curiosité le conduisoient. Il vit avec douleur la
destruction de cette redoutable marine qui avoit triom-
phé des puissances maritimes unies, c'est-à-dire de
l'Angleterre et de la Hollande. En effet, il trouva à
Toulon près de trente vaisseaux entièrement abandon-
nés, citadelles flottantes dont quelques-unes portoient
cent vingt pièces de canon, et qui auparavant alloient
porter la gloire du roi, celle de la nation et la terreur
de nos armes jusqu'aux extrémités de la terre.
L'état des galères à Marseille étoit également déplo-
rable : il y en avoit quarante dans ce port dont aucune
ne pouvoit mettre à la mer, quoiqu'elles eussent le
même nombre de troupes et de forçats. Le maréchal
de Villars fut sensiblement touché à ce spectacle, et
l'on ne pouvoit guère s'intéresser à la gloire du nom
françois, qu'il avoit si heureusement rétablie, sans
ressentir le malheur de voir la nation forcée pour long-
temps de renoncer à triompher sur la mer comme sur
la terre.
Il apaisa quelques divisions causées par la haine que
la Constitution avoit allumée entre les partis de senti-
ments opposés, dont les chefs étoient les Jésuites et les
Pères de l'Oratoire. Il y eut à cette occasion un violent
désordre à Grasse. L'évéque^, soutenu par la plus
passé par mariage dans la maison de Vendôme ; le dernier duc
de Vendôme en avait vendu la moitié à Maximilien Titon, de
Paris ; sa veuve vendit l'autre moitié à Villars (1714), qui racheta
la première en 1715 à la veuve de Titon. Louis XIV, par lettres
patentes de juillet 1715, continua à Villars le titre de Prince de
Martigues. La terre fut vendue en 1772 par les héritiers du fils de
Villars au marquis de Gallifet, sans le titre qui s'est éteint.
1. J.-B. de Mégrigny, 1711-1726.
86 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
grande partie du peuple, avoit un grand démêlé avec
les Pères de l'Oratoire sur l'établissement d'un collège :
on en vint aux coups, et la maison de ville fut attaquée.
L'évèque, qui étoit le plus fort, fit cesser ce tumulte
et le maréchal accommoda les contestations autant
qu'il lui étoit possible ; mais il ne l'étoit pas d'étouffer
la haine entre les partis aigris. Il y en avoit un à Mar-
seille que la sainteté de l'évèque ne pouvoit calmer.
Un janséniste outré fut convaincu d'avoir fait quelques
vers dans lesquels il s'écartoit du respect dû à la
mémoire du feu roi, et le maréchal de Villars fit mettre
dans un cachot cet écrivain téméraire.
Gomme une des maximes du maréchal de Villars a
toujours été de mêler les affaires avec les plaisirs, il y
en eut beaucoup à Marseille pendant le séjour qu'il y
fit. Sa table étoit toujours de quarante couverts, le
matin et le soir. Toutes les dames y venoient; l'on
dansoit beaucoup : le soir, il y avoit des bals même
dans les rues et les places publiques, car en ce pays
il ne faut qu'une flûte et un tambour pour faire danser
tout le peuple, et les dames se mêlent souvent à ces
danses populaires. Il y avoit alors à Marseille un assez
bon opéra, une comédie, et en un mot le séjour que
le maréchal de Villars fit en cette ville y fut tout à la
fois agréable et utile.
Il en partit le 4 juillet et alla visiter un canal que l'on
projetoit de tirer du Rhône au-dessus d'Arles jusqu'à
la mer.
Pour comprendre l'utilité, ou, pour mieux dire, la
nécessité de ce canal, il faut savoir que, depuis un très
grand nombre d'années, le Rhône est devenu très dif-
ficile. Son embouchure se remplit de sable que charrie
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 87
cette rivière très rapide, et de celui que la mer y jette,
en sorte qu'il est fort difficile d'abord d'entrer dans
l'embouchure du Rhône, et ensuite d'arriver à Arles,
d'autant que, par les sinuosités de ce fleuve, il faut des
vents entièrement contraires pour arriver. Ainsi les
bâtiments sont quelquefois deux mois à faire treize à
quatorze lieues de pays. Pour éviter ces inconvénients,
on proposoit donc de se servir d'une ouverture que
l'on avoit faite autrefois au Rhône pour inonder des
étangs qui produisoient le plus beau sel que l'on pût
désirer, mais qui faisoient un très grand tort aux
gabelles du roi.
Le maréchal de Villars alla visiter cette ouverture
depuis le Rhône jusqu'à la mer. Il la trouva si favo-
rable, qu'en tirant un canal en droite ligne du Rhône
à la mer, ou, pour mieux dire, réparant celui que la
pente des eaux avoit déjà tracé, on faisoit en deux lieues
de chemin le trajet qui étoit de douze lieues, en suivant
le cours ancien du Rhône. Le maréchal ne balança donc
point à faire entreprendre un ouvrage si utile, et donna
son nom à ce canal, qui fut appelé le canal de Villai's^.
Il passa deux jours sur les lieux avec les ingénieurs
qui avoient déjà reconnu la pente des eaux. A son
retour à la cour, il fit déterminer ce dessein et les
médiocres dépenses nécessaires qui consistoient à bor-
der le canal de digues à droite et à gauche, afin que
les eaux suivissent la pente naturelle qui les menoit à
1. Ce canal, qui porte aujourd'hui le nom de Canal d'Arles au
port de Bouc, ne fut achevé que de nos jours et complété par le
creusement du Canal de Saint-Louis; il existait déjà à l'époque
romaine sous le nom de Fosss marianz, mais s'était comblé faute
d'entretien.
88 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
la mer et qu'elles ne se répandissent pas dans les terres.
Il alla coucher à Arles, où l'archevêque*, qui est un
saint homme, et fort attaché aux sentiments opposés de
ceux qu'on appelle jansénistes au sujet de la Constitu-
tion, lui fit une harangue qui ne rouloit que sur la
nécessité de la soutenir.
D'Arles le maréchal alla à Nîmes, où le duc de Roque-
laure s'étoit rendu de Montpellier avec M. de Basville,
intendant du Languedoc, et avec les plus honnêtes gens
d'une province qui avoit conservé une grande recon-
noissance du service que le maréchal de Villars lui
avoit rendu quelques années auparavant en dissipant
les fanatiques et rétablissant le calme, sans dépense
pour le roi ni pour la province, et même sans effusion
de sang.
La princesse d'Auvergne^ vint aussi de Montpellier
pour le voir. Cette belle et malheureuse princesse, sœur
du duc d'Aremberg, avoit épousé un écuyer de son
mari, et quoiqu'une faute si capitale n'attire pas la
pitié, cependant la beauté de cette dame et son esprit
rendoient tout ce qui la voyoit sensible à son mal-
heur : elle étoit venue pour voir si le maréchal de Vil-
lars ne pourroit pas donner quelque emploi à son mari.
Personne ne doutoit qu'il ne le fût ; mais, cependant,
il n' étoit point reconnu, et vivoit avec elle avec les
mêmes respects que s'il eût été encore son domestique.
M. de Basville, depuis un grand nombre d'années
intendant de la province, et homme de beaucoup d'es-
1. Jacques II de Forbin-Janson, 17H-1743.
2. Le prince d'Auvergne, neveu du cardinal de Bouillon et
petit-neveu de Turenne, avait pris du service en Hollande et y
était mort en 1710.
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 89
prit, s'étoit lié d'une amitié particulière avec le maré-
chal de Villars, qui donna deux jours à cette bonne
compagnie, et puis retourna à Avignon, où étoit le roi
d'Angleterre^, que le régent avoit obligé à sortir du
royaume, suivant en cela des vues bien différentes de
celles du feu roi.
Un bon courtisan, instruit des mauvaises dispositions
du duc d'Orléans pour ce malheureux prince, ne se
seroit pas détourné de sa route pour l'aller voir. Mais
le maréchal de Villars avoit toujours été trop éloigné
de ces maximes pour ne pas chercher l'occasion de
consoler un prince qui avoit fait plusieurs campagnes
dans les armées qu'il commandoit, que le feu roi lui
avoit recommandé, et qui avoit toujours honoré le
maréchal de Villars de beaucoup d'amitié. Ce prince
attendoit le maréchal sur le port une heure avant qu'il
y arrivât, et lui montra avec une vive tendresse une
grande consolation de retrouver un ami dans une con-
joncture où ils étoient devenus si rares pour lui. Le
duc d'Ormond l'accompagnoit, de même que milord
Marre, qui s'étoit sauvé de l'Ecosse avec ce prince.
Reprenons en peu de paroles ce qui s'étoit passé à son
égard depuis la mort du feu roi.
Le roi d'Angleterre s'étoit rétiré auprès du duc de
Lorraine, et les dispositions étoient très favorables
pour lui dans ses royaumes. L'intention du feu roi
étoit de lui donner les moyens de remonter sur le
trône ; c' étoit aussi le dessein de la reine Anne sa sœur,
et il y avoit diverses mesures déjà prises pour réta-
blir ce prince dans ses États.
\. Lfi Prétendant.
90 MÉMOIRES DE YILLÂRS. [1716
Il apprit, là-dessus, au maréchal de Viliars bien des
particularités que celui-ci ignoroit, surtout par rapport
au maréchal de Berwick, duquel il ne balança pas à se
plaindre ouvertement au maréchal de Viliars. Il lui dit
donc qu'il l'avoit trompé en lui faisant perdre un temps
très précieux pour son passage en Angleterre ; qu'en-
suite, il avoit refusé nettement de l'y accompagner,
prenant pour excuse une consultation faite en Sorbonne
dont la décision étoit qu'étant maréchal de France il
ne pouvoit entrer dans une guerre sans l'ordre précis
du roi son maître. Le roi d'Angleterre ne put cacher le
vif ressentiment qu'il avoit de ce procédé, et la reine
d'Angleterre s'en expliqua de même au maréchal de
Viliars après son retour.
Ce prince malheureux avoit auprès de lui plusieurs
de ces seigneurs d'Ecosse qui s'étoient sauvés avec lui,
et non seulement les secours de France lui manquoient,
mais les liaisons que le régent commençoit à prendre
avec le roi Georges lui rendoient la France aussi con-
traire qu'elle lui avoit été favorable auparavant. Lors-
qu'il vint de Lorraine pour s'embarquer, il fut suivi
par un traître nommé Douglas. Sa tête étoit mise à prix
en Angleterre, et toutes les apparences sont que ce
misérable cherchoit à mériter l'horrible récompense
promise au parricide. Toujours est-il certain que cet
homme fut arrêté à une poste près de Dreux, en Nor-
mandie, sur la route que tenoit le roi d'Angleterre :
qu'il avoit un mousqueton brisé dont il pouvoit sortir
huit ou dix balles en même temps, et que ce même
homme fut relâché à la réquisition de milord Stairs,
ambassadeur d'Angleterre.
Le roi d'Angleterre, que désormais nous devons
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 91
nommer le Prétendant, par les nouvelles liaisons de la
France avec ses ennemis, conta au maréchal de Villars
les diverses perfidies qu'il avoit essuyées. Ce qu'il y a
de constant, c'est que ce prince, lorsqu'il étoit dans
les armées de Flandre, recevoit des lettres des princi-
paux d'Angleterre, et que le maréchal de Villars en a eu
plusieurs de milord Marlborough même, dont les chif-
fres rouloient uniquement sur des changements et sur
des manières de s'expliquer convenues entre eux.
Le Prétendant demanda conseil au maréchal sur son
mariage, et le maréchal lui dit que rien ne lui étoit
plus important que d'avoir des enfants, puisque ceux
qui étoient attachés à ses intérêts n'avoient pas même
les mêmes ressources que s'ils lui voyoient une posté-
rité assurée; que, d'ailleurs, la sûreté de sa propre
vie le demandoit, parce que ses ennemis ne voyant
qu'une tète à faire tomber étoient plus entreprenants
qu'ils ne le seroient lorsque cette tète sacrée feroit
craindre des vengeurs. Le prince n'avoit alors aucune
vue d'alliance déterminée, mais il parut trouver solide
le conseil du maréchal de Villars. La reine d'Angleterre
pensoit de même, et elle le témoigna au maréchal de
Villars lorsqu'il fut de retour.
Cette princesse mourut quelque temps après \ et
finit une vie malheureuse dont les trente dernières
années avoient été très amères pour elle. Sa seule
consolation étoit une véritable et sincère dévotion.
Le maréchal, arrivant à la cour vers la fin de juillet,
apprit que, pendant son absence, on lui avoit rendu
1. Le 7 mai 1718. Elle était de la maison d'Esté, fille du duc de
Modène Alphonse IIT.
92 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
plusieurs mauvais offices auprès du régent, et que le
duc de Noailles avoit travaillé à lui ôter la présidence
de guerre pour la faire tomber au duc de Guiche, son
beau-frère : ils s'excusèrent tous deux au maréchal de
Villars qui les crut sur leur parole. Pendant qu'il étoit en
Provence, on avoit encore fait une nouvelle réforme
dans toutes les troupes. Il l'avoit empêchée dans le
temps qu'on en avoit fait les premières propositions,
travaillant autant qu'il lui étoit possible à une extrême
économie pendant son ministère, mais pensant aussi
qu'il falloit demeurer assez armé pour ne pas recevoir
la loi de ses voisins.
On fit une réforme considérable dans les gardes du
corps : elle tomboit presque entière sur des cavaliers
et maréchaux des logis que l'on avoit choisis par dis-
tinction dans la cavalerie et les dragons. Le maréchal
de Villars trouva cruel que trois cents hommes que l'on
avoit tirés des troupes pour être auprès de la personne
du roi, et qu'il avoit eu ordre d'examiner et de choisir
lui-même, fussent les plus malheureux de tout ce qu'il
y avoit de gens de guerre, puisqu'il ne leur restoit
d'autre ressource que de sortir du royaume pour avoir
de l'emploi, ne pouvant plus se remettre à labourer la
terre, occupation que peut-être encore ils n'auroient
pas trouvée. Il étoit bien plus raisonnable d'ôter un
mauvais cavalier par compagnie et de conserver des
gens choisis, en leur donnant, outre les sept sols de la
paie du cavalier, trois sols de plus. Le maréchal de Vil-
lars les fit rentrer dans la cavalerie et les dragons, les
faisant premiers cavaliers, avec une petite distinction
dans leurs habits. Ainsi, pour trois sols de plus, qui
pour le tout ne montoient qu'à quarante-cinq livres par
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 93
jour, le roi conserva trois cents hommes qui méri-
loient assurément de n'être pas abandonnés.
Les vues pour le gouvernement avoient bien changé
depuis le départ du maréchal de Yillars, qui trouva
en arrivant que l'on en prenoit des nouvelles. L'abbé
Dubois, uniquement occupé de plaire au régent, se
mit en tète de renverser les principes que le feu roi
avoit établis, et qui étoient certainement les plus glo-
rieux comme les plus utiles pour la nation.
Le feu roi vouloit conserver entre la France et
l'Espagne l'union si honorable à l'auguste maison de
Bourbon, et il n'étoit pas vraisemblable que ces deux
branches dussent devenir ennemies mortelles dans
leur premier étabUssement.
Pour conserver cette union, on vouloit appuyer les
desseins de notre roi d'Angleterre pour remonter sur
le trône.
Dunkerque détruit étoit en quelque sorte réparé par
le nouveau canal du fort de Mardick.
Le maréchal d'Huxelles, chef du conseil des affaires
étrangères, le maréchal de Villeroy, le maréchal de
Villars, le duc de Xoailles et le chancelier pensoient
uniformément sur la nécessité de suivre les vues du
feu roi. Ce ne fut aussi qu'un an après qu'on vit écla-
ter les mesures secrètes que l'abbé Dubois, fait conseil-
ler d'État, avoit persuadé à son maître de commencer
à prendre avec l'Angleterre.
Le chancelier Voysin mourut subitement, et sa place
fut donnée au procureur général Daguesseau, homme
de beaucoup d'esprit et de mérite, fort lié avec le duc
de Noailles. Alors un homme dont nous aurons heu
de parler beaucoup dans la suite s'introduisoit forte-
94 MÉMOIRES DE VILLARS. [1716
ment dans la confiance du régent, qui le connoissoit
déjà; car, dès le temps du feu roi, il avoit pris grande
créance dans son esprit; le duc d'Orléans avoit même
obligé M. Desmarets à l'écouter sur divers projets
pour l'administration des finances. M. Desmarets en
parla au maréchal de Villars, et lui dit que cet homme
avoit de l'esprit, mais qu'il cachoit certaines vues
particulières, ou que ses principes étoient totalement
faux, et même pernicieux.
C'étoit un Écossois, nommé Jean Law, fils d'un
orfèvre d'Edimbourg, bien fait de sa personne, né
avec de l'esprit et plein de principes séduisants pour
ceux qui croient voir plus clair que les autres dans
les matières abstraites, et qui, se confiant dans une
certaine vivacité d'esprit, abandonnent souvent les
règles solides du bon sens. Cet homme avoit pris cré-
dit auprès du duc de Noailles, sans que celui-ci
s'aperçût qu'il en prenoit encore davantage dans l'es-
prit du régent, personne ne pouvant imaginer qu'on
eût rien à craindre d'un tel personnage.
Il vint voir le maréchal dans son château de Villars ^
n'oublia rien pour gagner sa confiance, et lui dit :
« Il nous faut un homme comme vous. » Le maréchal
lui répondit qu'il n'entendoit pas ce discours-là ; que,
pour être assuré de lui , il ne falloit qu'être utile à
l'État, comme aussi on pourroit le regarder comme
ennemi dès que l'on proposeroit quelque chose de
contraire à l'utilité du royaume.
Le duc de Noailles voulut alors faire de grands
1. Le château de Vaux, acheté par le maréchal à la veuve de
Fouquet en 1705; le beau domaine qui l'entoure avait été érigé
en duché-pairie sous le nom de Villars.
1716] MÉMOIRES DE VILLARS. 95
changements dans les finances. Il établit d'abord une
chambre de justice, qui fit des taxes considérables, et
assez sagement ordonnées; on en pouvoit tirer une
grande utilité; mais les protections, les favoris, les
favorites dissipèrent la plus grande partie des fonds.
Le duc de Noailles ôté des finances, et le chancelier
Daguesseau éloigné, le nouveau garde des sceaux
d'Argenson fit remettre quantité de ces taxes.
Cependant le duc de Noailles voulut faire un nouvel
établissement pour les impositions, surtout pour celle
des tailles. Il lut au conseil un mémoire très beau et
fort éloquent sur les établissements et les progrès de
diverses impositions, et conclut que l'on pourroit éta-
bhr une taille personnelle. Plusieurs personnes, pour
faire leur cour, s'offrirent à aller dans les provinces
faire l'essai de ce nouveau dessein.
Le petit Renaud S homme qui s'étoit mêlé de divers
métiers dans la marine et autres affaires, fut envoyé
en Poitou. Il manda des merveilles de ses opérations,
et fut près d'être assommé.
Le marquis de Silly-, que le maréchal de Yillars
avoit fait rentrer dans le service, en ayant été ôté après
la seconde bataille d'Hochstet, rechercha des commis-
sions pour la province de Normandie. On nomma des
1. Bernard Renaut d'Éliçagaray, dit le petit Renaut à cause de
sa petite taille, basque, savant modeste et honnête, qui avait com-
mandé des escadres, était Tauteur d'un projet dïmpôt inspiré par
la Dîme royale de Yauban.
2. Petit gentilhomme normand du nom de Vipart, qui s'était
avancé dans l'armée en étant le correspondant secret de Chamil-
lart, qui s'était enrichi dans les affaires de Lavr, et se croyait
appelé à réformer l'administration ; il se noya de dépit d'avoir été
éconduit par le cardinal Fleury.
96 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
gens au-dessous de cet état pour aller travailler dans
diverses intendances, et l'autorité du ministre appuyée
du goût du régent dans toutes ces vues nouvelles porta
les commissaires à donner des espérances qui ne
furent pas longtemps soutenues de la réalité. Elles per-
dirent toute leur force quand le duc de Noailles, qui
avoit imaginé ces projets, fut ôté des finances par le
crédit que Law avoit pris sur l'esprit du régent, qui
voulut lui en donner l'administration, et le chancelier
Daguesseau, ami de ce duc, fut envoyé à Fresnes. Le
chancelier restant à Fresnes, les sceaux furent donnés
à M. d'Argenson, conseiller d'État et lieutenant géné-
ral de police, emploi qui donnoit grand accès auprès
du régent en satisfaisant sa curiosité sur tout ce qui se
passoit dans Paris. M. d'Argenson étoit homme d'es-
prit, laborieux, d'un grand détail, très propre à l'em-
ploi qu'il avoit, mais auquel on ne trouvoit pas les
vues nécessaires pour les finances, désintéressé, grande
partie pour celui qui a l'administration de tous les
revenus du royaume.
1717. Au commencement de 1717, les mesures que
l'abbé Dubois étoit allé prendre avec le roi George à
Londres, et dans un voyage à Hanovre où il le suivit,
produisirent un traité, et les projets d'une quadruple
alliance entre la France, l'empereur, l'Angleterre et
l'Espagne même qu'on vouloit y faire entrer, quoi-
qu'elle eût des vues bien différentes, et qu'elle voulût
au contraire s'agrandir en Italie où elle étoit appelée
par les dispositions favorables du pape et de tous les
États d'Italie qui craignoient la puissance de l'em-
pereur.
1717] MÉMOIRES DE VILLARS. 97
Le cardinal Alberoni, tout-puissant auprès du roi et
de la roine d'Espagne, prépara avec beaucoup de
secret et d'habileté un armement de terre et de mer
très considérable, qui tout d'un coup tomba sur la
Sardaigne et en fit la conquête très promptement.
Alors les sentiments du ministère en France étoient
tous en faveur du roi d'Espagne. Le maréchal d'Hu-
xelles étoit fort opposé au projet de la quadruple
alliance. Le maréchal de Villeroy, le chancelier Dagues-
seau, le maréchal de Villars et le duc de Noailles furent
du même sentiment, et le maréchal de Villars lut sur
cela, au conseil de régence des affaires étrangères, un
mémoire que l'on trouvera ci-joint.
L'entreprise que nous voyons formée par l'Espagne exige de
très sérieuses réflexions, et, pour obéir aux ordres de S. A. R.,
j'expliquerai toutes celles que le bien de FÉtat et l'intérêt de
S. A, R. peuvent m'inspirer.
Un aussi grand appareil de forces de mer et de terre, le pro-
fond secret dans les préparatifs et l'assemblée de ces forces que
l'on auroit eu peine à se promettre de la longue indolence et
ignorance des Espagnols, ce premier bonheur dans la prompti-
tude et le ministère de celui qui a dirigé l'entreprise, tout cela
doit en faire espérer un heureux succès. Ce dessein ne peut
regarder que le royaume de Naples et n'a pu être formé que sur
des intelhgences considérables dans ce royaume, que le roi d'Es-
pagne-peut regagner en aussi peu de temps qu'il l'a perdu. Toutes
les apparences veulent que le roi de Sicile soit dans rintelli-
gence. La cour de Vienne n'a pas caché son ressentiment contre
ce prince, elle a chassé ses ministres, et certainement il ne doit
attendre de l'empereur que la perte de sa nouvelle couronne et
ne peut éviter de plus grands malheurs que par voir l'empereur
chassé de Fltalie, à moins qu'il ne se dévoue à tous ses desseins
contre la France en lui cédant la Sicile sur les promesses du
Dauphiné.
Si le roi d'Espagne se rend maître du royaume de Naples et
IV 7
98 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
que le roi de Sicile soit ligué avec lui, l'on ne doit pas croire
impossible de fermer l'entrée de l'Italie à l'empereur. On me
dira : mais il tient Mantoue. Cette place, très considérable
quand on est descendu des Alpes, ne la couvre pas. Ceux qui
voudront en défendre les passages laisseront Mantoue et le
Milanais derrière eux et marcheront sur les frontières du Tren-
tin et du Vicentin, et les ministres des Vénitiens, gens très
habiles et qui étoient avec moi à Vienne lorsque le prince
Eugène entra en Italie, m'assuroient pour lors ce que de plus
grandes connoissances nous ont confirmé depuis, que deux mille
hommes derrière les défilés du Vicentin pouvoient arrêter toutes
les forces de l'empereur. Ainsi, supposé que le roi d'Espagne se
rende maître de Naples, il n'a qu'à joindre ses forces à celles du
roi de Sicile, bloquer très facilement la garnison de Mantoue et
prendre Pitchiditon (Pizzighetone), très mauvaise place à Tex-
trémité de FÉtat de Milan du côté du Mantouan.
L'on ne peut douter que l'Italie entière ne concoure à sa
liberté.
Le pape sait ce qu'il doit craindre d'un empereur maître de
l'Italie. Les Impériaux n'ont rien oublié pour lui en faire sentir
la terreur. L'entrée de leurs cuirassiers l'épée à la main dans
Rome, Gomachio tenu par leurs troupes, la hauteur des ministres
et généraux de l'empereur, tout le persuade qu'il sera le premier
esclave de la puissance impériale. Les Génois, tous les États de
l'Italie, enfin, ont senti, et par des effets et par des menaces,
que les anciens droits de l'empereur seront entièrement rétablis
sur ses feudataires.
L'Italie n'a que ce moment du siège de Bellegrade pour briser
ses fers. Donc, si l'entreprise du roi d'Espagne réussit, il est
hors de doute qu'elle concourra unanimement à chasser l'empe-
reur dltalie.
Examinons maintenant ce qui convient à S. A. R. Elle ne
pouvoit, dans ce commencement, prendre un parti plus sage
que celui d'avertir le roi d'Angleterre dès les premiers moments
qu'elle a su ce dessein, puisque l'on a eu lieu de croire que les
sentiments de Tempereur à l'égard de la France, parfaitement
expliqués par le prince Eugène à Rastatt et à Bade à M. le
maréchal de Villars, étoient changés. Il est très constant que
^'717] MÉMOIRES DE VILLARS. 99
comte du Luc a vZ e Ip 1,7 ' "'", ""' '" * ''^ '^^ »"
mier nas m,-^ \r i ? ^ ^' ^- "^^'^it confié ce pre-
profond sec"e lu Tw V'"'™"^^ "' ' "'"■ O"'-'-
DossiL I.M. °" '"'*' '« plus parfaitement qu'il serait
possible, et les discours qu'il a tenus à M. le maréchal d'H„ïT=
nTpTroiC; f"' 'T "" P™P- ™«- ' - "
ul? '"" *"""'" "'•"'' ""^""°" "c former une sincère
vienne lor»qu elle a su nos traités avec l'Angleterre N h H„l
les mesures se au'irné r '" ' "''™"'^- Q"' ^^" ^'"'^
Car PnTn ^^ P'"' ''™"' P^^es a^ec ce prince '
engalCnts'iu'il-T " "°"'"'''" ^"""^' "^"^ '- "-»--
au prétendant rrl,i m "'*'=''"' "' ''™™'- l^s secours
fond le nart IL"'''" "' '^ 'fe'' avec nous. Dans le
ona, le parti dominant, et même toute l'An»leterre hait I»
ITanceetnousmanmierania „™ ■• ''^"oieierre, naît la
ajant d'aillenr 2 ? '^ """'"' ""'=**'''" ■ 1" ">> Georges
inqut'ts qu ses s'uiet d '"T '''"'''"' ''' ^'""'^ «-«'
crois de solide ! , "' '''' 8"«™s étrangères. Ce que je
de solide, je l'a, déjà dit, c'est la Hollande : elle couno t
^QQ MÉMOIRES DE VILLARS. [^^^^
> • .K.ntinrm de S A R. de maintenir la paix. Je crois
les sincères nitenlions de ^. a _t^ l'honneur de me par-
les autres ^^^^^^'f^^^^^^^^ nous ne pouvons
1er assez solides au..i, iT^a;^, pour i e V ^ royaume, et
Ton prétend peut 6"^'. '""X,. , . ^ r^ conclus donc que nous
rojaume de Naples réussisse^ ,„„„oi,3ance présentement ou
"f^ \:'Imetd' pl revénement il se déclarera et
:;'el;C^^.ne«tred„*
apparences le vea n^, '] P;™^J,n„a„ais et de céder la Sicile
rrSsp:^t:rte?f puissances. ^^
„ent ou secrètement. '"'^^^Vt^nTu les Ingager Je sais
promettra ^^^^^^'^^^^l'^ZT^!^^^^^^'^ 'a Répu-
plus Pa'-t>'=''"f ™™' f ,™ .'^^;', , Zs le temps que l'em-
'""" TI pana la m— e d'Espagne avec le roi, «n
rr— ^"n-esmeparlad.n^^^^^^^^^
^ -Pr^.a^ nr-nnnsi fions QUI m ctoient taites, ce que
lui les magmfique. proposition, qu . ^ yenise
j'avois mandé au roi fut communique ^^^ ï^l";^! ^^' J^^^,, ,
•' ^ ^ pt „nû iffairp 'iérieuse a celui de lempeieui 41*
en France et flt ™^ ''"f^"; fa faucun doute, si le dessein du
iTâpa n ret* e rojLme de Naples et s'il réussit, que
,»^ S ne Tii-ue avec lui pour empêcher que les impe-
isiliiiiiii
'^:^ «a e "ai?: dirttpendant. avec un profond secret,
,„ d^Fsoaane que l'on lui souhaite uu heureux succe=.
"l„„ prétXe 1-empercurrentreraenIta.ie avec cn„uante
, Vo,r, sur les illusions de VUlars à Vienne, ce que nous avons
déjà dit ci-dessus,!, p. 556, 303; II, p. %3.
1717] MÉMOIRES DE VILLARS. 101
mille hommes. On peut en fermer les passages avec un bien
moindre nombre, mais il n'y a pas de temps à perdre. Enfin,
si, avant que les Alpes soient fermées par les neiges, la ligue
d'Italie est formée entre le pape, le roi d'Espagne, le roi de
Sicile, Parme, Florence, Gênes et tous les autres États qui
pourront s'y joindre et que leurs forces marchent vers les pas-
sages du Trentin et du Vicentin, on peut empêcher l'empereur
de rentrer en Italie, sinon elle sera esclave de l'empereur, car
il n'y a pas de milieu entre la liberté et Tesclavage. L'Italie
sera inondée d'Allemands.
Quelques-uns veulent penser que l'empereur lèvera le siège
de Bellegrade pour aller au secours de ses États; cela est impos-
sible s'il est vrai qu'il y ait une révolte en Transylvanie. Puisque
l'empereur, abandonnant l'entreprise de Bellegrade pour sauver
l'Italie, pourroit bien perdre la Transylvanie et la Hongrie, je
juge donc qu'il continuera le siège de Bellegrade ; mais ce siège-là
peut finir dans la fin d'août, et Bellegrade pris, le trajet n'est
pas bien long pour gagner le Frioul. Ainsi, il faut que le roi
d'Espagne soit maître de Naples dans le mois d'août et que cette
entreprise ne lui coûte pas plus de temps qu'il n'en a fallu, il y a
quelques années, au cardinal de Grimani pour faire soulever tout
le royaume en faveur de l'empereur.
Je répéterai donc que, si nous voyons une ligue de l'Italie,
nous devons, non seulement y entrer, mais la soutenir forte-
ment. Les partis de ménagements ne conviennent pas. L'empe-
reur est notre ennemi secret; ne le ménageons pas dès que nous
verrons une puissante occasion de lui nuire. Une conduite molle
et douteuse ne nous garantira qu'autant qu'il sera obligé d'at-
tendre une occasion sûre de nous nuire; et, bien que l'état pré-
sent du royaume exige que l'on préfère la paix et la tranquillité
à toute autre vue, c'est l'assurer que d'entrer dans des guerres
étrangères et faire une puissante diversion contre notre plus
capital ennemi.
Le maréchal de Villars dit même plusieurs fois au
duc d'Orléans ces paroles : « Nous sommes tous per-
suadés que vous désirez la vie du roi, comme nous la
désirons tous tant que nous sommes ; mais il n'y a
102 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
personne qui puisse s'étonner que vous portiez vos
vues plus loin. Comment les mesures que tout parti-
culier prendroit dans sa famille lorsqu'une succession
le regarde ne seroient-elles pas approuvées dans un
prince auquel la succession du royaume de France
peut légitimement tomber? Vous ne pouvez y avoir
de concurrent que le roi d'Espagne par la proximité
du sang. Ce prince veut s'agrandir en Italie. Plus vous
contribuerez à son agrandissement, moins il sera tenté
et plus il lui sera impossible de vous troubler dans vos
prétentions à la couronne si Dieu nous afïligeoit de la
perte de notre roi. Vous pouvez faire durer la guerre
des Turcs, ^et, pendant ce temps, il seroit aisé au roi
d'Espagne et au roi de Sardaigne de chasser l'empe-
reur de l'Italie et de l'empêcher d'y rentrer jamais.
Vous avez des alliés tout disposés dans le nord, la
Suède, le roi de Prusse ; le czar même, qui est venu
dans votre cour vous proposer des alliances, veut bien
faire sa paix avec la Suède et s'unir à vous. L'Angle-
terre, au moins en partie, est disposée à recevoir son
roi légitime. Suivons les vues que la gloire de la nation
et la proximité du sang vous inspirent plutôt que celles
qui, à la fin, vous mèneront à faire la guerre au roi
d'Espagne. »
On parla au conseil sur cette matière, et le maréchal
de Villars fit voir qu'il étoit très aisé de fermer l'entrée
des armées impériales en Italie. « Je puis, » dit-il au
conseil, a. en parler plus solidement que personne
puisque j'ai servi et commandé des armées en Lombar-
die et sur les frontières du Tirol. » Le duc d'Orléans,
sur la proposition du maréchal, lui dit : « Vous allez
au grand. » — Le maréchal répondit : « Mes pre-
1717] MÉMOIRES DE VILLARS. 103
mières vues iront toujours au grand, et je ne reviens
au médiocre que lorsque je suis convaincu que le grand
est impossible ou d'une exécution trop difficile. >
On songea d'envoyer quelqu'un chez les Turcs qui
pût leur donner quelque idée raisonnable de la guerre
de campagne. Le maréchal d'Huxelles demanda des
officiers au maréchal de Villars qui, n'étant pas con-
nus, eussent cependant les connoissances nécessaires
pour donner des conseils utiles au vizir pour la con-
duite de la guerre. Mais les liaisons avec l'Angleterre
tirent suivre des mesures bien éloignées de celles que
l'on pouvoit prendre avec l'Espagne, le czar, les rois de
Suède et de Prusse, et avec tous les États d'Italie.
Au lieu de ces alliances regardées avant la mort du
roi, et avec raison, comme les plus utiles à la gloire
de la nation, à l'augmentation de la puissance de la
France et de ses princes, on en prit qui alloient à divi-
ser les royaumes, et que l'on prévoyoit devoir mener
enfin à faire la guerre à notre propre sang. L'abbé
Dubois employa vivement toute cette année à jeter le
plan d'une alliance entre l'empereur, l'Angleterre, la
Hollande et la France et à y faire entrer le roi d'Es-
pagne de gré ou de force.
Milord Stanhope vint voir d'abord le maréchal de
Villars, qui lui donna un grand repas. Comme tout ce
qui composoit le conseil de régence étoit convié, on
régala ce ministre pendant tout le temps qu'il fut à
Paris et le régent le traitoit avec distinction.
Un jour, le maréchal de Villars, venant au Palais-
Royal, trouva que le régent avoit été enfermé trois
heures avec milord Stanhope et milord Stair, tous deux
ministres d'Angleterre. Le maréchal dit au régent.
104 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
comme il sortoit de la longue audience qu'il leur avoit
donnée : « Monseigneur, j'ai été employé en diverses
cours et j'ai vu la conduite des souverains ; je prendrai
la liberté de vous dire que vous êtes l'unique qui
veuille s'exposer à traiter seul avec deux ministres du
même maître. » Le régent lui répondit : « Ce sont
mes amis particuliers. » — « Ils sont encore, selon
les apparences, plus amis de leur maître, » répliqua
le maréchal, « et, en vérité, deux hommes bien pré-
parés à vous parler d'affaires peuvent vous mener plus
loin que vous ne voulez. »
Dans le fond, cela eût été difficile, puisque le régent
leur accordoit plus qu'ils n'osoient lui demander.
Enfin, il fut question de signer le traité. Le maré-
chal d'Huxelles déclara d'abord qu'il ne le signeroit
jamais, et sa déclaration fut publique. Sur cela, il fut
dit que le marquis de Ghiverny, un des conseillers des
affaires étrangères, le signeroit en sa place. On négocia
ensuite avec le maréchal d'Huxelles ; on le menaça de
l'éloigner, et il se rendit. Ce traité si fameux fut apporté
au conseil de régence, et le maréchal d'Huxelles, après
la lecture, fut d'avis de le signer. Le marquis d'Efïîat,
qui auroit dû opiner le premier, ne s'y trouva pas,
et les premiers opinans furent de l'avis du maréchal
d'Huxelles; M. Le Pelletier, le premier, dit que la
matière étoit trop importante pour ne pas exiger de
plus longues délibérations, et qu'il étoit d'avis de sus-
pendre. Ceux qui parlèrent entre lui et le maréchal de
Villars furent du sentiment de s'en rapporter à M. le
régent. Le maréchal de Villars soutint l'opinion de
M. Le Pelletier; le maréchal de Villeroy fut du même
avis, mais il ne le soutint pas bien vivement.
1717] MÉMOIRES DE VILLARS. 105
M. le duc du Plaine s'opposa fort au traité et dit
même que, dans le commencement de la régence, on
avoit voulu faire des alliances très différentes ; que le
czar, les rois de Suède et de Prusse ne demandoient
pas mieux que de s'unir avec la France, que l'on auroit
trouvé même d'autres alliés encore, et il conclut par
s'opposer formellement à la signature du traité. M. le
duc, qui étoit le dernier à opiner, fut pour prendre
plus de temps, mais la pluralité des voix fut entière-
ment pour le sentiment du régent. Ainsi, ce traité
signé, milord Stanhope, qui en avoit poursuivi vive-
ment la consommation, alla à Madrid pour forcer le roi
d'Espagne à entrer dans la quadruple alliance.
Nous avons suivi, en peu de mots, le commencement
et la fin des menées de l'abbé Dubois, revenons main-
tenant à d'autres matières qui regardent personnelle-
ment le maréchal de Villars.
Le marquis de Broglio, fort avant dans les bonnes
grâces et dans la familiarité du duc d'Orléans, lui per-
suada de changer la forme des troupes aussi bien que
leur paie.
Puységur fit d'autres projets pour détruire les étapes .
Ils se joignirent à M. Le Blanc pour donner une nou-
velle forme à tout l'état de guerre sans en rien com-
muniquer au maréchal de Villars.
Un jour de conseil de guerre, le duc d'Orléans s'y
étant rendu, M. le Duc, M. le duc de Chartres, MM. les
princes de Gonty et duc du Maine, qui tous successi-
vement avoient voulu avoir entrée à ce conseil, M. le
duc d'Orléans ordonna à M. de Puységur de faire la
lecture de tous les changements qu'il avoit résolus sans
les communiquer. Puységur commença par le chapitre
qui concernoit la destruction des étapes ; il cita, pour
106 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
en prouver l'inutilité, qu'il n'y en avoit aucune dans
l'Empire. Le maréchal de Villars releva cette fausse
conséquence contre leur utilité et dit « qu'il savoit, par
le prince Eugène lui-même, la peine et l'embarras
qu'avoit causés l'impossibilité d'établir des étapes
dans l'Empire, parce que l'empereur, quoiqu'il eût ce
qu'on appelle transitum innoxium dans tous ses États,
cependant, comme il n'en étoit pas le maître, il falloit
demander le passage aux Électeurs, princes et autres
États ; que l'on nommoit des commissaires dans chaque
État pour préparer les routes et les vivres, et que, par
cette raison, les mouvements des troupes de l'empe-
reur étoient connus plus de deux mois avant qu'elles
arrivassent dans les lieux de leur destination; qu'au
contraire, les troupes du roi arrivoient souvent de
Flandres en Allemagne avant que l'empereur pût en
être averti, et qu'enfin, par cette raison, le prince
Eugène avoit souvent regretté l'impossibilité d'établir
des étapes en Allemagne. »
Puységur avança encore, pour l'exemple que l'on
pouvoit s'en passer, la retraite des armées du roi après
la prise de Fribourg. Le maréchal de Villars répondit
à cette raison que : « Dans cette occasion ^ même l'ar-
mée n'auroit jamais pu se passer d'étapes si, outre le
pain pour cinq jours que l'on distribua aux soldats en
quittant le camp, les différents corps n'eussent été
suivis de charrettes chargées des vivres de l'armée et
de tous les chariots de paysans que l'on avoit tirés de
la Lorraine, de la Comté et de l'Alsace, avec le secours
desquels les troupes firent près de quarante lieues et
gagnèrent les routes du Comté, de Lorraine, de Bour-
gogne et des évêchés. »
Ces raisons furent soutenues d'un mémoire que l'on
i7l7] MÉMOIRES DE VILLARS. 107
trouvera ci-joint pour faire connoitre la nécessité qu'il
y a de conserver les étapes. Les autres changements
pour les troupes n'étoient pas moins dangereux. Outre
que l'on augmenta leur paie sans aucun besoin.
Quoiqu'une sorte de sagesse puisse nous porter à ne pas com-
battre une opinion qui paroit du goût du maître, une sorte de
sagesse plus convenable à ses véritables serviteurs doit engager
à lui dire son sentiment en homme de bien. Votre Altesse Royale
semble déterminée aux nouveaux projets, qui font beaucoup de
bruit et qu'un très grand nombre de gens regardent comme un
dessein difficile et même de dangereuse exécution.
Votre x\ltesse royale n'ignore pas que Louis XIII, en ^629,
fit une ordonnance pour mieux régler les étapes déjà établies
depuis longtemps dans le royaume. Ce règlement fut révoqué
en ^633 et les étapes Otées, ensuite rétablies en 4G30, suivant
l'ordonnance ci-jointe, après avoir reconnu qu'il étoit impossible
de se passer d'étapes. Il est question de deux projets différents,
le deuxième, cependant, en conséquence du premier, qui est
d'ôter les étapes dans l'espérance d'y regagner des fonds assez
grands pour augmenter considérablement la paie générale de
tous les officiers et de toutes les troupes du royaume.
Premièrement, c'est une grande question de savoir si, supposé
le profit certain que l'on se promet, il convient de faire cette aug-
mentation de solde.
Mais , si ce profit n'étoit pas certain , et qu'une expérience
pareille à celle du siècle passé obligeoit à rétablir les étapes
après les avoir détruites, ne seroit-il pas dangereux de détruire
une paie réglée? Et ne conviendroit-il pas davantage d'attendre
à former cette paie, fondée sur des épargnes, que l'on eût connu
parfaitement quelles seront les épargnes et si elles seront pos-
sibles ?
La droite raison voudroit, ce semble, que l'on essayât pendant
un an de l'utilité et de la difficulté d'ôter les étapes. Rien ne
presse d'augmenter actuellement la paie-, personne ne se plaint.
Lorsque Votre Altesse Royale voulut bien, il y a un an, aug-
menter la paie des capitaines d'infanterie d'environ deux cent
soixante-dix livres par an, cette matière agitée au conseil de
108 MÉMOIRES DE VILLARS. [1717
régence, il fut décidé que celte augmentation ne seroit donnée
que par gratification et pour un an, afin de ne pas faire légère-
ment un changement de solde. Je pourrois dire une infinité de
raisons pour faire craindre que les étapes ôtées ne réussissent
pas. Beaucoup d'officiers, malgré la douceur de se voir une paie
plus considérable, craignent la peine d'entretenir de si nom-
breuses compagnies.
Dans l'Empire et dans la plupart des autres États de l'Europe,
où les compagnies sont de cent cinquante hommes, le pays,
sans comparaison plus peuplé que la France, rend cet entretien
de nombreuses compagnies plus facile; mais, d'ailleurs, ce sont
presque toujours les princes qui envoient les recrues et qui se
chargent de les imposer aux provinces, le colonel et le capitaine
ne font que recevoir ce qui leur est livré par les commissaires
chargés de la levée des recrues.
Malgré les représentations de ce mémoire, qui ne
fut donné que trois jours après au duc d'Orléans, l'aug-
mentation de la paie fut résolue.
Le duc d'Orléans fit lire ensuite une promotion d'of-
ficiers généraux et accorda un régiment de cavalerie
au marquis de Villars. Le maréchal, son père, dit le
soir au régent qu'il croyoit que sa présence dans le
conseil de guerre ne lui étoit pas bien nécessaire, et
qu'il le supplioit de trouver bon qu'il s'en retirât.
Le duc d'Orléans ne voulut pas y consentir et lui
donna l'entrée dans tous les conseils de régence. Il
étoit établi que les présidents de ces divers conseils
n'y entroient qu'un des jours de la semaine, savoir
celui où ils rapporteroient ce qui étoit de leur détail.
Le régent dit donc au maréchal que jamais sa présence
au conseil de guerre ne lui avoit été si nécessaire, M. le
Duc voulant s'en rendre le maître. Le maréchal de
Villars lui répondit que, si les obstacles ne venoient
pas de sa part, inutilement y en mettroit-il de la sienne,
ni 7] MÉMOIRES DE VILLARS. 109
et qu'il n'en seroit autre chose, sinon qu'il s'attireroit
l'inimitié de M. le Duc. Le régent lui dit : « Vous avez
un bon second en moi. »
Cependant, peu de jours après, ce second manqua
au maréchal. M. le Duc avoit persécuté le régent pour
assister à ce qu'on appelle la liasse, terme établi par
les ministres du temps du feu roi. Chacun, à son heure
marquée, lui apportoit la liasse, c'est-à-dire tous les
papiers et toutes les affaires dont ils lui rendoient
compte en particulier, et c'étoit quelquefois la décision
des plus importantes, dont il n'étoit souvent délibéré
qu'après qu'elles étoient résolues par le ministre tête
à tête avec le roi .
Le maréchal de Villars avoit heure tous les mardis
à trois heures après midi. Il fut averti que M. le Duc
avoit enfin obtenu qu'il assisteroit à la lecture de la
liasse.
Le maréchal de Villars envoya le s"^ Pinsonneau, qui
étoit en même temps son premier secrétaire et secré-
taire du conseil de guerre, à M. le duc d'Orléans pour
lui dire qu'il étoit informé que M. le Duc devoit se trou-
ver à la liasse de guerre ; qu'il étoit de l'intérêt parti-
cuher du régent de ne pas permettre qu'il y fût admis,
et que, pour lui, il étoit bien résolu à n'avoir pas deux
maîtres. M. le duc d'Orléans lui manda qu'il feroit bien
de ne pas venir.
M. le Duc s'étant rendu à l'heure marquée, le régent
le laissa, pendant plus d'une heure, attendre très inu-
tilement le maréchal de Villars, qu'il savoit bien ne
devoir pas venir, mais il ne voulut pas laisser penser
à M. le Duc que c'étoit lui qui avoit fait dire au maré-
chal de Villars de ne pas venir. Il étoit engagé avec
110 MÉMOIRES DE VlLLAJlS. [1717
M. le Duc et consentoit à ce que demandoit le maré-
chal de Villars. Ainsi, pour tout accommoder, pour ne
pas offenser M. le Duc, il dit au maréchal de Villars de
lui rendre compte des affaires tantôt à une heure tan-
tôt à une autre.
Cependant ces nouveaux embarras, joints aux pré-
cédents, déterminèrent enfin le maréchal à vouloir se
démettre de la présidence de la guerre. Il le déclara
au duc d'Orléans, qui le conjura de n'en rien faire.
Pour l'obliger même à demeurer, et pour régler une
fois pour toutes l'état du conseil de guerre, il tint un
conseil avec le garde des sceaux d'Argenson, le mar-
quis d'Efïîat et le maréchal de Villars.
Le résultat fut que le duc d'Orléans prit la résolu-
tion d'ôter tout le conseil de guerre et d'en faire le
maître le maréchal de Villars, en l'appelant ministre
de la guerre et mettant Le Blanc sous lui.
Le maréchal répondit à cette résolution du duc d'Or-
léans qu'il vouloit lui faire voir qu'il étoit plus occupé
de chercher le goût de Son Altesse Royale et de la
mettre à son aise que de son intérêt particulier, quoi-
qu'il en eût un grand à être seul ministre de la guerre;
que, pour lui montrer son désintéressement en tout,
il le supplioit d'examiner si quelque autre ne lui con-
viendroit pas mieux; que Son Altesse Royale étoit
accoutumée au maréchal de Bezons ; qu'à la vérité il ne
seroit pas bien d'ôter le ministère de la guerre au
maréchal de Bezons pour le donner au maréchal de
Villars, mais qu'en le remettant lui-même il levoit tout
obstacle et qu'il ne restoit plus d'inconvénient à dispo-
ser d'un emploi dont un autre se démettoit. Le régent
refusa cette offre du maréchal de Villars avec de grands
17171 MÉMOIRES DE VILLARS. 111
témoignages d'amitié et l'assura que le jour d'après il
donneroit au conseil de guerre la forme résolue dans
ce petit conseil, composé, comme nous l'avons déjà dit,
du régent, du garde des sceaux et du maréchal de Vil-
lars. Mais cette résolution ne fut pas mieux suivie que
beaucoup d'autres.
Cependant, le maréchal de Villars ne cessoit de don-
ner une application entière au service de l'État et
du régent. Connoissant même l'esprit naturellement
défiant de ce prince, il lui avoit donné un moyen sûr
de persuader que toutes les grâces accordées aux gens
de guerre venoient principalement de lui, et pour cela
il lui avoit conseillé, premièrement, de ne donner jamais
aucun emploi sans délibération, et, ensuite, quand la
grâce seroit résolue, que le maréchal de Villars, sans
en rien faire connoitre à celui à qui elle étoit destinée,
le présentât au régent, et que le maréchal, en lui citant
quelque action où cet officier se seroit trouvé, il décla-
rât qu'il s'en souvenoit, et qu'il l'honoroit d'un tel
bienfait. Le régent parut goûter fort un si bon conseil,
et marqua par ses remerciements combien il en étoit
touché.
Dès qu'il vaquoit des emplois dans le gouvernement
du maréchal de Villars, il en prenoit occasion de dire au
régent que, comme il n'y vouloit d'autorité que pour
le service du roi et de Son Altesse Royale, il la prioit
de choisir les officiers, et, comme elle désiroit qu'il les
proposât , il cherchoit , dans les régiments de Son
Altesse Royale, des officiers pour les remplir. Toute-
fois, une conduite si sage ne le garantit pas, et nous
verrons dans la suite que le régent lui ôta cette prési-
dence du conseil de guerre qu'il avoit voulu plusieurs
fois lui remettre.
\\% MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
1718. Dans ce même temps, M. le Duc continuoit de
pousser M. le duc du Maine, et il avoit déjà obtenu
qu'il ne seroit plus traité de prince du sang.
La duchesse du Maine avoit quelques liaisons avec le
prince Gellamare, l'ambassadeur d'Espagne, et celui-ci,
depuis le traité de la quadruple alliance, cherchoit à
faire un parti dans le royaume et à révolter les esprits.
Le régent, persuadé que le duc du Maine et sa femme
étoient ses ennemis, prit la résolution de les perdre.
Il n'avoit pourtant encore aucune certitude des menées
de la duchesse du Maine, et ce secret n'éclata que
quelques mois après le lit de justice qui fut tenu au
palais des Tuileries, dans l'antichambre du roi.
Les conseillers de régence furent avertis à six heures
du matin, le 16 août 1718, qu'il y avoit un conseil de
régence extraordinaire, et, à sept heures, on les avertit
qu'il seroit suivi d'un lit de justice, en sorte que
quelques-uns furent obligés de retourner prendre les
habits décents pour assister à cette cérémonie.
Le maréchal, arrivant dans le cabinet du roi avant
huit heures du matin, trouva la plupart des conseillers
arrivés et le régent qui se promenoit avec un air assez
agité.
Le duc du Maine vint au maréchal de Villars et lui
dit : « Il va se passer quelque chose de violent contre
mon frère et moi. » — « J'ai peine à le croire, » lui
répondit le maréchal, à qui le duc du Maine répliqua
seulement : « Je le sais. »
Le maréchal de Villars alla joindre le marquis d'Ef-
fiat; ils s'assirent, et le maréchal raconta ce que le duc
du Maine venoit de lui dire. Le marquis d'Effiat répon-
dit : « Je crois ce qu'il vous a dit, mais je ne sais rien
du fond. »
1718] AIÉMOIRES DE VILLARS. 113
Pendant ce temps-là, le comte de Toulouse arriva :
le régent le mena à une fenêtre et lui dit peu de paroles,
après lesquelles le comte de Toulouse alla trouver le
duc du Maine, et ils sortirent tous deux. Le maréchal
de Villars dit là-dessus au marquis d'Effiat : a Ils s'en
vont, qui quitte la partie la perd. » Le régent conseilla
au comte de Toulouse d'emmener son frère et l'assura
en même temps qu'il n'y auroit rien contre lui. Le
moment d'après, le conseil s'assit, et le régent dit
d'abord qu'il étoit question d'édits et d'arrêts qui
regardoient les princes légitimés, et que, en un mot,
par rapport au duc du Maine, il aimoit mieux un ennemi
déclaré que couvert.
On commença par la lecture d'un édit qui, à la sol-
licitation des Pairs, ôtoit au duc du Maine son rang, et
qui le remettoit dans le Parlement et ailleurs, dans
celui de l'érection de sa pairie, et par conséquent après
tous les Pairs de France, excepté ceux que le roi avoit
faits dans les dernières années de sa vie. Par là, le duc
du Maine se trouvoit partout après le maréchal de
Villeroy, et l'on prétendit qu'il ne pouvoit plus avoir
la surintendance de l'éducation du roi.
M. le Duc lut un mémoire par lequel il la demandoit,
et il fut lu un autre édit par lequel cet honneur lui fut
accordé, et ainsi ôté au duc du Maine. Le maréchal de
Villeroy dit qu'il voyoit avec douleur détruire les dis-
positions du feu roi.
Les princes légitimés sortis, et ayant abandonné
leurs prétentions, personne ne pouvoit prendre la
parole pour soutenir leur rang, outre que l'on faisoit
revivre une requête des Pairs du commencement de la
régence, et que plusieurs avoient ignorée.
IV 8
114 MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
On lut encore un autre édit par lequel on redonnoit
au comte de Toulouse les honneurs de prince du sang,
à la requête encore des Pairs, requête beaucoup moins
connue que la première. Ensuite, on fît lecture de plu-
sieurs édits contre le Parlement, d'un, entre autres, par
lequel il étoit déclaré que, dès qu'un édit auroit été
présenté à la cour pour être enregistré, l'enregistre-
ment étoit censé fait huit jours après. Ces lectures
finies, le roi alla à la chapelle. Le lit de justice se forma,
les princes du sang et les Pairs prirent place : le Par-
lement, suivant l'usage, députa pour aller chercher le
roi; et tout le monde assis, le garde des sceaux d'Ar-
genson fit un discours très court et dit au greffier de
lire les édits.
Après la lecture du premier, le premier président
demanda permission de délibérer. Le garde des sceaux,
après s'être approché de la personne du roi comme
pour recevoir son ordre, répliqua seulement : « Le roi
veut être obéi, et sur-le-champ. »
Quelques Pairs furent surpris de ce qu'ils étoient
nommés, et dans l'édit qui remettoit le duc du Maine
à son rang de Pair, et dans celui qui distinguoit le
comte de Toulouse de ce traitement. Il paroissoit que
l'un et l'autre édit étoit à la réquisition des Pairs, ce
que tous ignoroient. Mais, comme plusieurs étoient
peines de voir un des fils du feu roi dégradé, tous
consentirent volontiers au traitement différent que
recevoit son frère.
Ils s'étoient retirés tous deux dans l'appartement
du duc du Maine. Mais, s'ils avoient eu la fermeté de
demeurer pendant le lit de justice et de représenter
avec force le tort qui leur étoit fait, surtout au duc du
1718] MÉMOIRES DE MLLARS. 115
Maine, en lui ôtant la surintendance de l'éducation du
roi et de veiller à sa conservation, laquelle lui étoit
plus justement confiée qu'aux héritiers présomptifs de
la couronne, il n'étoit pas impossible qu'ils n'appor-
tassent quelques difficultés, mais la crainte d'être arrê-
tés fit impression sur des cœurs remplis de bonnes
qualités, mais dans lesquels on n'étoit pas persuadé
que la fermeté fût la vertu dominante.
Avant que le Parlement arrivât, on crut que, peut-
être, il n'obéiroit pas, et le garde des sceaux proposa
des partis assez violents. Le maréchal de Villars prit
la parole et dit que, dans les occasions importantes,
on devoit regarder comme un grand bonheur que le
temps employé à déhbérer ne fasse pas perdre des
moments précieux, qu'il s'étoit trouvé plusieurs fois
en sa vie dans ces moments critiques, et que, toutes les
fois qu'il n'y avoit eu aucun péril dans le retardement,
il s'étoit cru heureux de pouvoir examiner pendant
quelques heures quel parti étoit le meilleur; que, dans
celle-ci, il trouvoit que tout obligeoit à délibérer et rien
à presser des résolutions dont on auroit peut-être sujet
de se repentir.
Le maréchal de Yillars alla l'après-midi chez le duc
d'Orléans, qui s'ouvrit à lui sur les divers sujets qu'il
avoit de se plaindre du duc et de la duchesse du Maine :
qu'il savoit que ce duc étoit résolu de mener le roi au
Parlement, de le faire déclarer majeur, et, par là,
d'anéantir la régence. Le maréchal de Villars répondit
qu'il ne croyoit pas le duc du Maine assez déterminé
pour prendre une pareille résolution, mais que, pour
lui, il lui suffisoit qu'il eût déclaré en plein conseil que
le duc du Maine étoit son ennemi pour avoir désormais
\\Q MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
peu de commerce avec lui ; que, jusque-là, il ne l'avoit
pas vu, mais que son malheur étoit assez grand pour
que l'on allât lui en faire un compliment. Le régent
lui dit qu'il pouvoit y aller, que le maréchal de Ville-
roy et le marquis d'Effiat y dévoient aller aussi.
Le maréchal de Villars y alla en quittant Son Altesse
Royale, et trouva le mari et la femme aussi consternés
qu'ils avoient sujet de l'être. Le comte de Toulouse
arriva le moment d'après, et le maréchal les laissa tous
trois, après leur avoir témoigné la part sincère qu'il
prenoit à leur malheur. Certainement, le duc du Marne
ne se l'étoit pas attiré; son humeur tranquille, sa piété
et son éloignement naturel de toute entreprise dévoient
le mettre à couvert des soupçons. Il n'étoit occupé
que du soin de bien remplir les devoirs de ses charges
de colonel général des Suisses, de grand-maître de
l'artillerie, de gouverneur de Languedoc et de colonel
du corps des carabiniers.
Peu de jours avant le lit de justice dont nous avons
parlé, il étoit le matin chez le maréchal de Villars et
lui apprit qu'avant que d'aller dîner chez le prince de
Léon aux Bruyères, petite maison à une lieue de Paris,
on lui avoit donné avis et à la duchesse du Maine qu'ils
seroient arrêtés ce jour-là même en sortant de la ville.
Ils firent cependant ce petit voyage, et, au retour, le
duc du Maine alla rendre compte au duc d'Orléans de
l'avis qu'il avoit reçu et qu'il avoit méprisé. Le duc
d'Orléans l'en remercia avec de grandes marques
d'amitié.
Le duc du Maine dit au maréchal de Villars qu'il
étoit si ennuyé de toutes les petites tribulations qu'il
avoit à essuyer que, malgré l'honneur et les soins de
1718] MÉMOIRES DE VILLARS. 117
la surintendance de l'éducation du roi , il donneroit
dix mille écus de bon cœur à celui qui lui apporteroit
une lettre de cachet pour aller passer cinq ans dans
ses terres ; et au fond il ne déguisoit pas ses senti-
ments. Le maréchal de Villars, après la prison du duc du
Maine, qui arriva peu de mois ensuite, rendit compte
de ce discours au régent. Le mari et la femme cou-
chèrent cette même nuit chez le comte de Toulouse et
allèrent habiter Sceaux, où tout le monde alla les voir.
Cependant, le régent, qui avoit pour principe d'em-
ployer beaucoup d'espions, étoit informé de quelques
pratiques de la duchesse du Maine.
On étoit alors brouillé avec l'Espagne, oîi Stanhope
avoit été très mal reçu. La Sicile, attaquée, préparoit
une guerre dans laquelle la France étoit obligée d'en-
trer. Toutes les démarches de l'ambassadeur d'Espagne
étoient épiées : l'on sut qu'il avoit vu une fois, la nuit,
la duchesse du Maine, et l'on apprit depuis qu'il y
avoit été dans un carrosse du marquis de Pompadour,
mené par le comte de Laval. Ce ministre, voyant la
guerre certaine, n'oublioit rien pour former un parti
en France, où il commençoit à se trouver bien des
mécontents.
La Bretagne en étoit remplie, excitée par les mau-
vais traitements que lui avoit attirés le maréchal de
Montesquiou , qui y commandoit ; et enfin , peu de
semaines après, on fut informé de toutes les menées
de l'ambassadeur d'Espagne par sa propre indiscré-
tion. Cet ambassadeur avoit toujours marqué de
grands égards au maréchal de Villars, il l'étoit venu
voir à Villars et s'y étoit trouvé dans le temps que
Law y étoit.
118 MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
Le duc d'Orléans, qui vouloit changer dans la forme
du gouvernement ce qui ne rendoit pas son autorité
assez despotique, ôta tous les conseils, à la réserve
de celui des finances et de celui de marine. Ainsi le
maréchal de Villars, le cardinal de Noailles, le maré-
chal d'Huxelles et le duc d'Antin furent remerciés.
Les affaires étrangères furent données à l'abbé
Dubois, et le maréchal d'Huxelles eut lieu de se
repentir de n'avoir pas suivi l'engagement qu'il s'étoit
fait de ne signer jamais le traité de la quadruple
alliance. Il n'en perdit pas moins son état et il en
seroit sorti avec plus d'honneur.
Il y avoit plus de six semaines que le maréchal de
Villars avoit la fièvre à diverses reprises et une très
mauvaise santé, lorsque le duc d'Orléans ôta les con-
seils, et on rapporte cette circonstance afin que l'on
ne croie pas que la maladie du maréchal fut causée
par la privation d'un emploi qu'il avoit voulu remettre
plusieurs fois.
L'ambassadeur d'Espagne vint le voir un matin.
Pendant toute la visite, le maréchal fit demeurer la
maréchale, qui étoit au chevet de son lit, ne voulant
pas de conversation tête à tête avec un homme sus-
pect qui, cependant, voyoit toute la cour. Néanmoins,
pour rendre compte de la conversation qu'ils eurent
ensemble, l'ambassadeur dit d'abord au maréchal que
sa maladie avoit donné de grandes inquiétudes et
même dans des pays bien éloignés. Le maréchal
répondit à cela qu'il ne croyoit pas qu'une nouvelle
si peu importante eût été plus loin que le Pont-Royal
et qu'à peine devoit-elle passer la rivière, a Elle a été
jusqu'au roi mon maître, » reprit l'ambassadeur, « et
1718] MÉMOIRES DE YILLARS. 119
M. le cardinal Alberoni m'ordonne de sa part de vous
témoigner le grand intérêt qu'il prend à votre santé. »
Les réponses du maréchal de Villars furent dans la
modestie convenable. Et l'ambassadeur, continuant :
« Le roi mon maître, dit-il, n'oubliera jamais les
grandes obligations qu'il vous a. Il se souvient bien
des propositions que M. de Torcy apporta de la Haye
et auxquelles vous vous opposâtes avec tant de fer-
meté; il se souvient bien aussi de celles de Gertruy-
demberg, où la ligue ne demando'it pas moins que de
faire passer ses armées au travers de la France pour
forcer le roi mon maître à sortir d'Espagne ; et il sait
de plus qu'il doit à vos victoires d'être sur le trône
d'Espagne et par la paix glorieuse que vous avez
signée. Enfin, après tant d'obligations, comme vous
pouvez compter sur son amitié, il compte sur la vôtre. »
Le maréchal répondit avec les respects que méri-
toient de tels sentiments de la part d'un grand roi.
Mais, comme sa santé ne l'empêchoit pas de sortir, il
alla dès le lendemain rendre compte au régent de cette
conversation ; et, sur les obligations que le ministre
du roi d'Espagne disoit que lui avoit son maître, le
régent dit au maréchal : « Il ne se trompe pas, il vous
a celle d'être sur le trône d'Espagne. » — « Votre
Altesse Royale pense donc ce que dit l'ambassadeur? »
répliqua le maréchal de Villars. — « Je le pense comme
toute l'Europe, » reprit le régent. — « Hé bien. Mon-
seigneur, » ajouta le maréchal, « si le roi d'Espagne
m'a l'obligation d'être à Madrid, vous m'avez celle de
ne le pas voir à Paris, où il ne seroit pas bien pour
vous. — Je le compte bien ainsi, » dit le régent. —
«[ Vous ne me traitez pas, » lui répliqua le maréchal.
120 MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
« suivant le mérite dont vous convenez ; mais je dois
au moins m'attendre que vous aurez toujours quelque
bonté pour moi. » Le régent l'en assura; mais le
maréchal de Villars eut lieu, peu de jours après, de
se savoir bon gré de son exactitude à rendre compte
au régent de la visite dont on a parlé.
L'ambassadeur, dont toutes les démarches étoient
épiées, chargea l'abbé de Porto-Carrero de dépèches
toutes écrites de sa main ; leur importance, présumée
par quelqu'un de ses domestiques et rapportée au
régent, fît dépêcher un courrier après cet abbé, qui
fut arrêté à Poitiers. Un de ses gens revint dans le
moment en avertir l'ambassadeur ; celui-ci eut le temps
d'en avertir l'abbé Bigorre, son principal correspon-
dant ; il auroit pu même envoyer un assez grand
nombre de ses domestiques pour reprendre des
paquets si importants au courrier qui les rapportoit.
Cette seconde faute avoit été précédée d'une autre
dans laquelle on ne comprenoit pas qu'un ambassa-
deur eût pu tomber. Il avoit tout écrit de sa main
sans rien chiffrer et nommoit avec une imprudence
surprenante, et au delà de toutes celles que peut com-
mettre un ministre, les princes légitimés, la duchesse
du Maine et plusieurs personnes de condition, faisant
clairement entendre qu'un nombre très considérable
avoit pris part à l'intrigue.
Dès que les lettres de l'ambassadeur eurent été rap-
portées, l'abbé Dubois, ministre des affaires étrangères,
et Le Blanc, ministre de la guerre, allèrent l'arrêter
dans son palais, saisirent tous ses papiers et vinrent
en rendre compte au duc d'Orléans, qui étoit pour lors
couché avec Emilie, fille de l'Opéra; car ce prince, se
1718] MÉMOIRES DE VILLARS. 121
défiant de ses forces, passoit toujours les nuits entières
avec ses maîtresses. L'ambassadeur fut gardé dans sa
maison et ensuite conduit à Blois. Il avoit donné de
l'argent et un bon cheval à l'abbé Bigorre pour se
sauver; mais celui-ci fut prisa Nemours et le marquis
de Pompadour fut arrêté la même nuit dans sa maison
à Paris.
Le jour d'après, le régent rendit compte au conseil
de régence de ce qui étoit arrivé. On lut la plupart
des lettres surprises ; mais on remarqua que l'on pas-
soit sur quelques endroits, et ceux du conseil virent
bien qu'on les cachoit à dessein. Le maréchal de Vil-
lars ne put assister à ce conseil, ayant pris médecine
ce jour-là. On lut des mémoires très offensants pour
le régent, des modèles de lettres que le roi d'Espagne
devoit écrire au Parlement de Paris et à tous les Par-
lements du royaume. On vit enfin toutes les mesures
qu'Alberoni pouvoit imaginer pour soulever tout l'État.
Toutes ces choses étoient écrites par l'ambassadeur
d'Espagne sans le moindre chiffre ; imprudence si
monstrueuse qu'on n'en voit pas d'exemple. Il donnoit
du soupçon de tant de personnes que le régent pou-
voit étendre les siens avec raison sur la duchesse du
Maine, surtout l'ambassadeur ayant écrit que les
princes légitimés feroient tout ce que désireroit le roi
d'Espagne.
Le duc et la duchesse du Maine furent donc arrêtés
le 27 décembre de l'année 1718. Le marquis d'Ance-
nis, capitaine des gardes du corps, fut chargé d'arrê-
ter la duchesse du Maine. Elle fut menée au château
de Dijon par le chevalier de la Billarderie, aide-major
des gardes du corps, et partit de Paris dans un carrosse
\%% MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
de louage avec le marquis d'Ancenis et deux officiers
des gardes. La Billarderie, son frère aîné, lieutenant
des gardes du corps, alla arrêter le duc du Maine à
Sceaux et le mena dans le château de Doulens avec
des détachements de gardes du corps et de mousque-
taires. On arrêta en même temps les Malezieux père
et fils. Le premier voulut déchirer un papier dans le
temps qu'on saisit sa cassette ; l'imprudence de ne
l'avoir pas brûlé n'étoit pas pardonnable, surtout à
des gens qui s'attendoient tous les jours à être arrê-
tés ; et d'autant plus que ce papier fut la première et
presque la seule conviction par écrit qu'il y eût contre
la duchesse du Maine. Elle avoit eu divers avis qu'elle
seroit arrêtée, et, ayant passé une partie de la nuit à
jouer au biribi, elle dit à l'abbé de Vaubrun, lorsqu'il
se retiroit : « On doit m'arrêter demain. »
Le cardinal de Polignac fut arrêté et mené en
Flandres dans son abbaye d'Anchin avec un gentil-
homme ordinaire du roi pour se tenir auprès de lui.
On arrêta, dans la maison de M™® la duchesse du Maine,
M"^ de Montauban'', depuis longtemps fort amie du
maréchal de Villars. G'étoit une très aimable personne,
de beaucoup d'esprit et de mérite, et à laquelle, dans
ce moment, on fit l'injustice de l'accuser d'un commerce
de galanterie avec le cardinal de Polignac; mais la suite
l'a justifiée pleinement.
Les deux compagnies des mousquetaires du roi
eurent ordre, pendant huit jours de suite, de se tenir
bottés et prêts à monter à cheval. Le bruit se répandit
1. Une M"« de Montauban, attachée à M""« du Maine en manière
de fille d'honneur. Saint-Simon, XVI, 157.
1718] MÉMOIRES DE VILLARS. 123
que l'on devoit arrêter trois ou quatre des principaux
de la cour, et l'on désignoit les maréchaux de Villeroy,
de Villars, d'Huxelles et de Tallard. Le premier le crut ;
le maréchal de Villars eut tant d'avis de s'y attendre
qu'ils firent impression sur lui malgré la certitude où
il étoit de n'y avoir pas donné le moindre lieu. Les
cassettes de M"^ de Montauban furent prises ; mais le
maréchal de Villars n'étoit pas en peine des lettres
que l'on y pouvoit trouver de lui.
Le duc de Richelieu, qui avoit fait deux campagnes
aide de camp du maréchal de Villars, apprit par une
de ses maîtresses, avec laquelle le duc d'Orléans
prenoit beaucoup de libertés et qui pouvoit être bien
informée, qu'on devoit arrêter le maréchal la veille
du jour de l'an. Pinsonneau, homme de mérite et de
beaucoup d'esprit qui avoit été pendant trente ans à
la tête de la secrétairerie des ministres de la guerre,
et qui avoit servi trois ans dans cette qualité sous le
maréchal de Villars, vint le trouver le niatin et lui dit
qu'un des premiers confidents du régent venoit de
l'assurer qu'il seroit arrêté dans la journée. Le maré-
chal de Villars alla voir le garde des sceaux d'Argen-
son, duquel il avoit reçu divers témoignages d'atta-
chement et qui même lui avoit quelque obligation. Ce
ministre, quoiqu'il fût dans la plus étroite confidence
du régent, ne dit rien au maréchal qui pût le tranquil-
liser.
Le comte de Broglio, ami particulier du maréchal
et l'un des lieutenants généraux des armées du roi le
plus distingué, lui dit que l'on demandoit un jour à
M. de Turenne quel parti il prendroit s'il croyoit être
arrêté, et que ce très sage général répondit que.
124 MÉMOIRES DE VILLARS. [1718
quelque assuré qu'il pût être de ne l'avoir jamais
mérité, il n'hésiteroit pas d'éviter la prison.
Tout cela, cependant, ne fit aucune impression sur
le maréchal de Villars. Il étoit affligé de penser
qu'une vie comme la sienne pût être troublée et ren-
due malheureuse ; mais, n'ayant rien sur sa conscience
qui pût lui faire craindre une aventure aussi fâcheuse,
il se détermina à l'attendre avec une apparente tran-
quillité, mais avec une peine intérieurement assez sen-
sible.
Nous avons dit que, depuis plus de trois mois, sa
santé étoit assez mauvaise : il avoit eu diverses attaques
de fièvre, il avoit pris du quinquina longtemps de
suite , son estomac étoit dérangé ; et certainement
cette inquiétude, renfermée et jointe à la mauvaise
disposition dans laquelle il étoit depuis plusieurs mois,
augmenta son mal de manière que, pendant toute l'an-
née 1719, sa santé fut très chancelante. On voulut,
durant huit jours, laisser dans l'agitation tous ceux
que le public disoit devoir être arrêtés. Le premier
président du Parlement, fort attaché à la duchesse du
Maine, s'attendoit à cette destinée. Enfin pourtant,
les deux compagnies de mousquetaires eurent ordre
de se débotter et le calme revint dans les esprits. Le
garde des sceaux et M. Le Blanc, secrétaire d'État de
la guerre, eurent la commission d'aller interroger les
prisonniers, dont les châteaux de la Bastille et de Vin-
cennes furent remplis.
On apprit dans le mois de décembre^ la mort de
1. Le. manuscrit porte par erreur novembre. Charles XII fut tué
le 11 décembre 1718.
1719] MÉMOIRES DE VILLARS. 125
Vhomme le plus intrépide dans tous les périls de la
guerre, on ne dit pas du prince, pour ne pas donner
trop peu d'étendue à la valeur et à la fermeté du roi
de Suède, tué d'un coup de canon au siège de Frede-
ricstad, en Norwège. Il est certain, en effet, que la
témérité du grenadier le plus déterminé n'approchoit
pas de celle de ce grand prince, dont la réputation
sur le courage a peu d'exemples dans nos temps et
même dans toute l'antiquité. Peut-être que la forte
opinion qu'il a voit de la prédestination, jointe à un
grand mépris de la mort, lui faisoit négliger la con-
servation de sa vie en toute occasion, mais il lui man-
quoit d'avoir fait réflexion que, pour la gloire même
d'un grand homme, il doit savoir se ménager et ne
s'abandonner aux plus grands périls que lorsqu'il les
estime nécessaires pour animer une armée ou pour
rétablir un désordre dans un combat; qu'enfin, il doit
peser combien sa conservation est nécessaire pour
faire réussir de grands desseins.
Par exemple, la mort du roi de Suède dans une
occasion peu importante a peut-être changé la face
entière de l'Europe. Il étoit sur le point de faire sa
paix avec le czar et avec le roi de Prusse et de rentrer
dans tous ses États en Allemagne ; il pouvoit rétablir
le roi Charles en Angleterre, il se lioit avec le roi d'Es-
pagne, et tous les divers États de l'Empire et de l'Ita-
lie pouvoient changer de face.
1719. Le maréchal de Villars rendoit de temps en
temps à M™^ de Maintenon des respects dont tout le
monde , excepté le maréchal de Villeroy , s'étoit dispensé .
Il alla la voir sur la fin de Tannée 1718. Elle lui parut
126 MÉMOIRES DE YILLARS. [1719
fort touchée des malheurs du duc du Maine, qu'elle
a voit toujours fort aimé ; son grand âge ne put soute-
nir cette douleur, et elle mourut peu de mois après ^
avec un mépris qu'elle avoit de la mort depuis plusieurs
années et avec une très ferme dévotion.
La figure qu'elle a faite dans le monde pendant près
de quarante ans la fera connoître par des portraits
bien différents. Ce que le maréchal de Villars a trouvé
en elle, c'est un grand fonds d'esprit, de piété, beau-
coup d'attachement pour le roi et pour l'État, avec un
désintéressement parfait. Elle se sacrifioit tout entière
au goût du roi et renonçoit pleinement au sien, qui
auroit été de vivre dans une petite compagnie choisie
avec plus de liberté et de douceur dans le commerce
que sa retraite ne lui en permettoit.
Le maréchal de Villars, n'ayant plus le ministère
de la guerre, alloit aux conseils de régence, qui, de
trois par semaine, furent d'abord réduits à deux et
ensuite à un seul, qu'encore on ne tenoit que pour les
formes, parce qu'il faut, pendant une minorité, qu'il
y ait un conseil de régence et que ceux qui le com-
posent soient nommés dans les édits et déclarations ;
car, pour les arrêts, il ne fut plus question d'y nommer
le maréchal de Villeroy, chef du conseil des finances,
ni même souvent le garde des sceaux.
Law étoit le maître absolu des finances. La compa-
gnie, d'abord du Mississipi, ensuite nommée compa-
gnie d'Occident et finalement des Indes, fut chargée
de tous les revenus du roi. On fit des actions que l'on
achetoit en billets de l'État. On étabht une banque
1. Le 15 avril 1719 à Saiat-Gvr.
1719] MÉMOIRES DE VILLARS. 127
royale au lieu de la première; elle fut autorisée de
l'auguste nom du roi, et le public, par la crainte des
pertes que l'on faisoit journellement sur les espèces,
y porta, pour en retirer du papier, une grande partie
de l'argent qu'il avoit. Il faut, après tout, convenir
que cet établissement , s'il eût été conservé avec
l'ordre et l'équité indispensablement nécessaires, pou-
voit être d'une grande utilité au roi.
Le maréchal de Villars, trouvant un jour Law chez
la duchesse d'Estrées, douairière, lui dit : « Monsieur,
vous êtes venu me voir à Villars, vous y avez passé
plusieurs jours, vous êtes venu souvent manger chez
moi à Paris, je n'ai jamais mis le pied chez vous parce
qu'on a toujours voulu dire que ce que vous proposiez
étoit contraire au bien de l'État. 11 y a présentement
deux grandes opérations qui roulent sur vous ; l'une
que l'on appelle le Mississipi; l'on y fait, dit-on, des
fortunes surprenantes. Il est bien difficile que certaines
gens gagnent si prodigieusement sans que d'autres
perdent; j'avoue que je n'y comprends rien, et je ne
sais pas, d'ailleurs, admirer ce qui est au-dessus de
mes connoissances ; mais, enfin, sur cette opération
de laquelle je ne veux tirer aucune fortune, je consens
à m'en taire. L'autre est la banque royale : elle peut
être d'un grand avantage pour le roi, parce que ce
moyen lui donne tout l'argent de ses sujets sans en
payer le moindre intérêt; de leur côté, les sujets
peuvent y trouver aussi quelque utilité, puisque le roi,
ayant toujours des fonds prêts, sera obhgé à moins
d'impositions. Mais, comme cet avantage roule unique-
ment sur la confiance, il faut que l'ordre soit si régu-
lièrement observé que celui qui vous donne son argent
128 MÉMOIRES DE VILLARS. fi 71 9
sans intérêt puisse le retrouver toutes les fois qu'il le
demande. Enfin, Monsieur, je vous dirai que, pour
tout ce que je trouve de bon pour le roi et pour l'État
dans l'établissement de la banque, je suis plus solide-
ment dans vos intérêts que ceux à qui vous avez
fait gagner tant de millions, dont je ne veux point du
tout. »
M. Law fit de grands remerciements au maréchal
de Villars et lui dit qu'il trouvoit dans sa conduite
cette sincérité si rare et si respectable ; enfin , il le
pria de vouloir bien lui faire l'honneur qu'il lui avoit
fait espérer depuis longtemps, qui étoit de pouvoir
lui donner à dîner et de vouloir bien y amener sa
compagnie. Le maréchal de Villars y mena MM. de
Contades, d'Angervilliers, de Fontenelle avec plusieurs
autres et, dès ce moment, devint son ami. Mais cela
ne dura que trois semaines, pendant lesquelles on
commença à voir paroitre quelques arrêts si extraor-
dinaires et si contraires au bien public que le maré-
chal de Villars rompit tout commerce avec celui qui
en étoit l'auteur.
Law ne se contenta pas de faire venir à la banque
royale tout l'or et tout l'argent que les François y por-
tèrent de bonne foi ; la violence fut employée, et l'on
défendit de garder chez soi plus de cinq cents livres
en espèces, le surplus exposant ceux chez lesquels on
le trouveroit, non seulement à le perdre, mais encore
tout ce qu'il y avoit de meubles dans leurs maisons.
On alla même jusqu'à promettre les plus grandes
récompenses aux délateurs. Le papier n'étoit pas rare
en France. Law en fit pour vingt-huit cent millions,
et l'on remboursa par ce moyen, non seulement toutes
1719] MÉMOIRES DE VILLARS. 129
les rentes sur la ville, mais aussi toutes les rentes dues
par les pays d'État et par le clergé. Ce fut par la ruine
de tous les rentiers que commença l'exécution de cet
énorme dessein ; et ce nombre prodigieux de rembour-
sements, qui étoient forcés, fit entreprendre des actions
sur la Compagnie des Indes, effet qui monta si haut
que dix mille écus rendoient un million en papier ; en
sorte que, par des filles et petites-filles et souscriptions,
les espérances folles des dividents et de tout ce que
l'on put inventer de plus monstrueux pour ruiner le
public, on causa des fortunes plus inconcevables encore
que la misère de tant de familles.
Le commerce du maréchal de Villars avec Law fut
très court, et, dès ce moment, il discontinua, non seu-
lement de le voir, mais parla fortement au régent sur
tous les divers malheurs de l'État. Il lui représenta
plus d'une fois combien il étoit impossible de se flat-
ter qu'il pût jamais résulter un bien de la ruine de
tant de gens qui ne l'avoient pas méritée et sans qu'il
revint rien au roi de tout le bien qu'on leur faisoit
perdre; il lui mit sous les yeux la fortune prodigieuse
et contre toute croyance humaine d'une foule de ban-
queroutiers et d'autres également indignes de ces
immenses faveurs ; l'or et l'argent proscrits dans le
royaume, la cherté affreuse des vivres, la diminution
des revenus du roi, tout crédit perdu, le dérangement
du change avec l'étranger, que tous ces malheurs
avoient plus de filles et petites-filles que les actions ;
qu'ils avoient multiphé les vols, les assassinats, et fait
monter le luxe à tel point que, tandis qu'on voyoit la
misère au plus haut degré et la France ruinée, il y
avoit des seigneurs qui foisoient abattre des palais où
IV * 9
130 MÉMOIRES DE VILLARS. [1719
le plus magnifique des rois s'étoit trouvé parfaitement
bien logé avec toute sa cour.
Le régent écoutoit toutes ces représentations avec
bonté ; elle lui étoit naturelle, et l'on pouvoit croire
qu'il étoit séduit par les apparences d'une utilité pro-
chaine qui l'empêchoit de bien connoître l'excès des
malheurs présents.
On n'entrera pas ici dans le détail de tous les divers
arrêts dont souvent l'un détruisoit l'autre. Toute l'an-
née 1719 se passa en inventions, toujours surpre-
nantes, mais violentes pour ruiner le royaume et faire
des fortunes, ridicules par leur énormité, à plusieurs
particuliers, où le plus ruiné, le plus insensé, le plus
fripon gagnoit cinquante , soixante millions et plus
encore. On ajoute : et plus encore, puisqu'on vit des
procès de quatre-vingt-quatre millions entre Fargès,
entrepreneur de vivres, qui avoit assez bien servi dans
cet emploi, et la veuve Ghaumont, marchande à Liège.
Cette année fut aussi employée à faire à l'Espagne
une guerre également ruineuse et dure pour les Fran-
çois, qui n'attaquoient pas sans répugnance les troupes
et les places de l'oncle du roi. Le cardinal Alberoni
répandit divers mémoires pour exciter à la révolte, et
il fut écouté par quelques Bretons qui avoient été
maltraités. L'Espagne, abandonnée à ses seules forces,
perdit bientôt une partie de la Sicile. Les troupes du
roi prirent Fontarabie et Saint-Sébastien par la fai-
blesse de son gouverneur, cette dernière place étant
presque imprenable par sa situation. Le maréchal de
Berwick, après diverses attaques au château, avoit
envoyé le marquis de Belle-Ile représenter à la cour
que la prise en étoit impossible. Cependant, elle se
1719] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 131
rendit, et l'Espagne, n'ayant plus de ressources,
envoya au régent pour se soumettre aux conditions
qu'elle avoit refusées; et, pour faire voir la sincérité
de ses intentions, le cardinal Alberoni fut ôté du minis-
tère et chassé. Il demanda à se retirer à Gênes par
la France; on lui envoya Martieux', colonel du régi-
ment des Vaisseaux, qui le prit à la frontière d'Es-
pagne et le conduisit à Nice, d'où il passa à Gênes. Le
pape, fort irrité contre le cardinal, entreprit de lui
faire son procès.
Les Génois, à la sollicitation du souverain pontife,
ne voulurent pas lui permettre de se retirer dans leur
ville. Le duc de Parme paroissoit disposé à le faire
arrêter. Les Génois lui donnèrent une garde, d'abord
pour s'assurer de sa personne, ensuite par honneur,
et puis lui laissèrent la liberté de se choisir une retraite
que l'on ignora longtemps, et qui fut soupçonnée d'être
dans les États de l'empereur, avec une protection
secrète de ce prince. Le cardinal, dont le génie et les
talents pour le gouvernement se trouvèrent fort au-des-
sus de ce qu'on pouvoit attendre d'un petit ecclésias-
tique sans naissance, et qui n'avoit eu d'autre occupa-
tion, avant que de s'attacher à M. de Vendôme, que
celle d'être aumônier d'un évêque, rendit de très
importants services au roi d'Espagne, et l'on apprit
que, depuis sa disgrâce, par adresse et par fermeté,
il avoit empêché le roi d'Espagne de s'exposer presque
seul dans l'armée de France, dans la persuasion où
1. Le chevalier de Marcieu, « homme fort adroit, fort intelUgent
et fort dans la main de l'abhé Dubois, » dit Saint-Simon, s'ac-
quitta très heureusement de sa mission et reçut 150,000 livres du
régent {XVI, 358). ' *
132 MÉMOIRES DE VILLARS. [1719
étoit ce prince que cette armée recevroit ses ordres
dès qu'il paroîtroit. Le cardinal Alberoni, voyant le
soir que le roi d'Espagne étoit prêt à marcher avec le
peu de troupes qu'il avoit, donna des ordres pendant
la nuit pour écarter ce peu de troupes de la route
qu'elles dévoient tenir. Il en fut fort grondé le matin,
et prit pour un malentendu dans les ordres de son
maître ceux qu'il avoit donnés lui-même en grande
connoissance de cause.
Il étoit très mauvais courtisan, disputant contre son
maître et la reine d'Espagne en beaucoup d'occasions,
surtout sur les constructions de Saint-Idelfonce, disant
à la reine d'Espagne, qui lui demandoit avec vivacité
des fonds pour la construction de ce bâtiment, qu'elle
avoit grande envie de n'être que comtesse de Saint-
Idelfonce, prévoyant le dessein que le roi d'Espagne
prendroit d'abdiquer, ce qui, en effet, arriva peu de
temps après.
Comme nous ne voulons parler que de ce qui regarde
le maréchal de Villars, nous ne dirons rien ici d'autres
événements importants ou dans lesquels il n'a point
eu de part.
L'année 1719 ne lui laissa d'attention que pour le
rétablissement d'une santé très altérée ; son estomac
étoit totalement dérangé et son sang tellement détruit
que, s'étant formé une tumeur que l'on fut obligé d'ou-
vrir, cette plaie, après avoir suppuré deux mois, il se
trouva, lorsqu'on la croy oit guérie, qu'elle avoit attaqué
l'os et qu'il étoit entièrement carié. Maréchal, premier
chirurgien, et LeDran, très habile, qui tous deux avoient
pris soin de la dernière blessure du maréchal de Vil-
lars, étoient tous deux d'avis différents. Le Dran vou-
1719] MÉMOIRES DE VILLARS. 133
loit agir suivant les règles de la chirurgie, qui étoient
de découvrir Tos et de brûler la carie. ^laréchal crut
({ue le maréchal de Villars, encore trop faible, n'étoit
pas en état de soutenir une si violente opération, et
décida qu'il falloit attendre que sa santé, qui commen-
çoit à se rétablir, permit, si la nature ne se rétablis-
soit pas, d'agir suivant les règles de la chirurgie.
Cependant, on lui fit prendre des eaux de Forge, qui ne
réussirent point, et il se détermina au remède de Garus,
qui fut spécifique à tel point que non seulement il lui
rétablit l'estomac, mais encore le sang, et qu'au bout
de quatre ou cinq mois sa plaie fut entièrement guérie.
Sur la fin d'avTil 1719, le duc de Richelieu fut
arrêté pour un commerce avec le cardinal Alberoni.
Ce jeune homme, de beaucoup d'esprit et de la figure
la plus aimable, avoit, les deux dernières campagnes,
servi d'aide de camp au maréchal de Yillars, auquel
M™® de Maintenon l'avoit fort recommandé, et le
maréchal lui avoit même donné la commission d'ap-
porter au roi la nouvelle de la reddition des châteaux
de Fribourg. Ce jeune seigneur avoit continué à mar-
quer beaucoup d'amitié au maréchal, qui fut très affligé
d'une pareille aventure. Personne, en effet, n'étoit entré
dans le monde avec plus d'éclat et n'avoit fait si jeune
plus de bruit parmi les dames. Son père le fit mettre
à la Bastille assez mal à propos . il en sortit pour faire
la campagne de Denain avec le maréchal de Villars. Il
montra beaucoup d'ardeur et de courage, et se dis-
tingua dans la dernière campagne de la guerre, dont
les principales actions furent les sièges de Landau
et de Fribourg. Peu de temps après la mort du roi, il
prit querelle, à un bal, avec le marquis de Gassé; ils
134 MÉMOIRES DE VILLARS. [1719
se battirent : il fut interrogé, jugé et absous en peu de
temps. Il avoit enfin toutes les qualités les plus propres
à plaire aux dames ; fort coquet, peu fidèle, et l'on n'a
point vu de jeune homme faire plus de conquêtes, et
plus distinguées. Outre cela, il jouoit un très gros jeu,
et il est difficile de comprendre comment, avec tant
d'occupations, il eut le temps et le goût d'entrer dans
des intelligences avec les ennemis de l'État. Cependant
elles furent découvertes. Le cardinal Alberoni lui
envoya imprudemment un officier, avec une lettre de
créance à son adresse. L'officier fut arrêté, et la lettre,
envoyée à la cour, lui fut rendue par un homme aposté,
auquel il en dit assez pour être très justement arrêté.
Le maréchal de Villars fut véritablement affligé de
cette aventure. Il en parla au régent, qui lui dit : « On
en apprend plus qu'on en veut savoir. » Le duc de
Richelieu fut mis d'abord dans une manière de cachot.
Le garde des sceaux, qui s'étoit chargé assez mal à
propos des informations de tous les prisonniers, lui en
fit de très embarrassantes, auxquelles on prétendit,
dans ce temps-là, qu'il avoit répondu avec beaucoup
d'esprit. Enfin, après quelques mois, les dames le
tirèrent de cette fâcheuse affaire, surtout une princesse,
qui refusa de se marier si la liberté du duc ne précé-
doit; et il sortit de prison. On le mena d'abord à Gon-
flans, chez le cardinal de Noailles, ensuite à Saint-Ger-
main, suivi d'un officier qui avoit ordre de ne point
le quitter, et peu après on lui donna une entière liberté.
M"^ de Montauban sortit aussi de la Bastille. Gomme
ses prétendus commerces avec le cardinal de Polignac
et ses lettres avoient fait beaucoup de bruit, elle ne
voulut pas les reprendre, et déclara qu'elle ne vouloit
M\9] MÉMOraES DE VILLARS. 135
ni les recevoir ni les ouvrir qu'en présence de témoins
qui pussent justifier s'il y avoit quelque fondement à
tout ce que la malignité du monde avoit publié contre
elle.
La duchesse du Maine avoit déjà obtenu de sortir
du château de Dijon, où elle étoit certainement fort
mal. On l'avoit menée dans la citadelle de Chàlons,
d'où il lui fut permis, quelques jours après, d'aller
dans une maison de campagne près de là, et enfin de
venir dans le château de Chamlay. Le duc du Maine eut
aussi la liberté de sortir du château de Doulens pour
chasser, et, avant la fin de l'année, l'un et l'autre furent
mis en liberté, le duc du Maine pour demeurer dans
le château de Glagny, près Versailles, et la duchesse à
Sceaux. Le chevalier de la Billarderie, qui avoit été
chargé de la garder, apporta au régent une lettre très
longue de cette princesse, dans laquelle elle rendit un
compte très fidèle de toute sa conduite, et même de ses
sentiments. Cette lettre de voit être secrète ; cepen-
dant elle fut lue tout entière au conseil de régence.
Le duc d'Orléans avoit grand intérêt de faire voir
les raisons qu'il avoit eues de la faire arrêter; quant
au duc du Maine, il fut reconnu très manifestement
qu'il n'avoit eu de part à rien. Gomme les conditions
de la duchesse du Maine, en faisant son aveu, avoient
été d'obtenir son entière liberté et celle de tous ceux
auxquels elle l'avoit fait perdre, Malezieux le père sor-
tit de la Bastille. Le fils avoit déjà été mis en liberté,
aussi bien que Gavandun et l'avocat général du parle-
ment de Toulouse et tous les domestiques.
M"^ de Launay fut retenue à la Bastille, et montra
beaucoup de fermeté ; car, bien qu'on l'assurât que la
136 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
duchesse du Maine avoit tout déclaré, on ne put tirer
d'elle aucune sorte d'aveu. Le comte de Laval ^ demeura
aussi à la Bastille. Son commerce avec la duchesse du
Maine avoit été déclaré par elle, et on le retint pour en
tirer davantage. G'étoit un homme d'une grande con-
dition et d'un grand courage; il avoit servi sous le
maréchal de Villars avec distinction, surtout au siège
de Fribourg : il avoit lieu d'être content du régent,
dont il avoit obtenu une pension de six mille livres ;
mais son esprit inquiet le fît entrer dans ces intrigues,
et il fut retenu à la Bastille longtemps après que les
autres eurent été mis en liberté.
1720. Pendant ce temps-là, on suivit les affaires de
Bretagne, où l'on avoit envoyé une chambre de jus-
tice, à la tête de laquelle étoit M. de Chàteauneuf, qui
avoit été ambassadeur à Gonstantinople, ensuite à La
Haye, et depuis conseiller d'État. G'étoit un homme
d'esprit, et qui avoit très bien servi dans ces divers
emplois. Les Bretons se trouvèrent convaincus d'avoir
reçu de l'argent d'Espagne, en sorte que quatre gen-
tilshommes^ furent condamnés et exécutés dans le
château de Nantes; et seize, qui s'étoient sauvés en
Espagne, furent condamnés par contumace. Gette exé-
cution faite, toute la chambre de justice eut ordre de
revenir à Paris sans être séparée; mais, comme depuis
on ne trouva matière à aucune autre poursuite, il n'en
fut plus question.
Gependant les projets de Law menaçoient le royaume
1. Guy- André de Laval, dit la Mentonnière, dont Saint-Simon
raille les prétentions.
2. Poncalet, Talhoùet, Montlouis et Goëdic furent décapités
le 26 mars 1720.
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 137
d'une ruine prochaine : les rentiers étoient perdus;
l'argent étoit sorti de France, où il ne restoit que du
papier, et on comptoit qu'en billets de banque ou en
actions il y en avoit pour près de huit milliards.
Law crut remédier à ce désordre par un arrêt du
21 mai de l'année 1720, qui l'aisoit tout d'un coup
perdre la moitié aux billets de banque. Sur cela, tout
Paris s'émut, le parlement s'assembla et résolut d'aller
en corps à pied demander justice au roi. Il envoya
une députation au régent, et plusieurs affidés de ce
prince, aussi bien que diverses lettres anonymes, lui
firent connoître qu'on ne pouvoit soutenir ce terrible
arrêt, qui effectivement fut révoqué.
M. le Duc revint de Chantilly, et se fit honneur de ce
changement. Le premier président du parlement ren-
dit compte au maréchal de Villars, qui étoit dans son
château, par une lettre très honnête, de toute la con-
duite du Parlement, et de la sienne en particulier.
L'abbé Dubois y ayant déterminé le régent, Law fut
arrêté, c'est-à-dire qu'on lui donna un major des
gardes suisses, avec un détachement dans sa maison.
Le garde des sceaux d'Argenson, qui le poussoit, le
crut perdu, et on a prétendu qu'il l'étoit en effet, si l'on
eût profité des premiers moments de l'étonnement du
régent ; mais on crut que beaucoup d'argent répandu à
propos avoit sauvé Law, qui se démit seulement de la
charge de contrôleur général . M. d'Argenson fut chargé,
comme il l'avoit été précédemment, de l'administration
des finances : il en distribua les détails à MM. Desforts^,
1. Michel-Robert Le Peletier des Forts, qui fut contrôleur
général.
138 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
de La Houssaye, Fagon et d'Ormesson. Cette régie ne
fut pas longue, et le régent prit la résolution de rap-
peler le chancelier d'Aguesseau. On crut que Law,
regardant le garde des sceaux comme son ennemi
déclaré, contribuoit à faire rappeler le chancelier, qu'il
avoit fait ôter de place en même temps que le duc de
Noailles.
Le régent envoya dire par l'abbé Dubois au garde
des sceaux qu'il rappeloit le chancelier, mais qu'il
vouloit absolument qu'il gardât les sceaux. D'Argenson,
malgré cette instance, les rapporta le jour même, et
ne put jamais être ébranlé de la ferme résolution qu'il
avoit prise de se retirer. Il alla s'enfermer dans le cou-
vent de la Madeleine. Il avoit une amitié des plus fortes
pour M""^ de Vilmont, qui en étoit prieure, et, quoiqu'il
fût un peu contre la bienséance qu'un garde des sceaux
allât s'enfermer deux jours de la semaine dans un cou-
vent de filles, sa passion l'avoit emporté sur toutes les
considérations. Peut-être qu'il n'y avoit aucun com-
merce de galanterie ; mais enfin la prieure avoit été
très belle, elle l'étoit encore et avoit beaucoup d'esprit.
Quoi qu'il en soit, ils s'étoient mis tous deux au-dessus
des raisonnements du public, assurés l'un et l'autre
que, quelque chose qu'on en pût penser, ils n'en se-
roient pas plus mal avec le régent.
Law alla à Fresnes avec une lettre du régent pour le
chancelier. Les amis de celui-ci ont toujours cru qu'il
ne prit dans ce voyage aucune liaison avec Law : la
suite même l'a fait voir, et l'on doit cette justice à un
homme qui a bonne réputation de ne le pas soup-
çonner légèrement. Il répondit à la première lettre
et attendit un second ordre, après lequel il se rendit
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 139
auprès du régent, qui lui remit les sceaux que d'Ar-
genson lui avoit rapportés.
Le public impatient vouloit qu'à son arrivée il fît
éloigner Law; mais le maréchal de Villars l'excusoit
sur cette lenteur apparente, et disoit qu'on devoit lais-
ser au chancelier le temps de connoitre par lui-même
la ruine affreuse où cet homme avoit plongé le royaume.
On vouloit aussi que, dans les premiers moments, il
chassât ce camp d'agioteurs établi dans la place Ven-
dôme et assemblé sous ses fenêtres. Le maréchal
l'excusa encore sur cela, persuadé qu'un ministre
qui revient en grâce doit commencer par examiner la
mesure de crédit qu'il pourra avoir et l'utilité qu'il
peut procurer; qu'il doit être attentif à ne montrer
aucune chaleur, et qu'ainsi le chancelier n'avoit rien à
faire qu'à temporiser et attendre le moment de faire
sentir au régent combien il importoit de retirer sa
confiance de cet homme , qui en étoit indigne , et
cependant qui paroissoit l'avoir entière. Malgré ces
raisons, le public se déchaîna contre le chancelier,
sur ce qu'il n'agissoit pas vivement contre Law, et
le François abattu se consoloit par des pasquinades
et des chansons. Pendant que l'on voyoit la ruine de
l'État, il convenoit à ceux qui la procuroient de ne
trouver aucune sorte d'obstacles à leurs pernicieux
desseins.
On envoyoit au parlement divers édits qu'il refusoit
toujours d'enregistrer avec une fermeté respectable.
On s'étoit contenté depuis deux ans de l'édit qui décla-
roit registre tout ce qui seroit envoyé au parlement
huit jours après l'avoir remis aux gens du roi. Mais
cela ne suffisoit pas à Law ni à sa cabale : elle vouloit
140 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
la perte du parlement, et le 6 août' , après avoir envoyé
dès cinq heures du matin des lettres de cachet à tous
les membres du parlement qui le transféroient à Pon-
toise, le régent en fit lire la déclaration au conseil de
régence. On prit quelques précautions contre les mou-
vements que pouvoit exciter une telle résolution ; on
fit doubler les gardes du corps ; le régiment des gardes
eut ordre de prendre les armes ; toutes les compagnies
s'assemblèrent devant le logis de leurs capitaines,
prêtes à marcher où l'on jugeroit à propos. La décla-
ration fut lue après l'ordre exécuté et après toutes les
lettres de cachet portées par les mousquetaires du roi,
auxquels on donnoit par là d'assez honteuses commis-
sions.
Gomme il n'étoit pas question de délibérer sur une
résolution prise et exécutée, le chancelier parut fort
abattu et refusa de sceller la déclaration. Il rapporta
les sceaux au régent, qui la fit sceller devant lui ; mais,
comme le chancelier reprit les sceaux l'instant d'après,
le public commença à rabattre de son estime pour lui.
Le maréchal de Villars, sans avoir aucune liaison par-
ticulière avec lui, le soutenoit cependant, parce qu'il
vouloit penser qu'un homme vertueux doit demeurer
en place tant qu'il peut espérer d'empêcher une partie
du mal et de procurer quelque bien. Cependant le
parlement ne voulut savoir aucun gré au chancelier de
ces sceaux rapportés et repris, et appeloit ouvertement
cette conduite une comédie ; mais la suite fit voir le
contraire.
1. La date adoptée pour l'exil du parlement à Pontoise est le
21 juillet 1720.
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 141
Law étoit fort attaqué : cependant son parti, à la
tête duquel étoient M. le Due, M™® la Duchesse et de
puissants Mississipiens, étoit soutenu avec ardeur, et
le régent se laissoit entraîner à leur vivacité. M. le
chancelier, M. Desforts, qui avoit l'emploi de premier
commissaire des finances (car l'on changea souvent et
l'administration des finances et le nom des emplois),
le chanceher, dis-je, Desforts et Le Blanc s'unirent
contre Law; leurs efforts furent vains, et peu s'en fal-
lut qu'ils ne fussent ôtés eux-mêmes.
Tous les jours on voyoit paroîlre des arrêts qui se
contredisoient ; on défendit les pierreries, et Law,
étant au conseil, dit tout haut qu'en moins de trois
mois il feroit rentrer par cette défense plus de soixante
millions dans le royaume. Le maréchal de Villars prit
la parole et, s'adressant au régent, il lui dit que, sur
la fin du dernier règne, dans des temps où l'on crai-
gnoit des diminutions de monnoies, quantité de gens
avoient acheté des pierreries ; que c'étoit alors la même
crainte de la destinée du papier qui obhgeoit tous les
nouveaux riches à réaliser; que, par exemple, un
nommé Saint-Germain, mauvais peintre d'Aix, qui
avoit gagné près de quarante millions, avoit fait voir la
veille dix-neuf diamants de plus de cent mille francs
chacun à des présidents du parlement d'Aix qui avoient
mangé chez lui, et qui le lui avoient rapporté. « Croyez-
vous, » dit là-dessus le maréchal à Law, « que Saint-
Germain vous rende ses pierreries? » Cependant, trois
mois après en avoir défendu l'usage, il fut permis d'en
porter comme auparavant.
L'embarras pour Law étoit le paiement des troupes,
dont on pouvoit craindre le murmure et quelque chose
142 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
de plus. H s'engagea donc à fournir dix millions par
mois, et, peu de jours après, on lui donna toute liberté
d'augmenter les monnoies, ce qui lui fit promettre
cinq millions de plus pour les quatre premiers mois.
Il n'y avoit alors sortes d'exactions que ne fissent les
usuriers, et le discrédit du papier étoit tel, que les bil-
lets de cent francs n'en valoient que quinze en espèces,
lesquelles même étoient des deux tiers au-dessus de
leur valeur intrinsèque, en sorte que le billet de cent
francs n'en valoit que cinq de bonne monnoie. On peut
juger par là des profits immenses que faisoient la
Compagnie des Indes et les commis, tous agioteurs.
On crut satisfaire le public en défendant les boutiques
de l'hôtel de Soissons, où le papier se négocioit, et
l'on nomma soixante agents de change ; mais ce com-
merce infâme et pernicieux n'en continua pas moins.
Les cabales pour soutenir Law étoient vives; ceux
dont il avoit procuré les fortunes immenses n'espé-
rèrent les soutenir que par lui; on mettoit tout en
usage pour le conserver en place, et, comme les fri-
pons sont autant actifs et insolents que les gens de
bien sont modestes, ils avoient toujours le dessus.
Les finances, depuis la mort du roi, étoient au
sixième administrateur. M. Desmarets fut ôté dans le
commencement de la régence, et l'on perdit en lui la
meilleure tète et la plus capable de les gouverner. Elles
furent données ensuite au duc de Noailles; après lui,
M. d'Argenson en fut chargé sans titre. Law eut celui
de contrôleur général, après avoir été à Melun faire
abjuration de l'apparence d'une religion qu'il ne pro-
fessoit guère; mais on savoit seulement qu'il n'étoit pas
catholique. Après l'arrêt du 211 mai, qui pensa causer
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 143
une révolte dans Paris, on lui ôta cette charge. M. d'Ar-
genson en reprit les fonctions sans titre comme la
première fois, et Law conservant toujours la première
confiance dans l'esprit du régent. Les finances furent
données à M. Desforts, prenant le titre de premier
commissaire, et à deux autres commissaires qui lui
furent joints, savoir MM. d'Orraesson et de Gaurnont,
tous deux maîtres des requêtes.
Les quatre frères Paris avoient été éloignés ' . C'étoient
des gens très versés dans l'administration des finances.
Ils avoient été chargés de la régie des recettes générales
et des fermes; ils avoient offert de donner quinze mil-
lions par mois. Quelle ressource et quelle puissance
dans ce royaume que l'on disoit épuisé ! Après la mort
du feu roi, il étoit assurément très facile d'y établir
l'ordre et l'abondance, si l'on avoit bien voulu ne pas
suivre l'abominable administration de Law, qui, abu-
sant de la bonté du régent pour le tromper, trouva le
pernicieux moyen de ruiner tout à la fois et le roi et
l'État.
Cependant la misère augmentoit et le paiement
des troupes devenoit incertain. Le Blanc, secrétaire
d'État de la guerre, le chancelier et Desforts s'unirent
pour faire connoitre au régent la ruine infaillible de
l'État. On crut qu'à ce coup Law seroit perdu, mais
M. le Duc et M"'^ la Duchesse le soutinrent. Il assura,
comme nous l'avons dit, qu'il donneroit dix mil-
lions par mois, et, peu de jours après, il en promit
cinq d'augmentation durant les quatre premiers mois.
On lui laissa tous les profits des monnoies, et ces pro-
1. Voir, sur leur origine et leur habileté, Saint-Simon, XVII, 16.
144 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
fits étoient immenses par les refontes continuelles et
par le prix excessif auquel on fit monter les espèces.
Les louis d'or furent mis à cinquante-quatre livres et
dévoient être réduits à trente-six livres le premier de
l'année 1 721 , ces diminutions étant toujours annoncées
pour ôter aux particuliers l'envie de conserver l'argent.
Mais toutes les friponneries précédentes avoient épuisé
la confiance et réveillé l'attention de chacun sur ses
véritables intérêts. Ceux qui avoient réalisé leurs bil-
lets en or le cachoient ou l'envoyoient dans les pays
étrangers, et l'espèce devenoit tous les jours plus rare.
Cependant l'affaire de la constitution occupoit le
régent, pressé surtout par les vives sollicitations de
l'abbé Dubois fait archevêque de Cambrai . Comme il
désiroit passionnément de devenir cardinal, il n'oublioit
rien pour contenter le pape.
Les patentes pour la déclaration, enregistrées au
grand conseil, ne déterminèrent pas le cardinal de
Noailles à publier son mandement. 11 avoit stipulé qu'il
ne le donneroit que lorsque le parlement auroit enre-
gistré. Cet enregistrement n'avoit point été refusé
entièrement, et messieurs du parlement prétendoient
que, si le marquis de La Vrillière se fût moins pressé
lorsqu'il porta à Pontoise l'ordre d'enregistrer, l'enre-
gistrement auroit été fait, et seulement avec quelque
modification. Mais enfin, les difficultés mutuelles du
parlement et du cardinal de Noailles donnèrent lieu
aux ennemis de l'un et de l'autre de faire entendre au
régent qu'il y avoit une secrète intelligence entre eux.
Toute la cabale de Law, ennemie déclarée du parle-
ment, s'unit, et sa perte fut résolue le d'octobre.
Entrant au conseil le 21 octobre, le maréchal de Vil-
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 145
lars fut averti par le maréchal de Villeroy que l'on
devoit prendre une résolution violente contre le parle-
ment. Pendant le conseil, on apporta une lettre du
premier président, qui avoit été chargé par le régent
de porter le cardinal de Noailles à donner son mande-
ment, et elle portoit le refus de ce prélat. Lorsque le
conseil se leva, le maréchal de Villars demanda au
chancelier s'il y avoit quelque chose sur le parlement,
et il lui répondit : « Je le crois. » Tous deux suivirent
le régent, qui parla en sortant au secrétaire du premier
président, qui avoit apporté la lettre et qui, après avoir
paru vouloir sortir, rentra dans la chambre du conseil
et dit un mot à l'archevêque de Cambray et au chance-
lier. Celui-ci demanda au régent permission de le suivre
au Palais-Royal, mais ce prince lui ordonna seulement
de revenir le lendemain à neuf heures du matin. En
même temps, il chargea le marquis de La Vrillière
d'exécuter ce qui lui avoit été ordonné. C'étoit d'en-
voyer des lettres de cachet à tous les mernbres du par-
lement, pour le transférer à Blois, sans en dire un mot
au chancelier, qui cependant alla chez le régent à neuf
heures du matin, ainsi qu'il lui avoit dit la veille. Avant
que d'y arriver, il apprit par le public ce qui regardoit
le parlement. Il entra dans la chambre du régent et
trouva sur sa table une déclaration pour la translation
du parlement, qui devoit être signée et scellée par lui.
Il refusa de le faire et demanda à se retirer. Le régent
se contenta de lui répondre qu'il y songeât encore
une fois. De tout ce qu'on ne savoit que confusément le
soir du [25 octobre] , le maréchal de Villars en fut informé
dès le matin [du 26]. Il envoya sur-le-champ un gen-
tilhomme au premier président lui demander une heure
IV 10
146 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
pour l'entretenir dans la journée, et le rendez-vous
fut à six heures du soir.
Le maréchal de Villars regarda le malheur de n'avoir
plus de parlement comme le plus grand qui pouvoit
arriver au royaume ; car son éloignement à Blois étoit
le second degré de sa perte, comme le premier avoit
été de l'envoyer à Pontoise. Ses ennemis n'en vouloient
pas demeurer là, et le chancelier dit le matin au
maréchal de Villars que la perte entière du parlement
étoit prochaine ; ce qui le déterminoit à persister dans
la résolution où il étoit de se retirer.
Enfin, l'état violent où l'on étoit, et les malheurs
que l'on en pouvoit craindre, portèrent le maréchal
de Villars à ne laisser rien d'intenté pour mettre
quelque obstacle aux desseins de ceux qui travailloient
si vivement à la perte du royaume. Il trouva le pre-
mier président avec M. de Blancménil, avocat général :
tous deux le pressèrent d'aller sur-le-champ chez le
cardinal de Noailles. Il y alla, et lui parla fortement
sur tous les malheurs qui menaçoient le parlement,
et qui retomboient sur le cardinal lui-même; le régent
ayant déclaré tout haut que le dernier devoit lui être
attribué, puisque son obstination à refuser son man-
dement en étoit l'unique cause. Le cardinal lui parut
disposé à se prêter tant qu'il pourroit pour faire chan-
ger les résolutions prises, et lui en donna parole. Le
maréchal de Villars retourna sur-le-champ apprendre
au premier président ce que le cardinal lui avoit dit
et le premier président parut très satisfait. Le maré-
chal de Villars voulut encore rendre compte dès le
soir au régent de ces dispositions favorables, mais il
étoit retiré et le jour d'après il alla fort matin pour
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 147
lui parler. Il le trouva dans son carrosse dans la rue
Saint-Honoré, allant passer la journée à la campagne.
Le maréchal de Yillars ne balança pas à arrêter le
carrosse du régent, parce qu'il ne falloit pas perdre
une journée si importante, et que ce prince, une fois
sorti, n'étoit plus visible le reste du jour. Il monta
dans son carrosse et commença par lui demander
pardon de la liberté qu'il prenoit, puis il ajouta a qu'il
croyoit lui faire plaisir en lui apprenant que le cardi-
nal de Noailles étoit dans de très bonnes dispositions ;
qu'il se tlattoit même de lui rendre un grand service
en lui donnant quelque moyen de ne pas exécuter une
aussi violente résolution que celle qu'il avoit déclai^ée
contre le parlement ; qu'il étoit persuadé que ses véri-
tables serviteurs ne pourroient jamais lui marquer leur
zèle dans une occasion plus importante, qu'en lui
évitant des sévérités dangereuses ; que c'en étoit une
bien dure de chasser de Paris le parlement, qu'il avoit
ruiné, et de le forcer d'aller en demandant l'aumône
de Pontoise à Blois. » Le régent répondit : « Je leur
ferai donner de l'argent. » — Et le maréchal répliqua :
a Quels secours pouvez-vous donner à tant de familles
considérables qui ont perdu presque tout leur bien,
dans des temps où les plus riches ne peuvent pas trou-
ver une pistole à emprunter? M. de Vendôme même,
qui a tout gagné dans ce Mississipi, a été obhgé de
payer en billets sa dépense dans des cabarets, en reve-
nant d'Orléans. Enfin je puis assurer Votre Altesse
Royale que le cardinal de Noailles fera ce que vous
désirez, et que vous ne serez plus obligé de suivre
une résolution qu'il doit être heureux pour vous de
pouvoir rompre. Le chancelier est prêt à se retirer:
148 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
et, dans l'ardeur de vous tirer d'embarras, j'ai cru les
moments si précieux, que je n'ai pas balancé à saisir
un temps qui d'ailleurs est peu propre à avoir l'hon-
neur de vous entretenir. » Le régent remercia le maré-
chal de Villars, et parut bien disposé.
Le maréchal alla chez le chancelier, qui le pria ins-
tamment d'assister à une conférence qui devoit se
tenir le soir avec le cardinal de Noailles et l'abbé Min-
guy, chez le premier président qui avoit la goutte.
On fit savoir au premier président ce que l'on pensoit
sur l'importance dont il étoit que le maréchal se trou-
vât à cette conférence. Le premier président envoya
le prier d'en être, et il s'y rendit sur les six heures
du soir, après avoir été chez l'archevêque de Cambray,
qu'il n'avoit pas encore vu, et chez lequel il n'avoit
jamais mis le pied. Son dessein étoit de le presser de
faire de son côté tout ce qui seroit possible pour obli-
ger le régent à révoquer les lettres de cachet, déjà
données et reçues par tous les membres du parlement.
L'archevêque se contenta de répondre que c'étoit au
parlement et au cardinal de Noailles à céder. De chez
l'archevêque de Cambray, le maréchal se rendit chez
le premier président, où il trouva le cardinal de
Noailles déjà arrivé avec l'abbé Minguy. Ce dernier
parla avec beaucoup de raison et d'esprit, et le maréchal
de Villars ayant fait voir la veille au cardinal combien
il lui importoit de n'avoir rien à se reprocher sur la
perte du parlement, ce prélat, entraîné par de si solides
raisons, acheva de se rendre, et la résolution fut prise
qu'il iroit le jour d'après déclarer au régent celle de
donner son mandement.
Le cardinal avoit désiré que le premier président
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 149
lui répondit d'une bonne partie des voix pour l'enre-
gistrement, et l'on avoit employé à se les assurer une
grande partie de la nuit et de la matinée. Le secret fut
résolu entre eux quatre sur ce que le cardinal devoit
dire au régent. De chez le premier président, le maré-
chal de Villars alla chez le chancelier, dont le départ
étoit arrêté au lendemain, le régent lui ayant donné
deux fois vingt-quatre heures, et lui ayant dit que, si
après cela il persistoit, il faudroit bien consentir à sa
retraite.
Le maréchal, qui étoit engagé au secret avec le car-
dinal de Noailles, ne le révéla pas au chancelier, et lui
dit seulement que le cardinal devoit aller le jour d'après
chez le régent à dix heures du matin. Le chancelier
devoit s'y rendre à neuf pour prendre congé. Le maré-
chal lui demanda de n'entrer chez le régent qu'après
que le cardinal en seroit sorti, sachant bien que ce que
le cardinal devoit dire au régent le disposeroit à rete-
nir le chancelier; ce qui arriva en effet. Le maréchal
de Villars alla au Palais-Royal comme le chancelier en
sortoit : celui-ci, avec un air riant, lui serra la main,
de manière qu'il comprit que tout alloit bien. Le maré-
chal entra dans le cabinet du régent, et lui demanda
s'il étoit content du cardinal. « Il m'a tout promis, et
m'a demandé deux jours, » répondit le régent ; « mais ce
n'est pas la première fois qu'il m'a manqué. — Oh ! »
répliqua le maréchal, « je vous réponds, moi, qu'il tien-
dra sa parole, et que Votre Altesse Royale sera très
satisfaite. »
Le jour même qu'il fut publié dans Paris que le par-
lement devoit être envoyé de Pontoise à Blois, le maré-
chal de Villars communiqua au maréchal de Villcroy
150 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
un projet dont l'exécution auroit été aussi utile que
facile.
Les deux jours convenus se passèrent ; le cardinal
de Noailles, suivant son engagement, remit son man-
dement imprimé au régent, et alla ensuite le porter
au roi. Le moment d'après, le maréchal de Villars vit
le régent qui lui dit : « Vous êtes un bon négociateur ;
ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais. Mais au reste,
je vous suis très obligé de la manière dont vous avez
conduit toute cette affaire. » Le même jour, on expé-
dia des lettres de cachet pour révoquer l'éloignement
du parlement à Blois et pour le laisser à Pon toise.
Cette affaire fit beaucoup d'honneur au maréchal de
Villars, car l'intérêt de l'État étoit tellement attaché à
la conservation du parlement, que le public connut
aisément que, lorsqu'il étoit question de son bien, on
pouvoit compter sur le zèle et sur la fermeté du maré-
chal. Il en reçut aussi des lettres de félicitation de
presque toutes les provinces, et il n'y eut guère de
ministres étrangers qui ne vinssent lui en faire com-
pliment.
Nous voilà au courant des affaires et de la vie du
maréchal, et, quoique les temps présents ne permettent
pas toujours une liberté entière, la même vérité qui
a été exactement observée dans tout le cours de ces
mémoires sera néanmoins également suivie dans le
reste, et si l'on n'y dit pas tout, du moins ce que l'on
dira sera incontestablement vrai.
Le parlement demeura établi à Pontoise, mais les
dispositions étoient favorables pour le faire revenir à
Paris. Il s'agissoit de faire enregistrer les déclarations
du roi sur la constitution, et le parti janséniste, outré
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 151
de l'accommodement du cardinal de Noailles, n'oublioit
rien pour empêcher cet enregistrement. On répandit
des imprimés pour soulever les esprits, et ils occasion-
nèrent une lettre du maréchal de Villars au premier
président.
Comme les meilleures tètes et même tout le parle-
ment étoient déterminés à enregistrer, l'enregistre-
ment se fit tout d'une voix. L'abbé PucelleS homme
d'esprit et de mérite, mais regardé comme le plus
ardent ennemi de la constitution, parla avec beaucoup
de sagesse sur l'enregistrement. Le régent fut content,
et le maréchal de Villars le pressa d'abord sur le retour
du parlement à Paris. Le régent assura que ses inten-
tions étoient bonnes, sur quoi le maréchal répliqua :
Qui cita dat bis dat.
Il fut question, pendant deux jours, de deux affaires
importantes : l'une étoit le retour du parlement, l'autre
de faire arrêter Law, soutenu avec la plus grande
vivacité par M. le Duc, par M'"^ la Duchesse et par
tous ceux dont il avoit causé les fortunes également
immenses et honteuses par leur excès. Le régent voyoit
tout perdu et promettoit tous les jours d'ôter Law de
place. Il s'en étoit expliqué au maréchal de Villeroy,
au chancelier, au maréchal de Villars et à plusieurs
autres portés par l'amour du bien public à ne rien
oublier pour déplacer un homme qui avoit détruit le
royaume.
Le maréchal de Villars fut appelé alors à un conseil
de peu de personnes, où il fut principalement question
1. L'habile et intègre conseiller- clerc de la grand'chambre
(Saint-Simon, XII, 299).
152 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
des désordres de la peste et des moyens de l'empêcher
de s'étendre. Le régent promit l'éloignement de Law,
et, effectivement, le mercredi 27 décembre de l'année
1720, il eut ordre de se rendre au Palais-Royal, à
trois heures après midi, avec MM. de La Houssaye et
\ Crozat. Il fut résolu que M. de La Houssaye seroit
l déclaré contrôleur général et que Crozat examineroit
5 les comptes de la banque. Cette résolution fut publique
l dès le soir : il le fut aussi que M. le Duc, en consen-
I ^ tant à l'éloignement de Law, avoit exigé que l'on ôteroit
I à M. Desforts les fonctions de contrôleur général qu'il
f exerçoit, comme nous l'avons dit, sous le nom de
I premier commissaire des finances. M. de La Houssaye
en avoit déjà refusé l'emploi parce qu'on le vouloit en
quelque manière dépendant de Law, mais cette place
lui fut donnée pour lors avec autorité entière. C'étoit
un homme d'assez bon esprit, ferme, qui avoit les qua-
lités d'un bon citoyen et d'un homme d'honneur, mais
d'ailleurs peu capable de gouverner les finances. Il
avoit servi plusieurs campagnes, en qualité d'intendant,
dans les armées que commandoit le maréchal de Vil-
lars, qui demanda au roi la permission de le mener
aux conférences de Rastadt, et servit dans les négo-
ciations où la paix fut signée le 7 mars 1714. Le
maréchal de Villars lui fit le même compliment sur son
nouvel emploi que celui qu'il avoit fait au chancelier
Daguesseau à son retour de Fresne, et lui dit : « Les
qualités les plus nécessaires à un homme actuellement
en place sont l'honneur et la fermeté, puisque les fri-
pons sont présentement un des plus grands malheurs
de l'État. » M. de La Houssaye commença son admi-
nistration en honnête homme. Le bruit étoit fort
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 153
répandu que la disgrâce de Law n'étoit pas sincère, et
bien des gens la comparoient à l'éloignement du car-
dinal Mazarin dans le pays de Cologne, d'où il gouver-
noit la reine mère et par conséquent la cour et le
royaume. Le nouveau contrôleur général connut la
nécessité de détruire cette opinion. Il envoya chercher
les directeurs de la Compagnie des Indes et leur dit :
« Je sais que plusieurs de vous autres veulent toujours
compter sur le crédit de M. Law. Je vous défends
donc d'avoir aucun commerce avec lui, directement
ou indirectement, et, si quelqu'un manque à ce que je
lui ordonne, je lui ferai sentir mon autorité. »
A peine se fut-il expliqué ainsi, que, dans les exa-
mens qui se firent de toutes les caisses, il se trouva
qu'on avoit trompé le régent en tout, et avec la dernière
impudence. Law lui avoit toujours dit que sa grande
peine étoit la perte considérable que le roi feroit par
la diminution des espèces indiquée au 1 ^"^ janvier 1 721 ,
le roi ayant, disoit-il, plus de trente millions en espèces
dans les caisses de la banque. Cependant il ne s'y
trouva pas un écu. Sur cela, M. de La Houssaye alla
trouver M. le Duc pour l'informer des crimes de Law.
« Je vois bien, » lui répondit ce prince, « que vous
voudriez qu'on le mît à la Bastille. Je ne suis point de
sentiment qu'il sorte du royaume. M. le duc d'Orléans
m'a donné parole qu'il ne seroit point arrêté : voulez-
vous conseiller à M. le duc d'Orléans de me manquer
de parole? — Non, » lui répondit le contrôleur géné-
ral, « mais je prendrai la liberté de vous conseiller
de remettre cette parole, et la justice veut qu'on fasse
renfermer un homme qui a commis des crimes connus
et suivant les apparences qu'on ne connoit pas encore
154 MÉMOIRES DE VILLARS. [1720
et que vous ignoriez sans doute lorsque vous lui avez
promis votre protection. »
Le régent consentit enfin que Law sortit du royaume.
Cette permission fit murmurer tous les gens de bien,
et le maréchal de Villars, suivant son caractère, alla
trouver le régent et lui dit : « Si la conduite que Votre
Altesse Royale m'a vu tenir depuis le commencement
de la régence méritoit son attention, elle y trouveroit
des marques continuelles de mon attachement au bien
de l'État et à vos intérêts. J'oserai donc vous dire que,
si vous avez quelque serviteur fidèle, il doit vous
représenter que rien ne peut vous faire personnelle-
ment un plus grand tort que de laisser sortir du
royaume un homme qui a trouvé le moyen de le ruiner
en deux ans, et qu'enfin c'est vouloir prendre sur
vous une partie de la juste horreur que l'on a pour
lui, si vous ne l'abandonnez pas à la justice. » Le régent
répondit à cette instance comme un homme déterminé
à la résolution prise de le laisser sortir, et en assurant
qu'on ne pouvoit le tromper en rien. Law partit donc
de la Marche le %9 décembre : il passa par Paris, où
il resta dans sa maison quatre heures de la nuit, qu'il
employa à prendre des papiers; après quoi, il gagna
très diligemment la frontière, laissant les finances dans
le plus cruel désordre où elles eussent jamais été. En
effet, presque tous les rentiers étoient ruinés, et l'ar-
gent étoit si rare que les seigneurs les plus puissants,
mal payés de leurs appointements et de leurs fermiers,
ne trouvoient à emprunter ni sur leurs terres ni même
sur des pierreries. On fit arrêter et conduire à la Bas-
tille Bourgeois, caissier de la compagnie et de la
banque, Fromaget et Durevest. MM. de Trudaine,
1720] MÉMOIRES DE VILLARS. 155
Ferrand et Machault, conseillers d'État, furent nommés
pour les interroger. Il étoit de la dernière importance
de faire arrêter un très grand nombre de gens qui
avoient des biens immenses dans les pays étrangers
aussi bien que dans le royaume ; ce qui fut différé par
des raisons peu solides.
On apprit cependant que Law étoit arrivé à Bruxelles
avec deux chaises de poste aux armes de M. le duc
d'Orléans et de M. le Duc, et qu'il avoit été fort bien
reçu par le marquis de Priez \ administrateur général
des Pays-Bas.
Milord Londonderry partit de Londres sur les bruits
de la disgrâce de Law, et vint présenter des placets
au régent pour une dette de quatre millions six cent
mille livres, monnoie de France. Il lui fut répondu
que la voie de la justice étoit ouverte. Sur cette
réponse, le milord envoya des courriers pour tâcher
de faire arrêter Law en quelque endroit qu'il pût être.
L'envoyé de l'empereur, le nonce Macei* et l'abbé
MareUi, qui alloit internonce à Bruxelles, dirent, en
dînant chez le maréchal de Villars, qu'on leur mandoit
de Bruxelles que Law avoit dit publiquement qu'il
avoit laissé cent cinquante millions à Paris, et qu'il y
en avoit encore autant dans les banques étrangères.
Sur ces divers bruits, on trouvoit qu'on avoit fait une
faute capitale en ne le faisant pas arrêter.
1. Massei, qui fut dix ans nonce à Paris, puis cardinal, était
un prélat de haute raison, « modeste, droit et qui toute sa vie avoit
eu de fort bonnes mœurs » (Saint-Simon, XVII, 78).
2. Le marquis de Prié, Piémontais au service de l'Autriche,
d'abord ambassadeur à Rome, puis gouverneur des Pays-Bas
autrichiens, habile, instruit, ambitieux et entreprenant.
156 MÉMOIRES DE YILLARS. [1720
On tint le 29 décembre une assemblée générale de
la compagnie des Indes, où le régent, M. le Duc et
tous les seigneurs qui étoient de cette compagnie
assistèrent. Il y fut résolu que les recettes générales,
les monnoies et tous les autres revenus du roi seroient
désunis de la compagnie des Indes, à laquelle on laissa
seulement la ferme du tabac. Cette compagnie nomma
huit directeurs généraux, qui furent les ducs de
Gramont, d'Antin, de Ghaulnes, de Vendôme, M. "*^
de Mézières, de Chattes et Landivisio. Outre ces huit
principaux directeurs, on en nomma d'autres d'un
ordre fort inférieur ; sur quoi il s'éleva une voix qui
dit : « Songeons seulement à prendre des gens de
bien. » Cette décision faite, le régent sortit; et, comme
l'union des revenus publics à la compagnie avoit fait
du trouble dans l'État, ainsi que le maréchal l'avoit
soutenu hautement dans le conseil de régence, la sépa-
ration de ces mêmes revenus remit quelque calme
dans les esprits.
Effectivement, lorsque l'administration de tous les
revenus de l'État fut donnée à la compagnie, ceux du
conseil de régence qui avoient intérêt aux actions
remercièrent le régent, et lui dirent que cette résolu-
tion tranquilliseroit le public. Sur cela le maréchal de
Villars avoit pris la parole et dit qu'il y avoit « un autre
public beaucoup plus nombreux, et sans comparaison
beaucoup plus considérable de toute manière, qui
demeuroit dans une cruelle agitation, et qu'il ne fal-
loit pas souffrir que les actionnaires se comptassent
pour le public. »
1. En blanc dans le manuscrit.
1721] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 157
Le marquis de Ganillac répliqua que de ces derniers
il y en avoit dix contre un : « Dites vingt contre un, »
ajouta l'évêque de Troyes. Sur quoi, le maréchal de
Villars, adressant la parole au régent, lui dit : « Vous
voyez, monseigneur, que ces messieurs, qui veulent
être le public, ne peuvent se flatter de l'être qu'aveu-
glés par leurs intérêts. » Mais la question étoit déjà
décidée dans l'esprit du régent. La cabale des action-
naires, soutenue fortement par M. le Duc, étoit puis-
sante. Les directeurs s'assemblèrent chez ce prince
plusieurs fois, n'oublièrent rien pour tirer tous les
avantages possibles de la délibération qui venoit de
désunir de la compagnie des Indes les revenus du roi.
1721. Cependant l'arrêt parut le 8 janvier, et dès
lors les Paris et Bernard travaillèrent à faire des
fonds pour le paiement des troupes et des rentes de
la ville.
Les directeurs de la compagnie et tous les action-
naires employèrent tout de leur côté pour soutenir
leurs fortunes immenses, au hasard d'achever l'entière
destruction de l'État, pendant que ceux qui vouloient
l'empêcher étoient bien éloignés de montrer la fermeté
nécessaire pour cela. On voyoit au contraire, et avec
douleur, que l'avarice et le vice unissent bien plus
étroitement les fripons que les gens de bien ne le sont
par la vertu, les derniers se reposant presque toujours
sur les bonnes intentions, et les autres n'oubliant rien
pour faire réussir leurs pernicieux desseins. Nous
avons vu plus haut ce que le maréchal de Villars avoit
fait pour les intérêts du parlement, lorsqu'il empêcha
sa translation à Blois, ce qui auroit infailliblement
causé la perte de ce corps avec la retraite du chance-
158 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1721
lier, et ce qui, par conséquent, auroit fait triompher
les ennemis du bien public. Il résolut encore de réunir
les Pairs avec le parlement. Nous avons déjà dit les
causes de leurs divisions. Les plus honnêtes gens de
ce corps, persuadés que cette réunion étoit nécessaire
pour le bien de l'État, étoient bien résolus à n'être pas
difficiles, et, de leur part, les Pairs étoient disposés à
se contenter de quelques avances d'honnêteté du pre-
mier présidente
Elles furent résolues entre le maréchal de Villars et
lui. Mais il faut dire ce que le premier président ne
découvrit jamais au maréchal.
Il étoit dans la plus vive inimitié avec le duc de
Saint-Simon ; celui-ci avoit parlé du premier président
dans les termes les plus injurieux^; il s'opposa même
fortement au mariage du duc de Lorges avec la fille
du premier président, mais, le mariage consommé,
leur réunion se fit par le moyen de la duchesse de
Lauzun. Par cette réunion, le duc de Saint-Simon pré-
tendit obtenir la décision de toutes les contestations
qui étoient entre les Pairs et le parlement. Le régent
donna au premier président un mémoire des préten-
tions des Pairs, et le même qui avoit été dressé dès le
temps du feu roi. Par ce mémoire, les Pairs vouloient
absolument le bonnet ; le conseiller qui coupoit les
Pairs ôté, parce qu'il y en avoit un à la dernière place de
1. Jean-Antoine de Mesmes, nommé premier président en 1712.
2. On peut en juger par le portrait que Saint-Simon a tracé
dans ses Mémoires (IX, 171) : «... ni âme, ni honneur, ni pudeur;
habile à donner le change, à tromper, » etc.. « Il m'étoit cruel,
dit-il ailleurs, de voir mon beau-frère épouser la fille d'un homme
que je faisois profession d'abhorrer » (XVII, 59).
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 159
chaque banc. Ils demandoient encore le rétablissement
de l'ancien usage, qui mettoit la cour siiflîsamment
garnie de Pairs. Le premier président assembla les
présidents à mortier et leur demanda leur avis. Ils
balancèrent s'ils opineroient par les anciens ou par les
derniers, et il fut résolu de commencer par la tète.
Le président de Novion* parla sans décider, le prési-
dent d'Aligre obscurément, le président de Lamoignon
dit qu'il étoit de l'intérêt de l'État, de celui du parle-
ment et des pairs que la division cessât, que, selon
les apparences, les pairs obtiendroient la majorité, ce
qu'ils désiroient, et qu'il valoit mieux se relâcher de
bonne grâce sur la plupart de leurs prétentions. Les
autres présidents furent partagés, mais tous convinrent
qu'il falloit se réunir.
Le maréchal de Villars ignoroit cette négociation
lorsqu'il travailloit avec le premier président pour
faire cesser la division, et son sentiment, comme celui
des ducs de Sully, de la Rochefoucault , de Luxem-
bourg, de la Feuillade et plusieurs autres, étoit que
l'on se contentât des plus légères marques d'honnêteté
que donneroit le parlement, d'autant plus que ce corps
ayant éprouvé depuis peu de terribles mortifications,
il ne paroissoit pas convenir aux Pairs de prendre ce
temps-là pour être difficiles. Le maréchal de Villars fut
averti par un président à mortier de la délibération
qu'il y avoit eu chez le premier président, et il convint
avec celui-ci qu'à la première réception le premier
président demeureroit découvert, sans bonnet, aussi
1. André Potier de Novion, petit-fils du premier président de
Novion, fiit nommé premier président, en 1723, à la place de
Mesmes : « un fou succédant à un scélérat, » a dit Saint-Simon,
160 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
bien pour les conseillers que pour les Pairs, qui, ayant
résolu d'être faciles, ne pouvoient guère se réduire à
de plus modestes prétentions.
Le maréchal de Villars alla passer quatre jours à
la campagne, et à son retour il apprit que plusieurs
Pairs avoient résolu de ne pas aller à la réception du
duc de Nevers, qui de voit se faire le mardi suivant.
La veille, les ducs de la Rochefoucault et de la Feuil-
lade vinrent dès le matin chez le maréchal de Villars
et lui demandèrent s'il étoit dans le dessein d'aller ou
de n'aller pas au parlement. Le duc de la Rochefou-
cault lui dit même que le duc d'Antin ayant demandé
à lui parler le matin, il l'avoit remis à l'après-midi pour
savoir auparavant ce que pensoit le maréchal de Vil-
lars. « Puisque le bien de l'État nous a tous portés à
croire la réunion nécessaire, je suis d'avis, » dit le
maréchal de Villars, « d'aller au parlement. » Et, en
effet, ces messieurs y étoient déjà bien résolus, quand
même les choses auroient dû se passer à l'ordinaire.
Cependant, le maréchal de Villars leur dit qu'il ver-
roit le premier président le soir. Celui-ci l'assura qu'il
ôteroit son bonnet, mais en même temps il le pria de
n'en rien dire.
Le lundi matin, les ducs de la Feuillade et de la
Rochefoucault vinrent chez le maréchal de Villars lui
demander ce que le premier président lui avoit dit,
mais, comme il lui avoit promis le secret, il ne fit que
leur serrer la main, ce qui suffisoit pour leur faire juger
que les Pairs recevroient la petite honnêteté dont ils
vouloient bien se contenter. Ces deux messieurs allèrent
de chez le maréchal au Palais-Royal et trouvèrent le
premier président qui sortoit du cabinet du régent.
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 161
Ils retournèrent chez le maréchal et lui dirent : « Le
premier président a été moins discret que vous et
nous a positivement assuré que nous serions contents.
— « Le premier président est maître de son secret, »
leur répondit le maréchal de Villars, « mais, pour moi,
je n'avois pu que vous serrer la main. » Le premier
président alla au Palais-Royal chez M. le prince de Gonty ,
qui avoit fortement travaillé à la réunion, persuadé
qu'elle étoit nécessaire au bien de l'État ; et le premier
président ne faisoit cette démarche que pour assurer
que messieurs les Pairs seroient contents. Le prince
de Gonty vint le même jour diner chez le maréchal
de Villars et lui redit les paroles du premier pré-
sident, et qu'il n'y avoit pas lieu de douter que les
contestations ne finissent le jour d'après, puisque les
Pairs vouloient bien se contenter de l'honnêteté qu'on
étoit disposé à leur faire. Le jeune Gilbert, greffier en
chef du parlement, vint l'après-midi chez le maréchal
de Villars, et, ne l'ayant pas trouvé, il y revint à dix
heures du soir, lorsqu'on étoit à table, et lui dit de la
part du premier président qu'il ne pouvoit rien faire.
« S'il n'étoit question que de ce qui s'est passé entre
le premier président et moi, » répondit le maréchal,
« j'en serois quitte pour n'aller pas au parlement,
mais M. le prince de Gonty, MM. de la Rochefoucault
et de la Feuillade me sont venus dire le jour même
que le premier président feroit ce qu'il avoit promis,
et qu'ainsi ils ne pouvoient douter qu'il ne tint parole. »
Gilbert fut étonné que le premier président, si engagé,
voulût se dédire, et le maréchal de Villars lui dit qu'il
ne le croiroit jamais et qu'il iroit au parlement.
Gependant une espèce de vertige qui régnoit alors
IV 1 1
16^ MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
sur toute la nation empêcha encore une fois que les
bonnes intentions du maréchal de Villars dans cette
conjoncture n'eussent un plein effet, et le premier pré-
sident, convaincu par une infinité de bonnes raisons que
rien n'étoit plus nécessaire pour le bien de FÉtat, pour
l'avantage des Pairs et du parlement que d'être bien
ensemble, perdit cependant l'occasion de calmer toutes
les petites agitations qui les divisoient, s' étant laissé
prévenir par le président de Novion et quelques autres
qui avoient des sentiments contraires et moins de dis-
positions à la paix : la conduite entière du président
de Novion, surtout lorsqu'il fut fait premier président,
place dont il se démit dix jours après'', ne marquoit
pas un jugement bien solide.
Revenons à présent aux efforts que faisoit toute la
cabale de Law pour le soutenir lui et les fortunes
exorbitantes qui s'étoient faites par la ruine des deux
tiers du royaume.
M. de la Houssaye montra assez de fermeté dans
les commencements : ce nouveau contrôleur général
étoit bien aise de s'appuyer des avis du maréchal de
Villars, non pour la direction des finances que le
maréchal déclaroit n'entendre pas, mais pour se bien
conduire dans une situation où la fermeté principale-
ment étoit nécessaire. 11 ne suffit pas, en effet, d'avoir
ôté à la compagnie des Indes l'administration de tous
les revenus de l'État. Cette compagnie prétendoit prou-
ver que le roi lui étoit redevable de plus de neuf cents
millions, et l'on vouloit faire voir, au contraire, qu'elle
1. Il ne se démit qu'un an après sa nomination, en décembre
1724 (Saint-Simon, XIX, 219).
1721] MÉMOIRES DE YILLARS. 163
luiredevoit plus de douze cents millions. Une si énorme
dififérence dans les affaires du roi pouvoit ou les rui-
ner entièrement ou donner quelque espérance de les
relever.
On tint un conseil de régence, où tous les secrétaires
d'État furent assemblés, et le maréchal de Villars fut
averti de la matière qui devoit y être traitée. A peine
eut-on pris place que M. le Duc se leva, et, adressant
la parole au roi, dit : « Sire, on va traiter une matière
dans laquelle j'ai intérêt, puisqu'elle regarde la com-
pagnie des Indes, mais, afin d'être plus libre à parler
pour cette compagnie, je vais en séparer mes intérêts,
et, pour cela, je déclare que je remets à Votre Majesté
quinze cents actions, que je désire être brûlées. » M. le
comte de Toulouse dit : « J'en ai quatre cents qui
viennent de mes rentes sur la ville, et je veux bien les
remettre aussi, » — « Celles qui viennent de votre
bien, » lui répondit le duc d'Orléans, « vous devez les
garder, » M. le duc d'Antin dit qu'il en avoit deux cent
soixante-deux qui venoient de Dieu grâce, et qu'il les
remettoit.
Le contrôleur général lut alors un mémoire qu'il
avoit fait sur la question qui étoit de savoir si la banque
et la compagnie des Indes étoient unies; elles ne
dévoient pas rendre compte de l'administration, et,
pour cela, on lut des articles qui établissoient l'union.
« Vous ne lisez pas les articles entiers, » reprit M. le
Duc, et, sur cela, les deux arrêts qui établissoient cette
union furent lus. On alla ensuite aux opinions. M. Le
Blanc parla le premier, et on vit qu'il vouloit favoriser
la compagnie, mais on le releva, et il conclut par dire
qu'elle étoit tenue de rendre compte, M. d'Armenon-
164 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1721
ville, gagné, à ce qu'on disoit, par la compagnie,
dit que l'on ne pouvoit la condamner sans l'entendre,
et qu'il falloit lui donner du temps pour expliquer ses
raisons. Cependant, par les mémoires qu'elle avoit
déjà présentés et par une seconde lecture que l'on fit
des raisons qu'elle avoit alléguées pour se défendre de
l'union, il fut forcé de convenir qu'elle étoit constante.
Le maréchal de Villars dit qu'elle l'étoit d'autant plus
qu'il s'y étoit opposé dans le conseil où elle avoit été
résolue et qu'il avoit soutenu fortement qu'elle étoit
contraire au bien public; qu'au reste, il seroit surpre-
nant que cette compagnie n'eût voulu l'union que pour
charger le roi des dettes immenses, folles et exorbi-
tantes qu'elle avoit faites, et qu'ensuite elle désirât la
désunion pour mettre les dettes sur le compte du roi.
Tout le reste du conseil fut d'avis que l'union étoit
certaine, et par conséquent la compagnie fut déclarée
comptable au roi.
L'arrêt en fut expédié malgré de fortes oppositions
des principaux actionnaires qui étoient en grand crédit.
On en expédia un aussi pour liquider les dettes et
pour tâcher de démêler ceux des actionnaires qui
avoient été obligés de mettre en actions le fonds de
leurs biens d'avec ceux qui de rien avoient fait des
fortunes immenses aux dépens des biens légitimes des
Français et de tous les rentiers du royaume. Ces deux
arrêts furent résolus.
Le jour d'après, les actionnaires furent rassemblés
chez M. le Duc, où ils prirent la résolution de deman-
der que M. d'Armenonville, sur lequel ils comptoient,
fût chargé de présenter leur requête et de rapporter
au conseil tout ce qui regardoit leurs intérêts. Il se
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 165
répandit un bruit que le régent l'avoit accordé et que
M. de la Houssaye seroit ôté de sa place. Les Paris
furent menacés et on n'oublia rien pour les intimider.
Cette incertitude dans les affaires, mais surtout dans
celles des finances, dérangea toutes les opérations.
Le maréchal de Villars étoit fort inquiet des traverses
qui ébranloient le contrôleur général, et, comme il
étoit fort à craindre que si on l'ôtoit de sa place elle
ne fut donnée à quelque malhonnête homme, il n'oublia
rien pour l'encourager à la fermeté nécessaire en
pareille conjoncture. Il comptoit donc assez que le
contrôleur général seroit ferme, mais il doutoit du
garde des sceaux d'Armenonville, et les actionnaires
répandoient qu'il leur étoit favorable. Cependant il
étoit d'une nécessité indispensable que ces deux
hommes pensassent et agissent de concert. On passa
trois semaines dans ces agitations, et l'on résolut encore
un troisième arrêt pour confirmer les deux premiers.
Pendant ce temps-là, il arriva une affaire qui occupa
le public et qui augmenta sa haine pour le duc de la
Force et le mépris que lui avoient attiré ses bassesses
auprès de Law. Il étoit le premier et le plus ardent à
soutenir toutes les propositions abominables de ce
destructeur de la nation. Il avoit fait une fortune con-
sidérable, et il étoit établi que tous les moyens avoient
été employés par lui pour l'augmenter. Depuis plu-
sieurs mois, on disoit qu'il avoit acheté toute la bou-
gie et tous les suifs de Paris et de plusieurs provinces.
Mais, à la fin, les marchands de Paris découvrirent
qu'il avoit un magasin dans les salles et dans l'ancienne
bibliothèque des Vieils-Augustins. Ils en portèrent leurs
plaintes au lieutenant général de police. Le duc de la
166 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
Force alla au Palais-Royal, pleura, cria à l'injustice,
s'adressa au régent et laissa entendre au public que,
s'il avoit acheté des marchandises, c'étoit par les
ordres de ce prince. Le régent, piqué de ces discours,
donna liberté de porter l'affaire au parlement, déjà
animé contre le duc de la Force par une opinion assez
apparemment fondée qu'il avoit été un des plus ardents
à poursuivre sa perte. On fit mettre en prison un
nommé L'Orient, qui fut déclaré facteur du duc de la
Force, et enfin, le samedi 15 février 1721, tous les
Pairs furent convoqués et toutes les chambres assem-
blées. Messieurs les princes du sang et dix-huit Pairs
se trouvèrent au parlement. Les gens du roi ouvrirent
la séance. Les deux rapporteurs parlèrent, car, en
matière d'affaires concernant les Pairs du royaume, il
y a toujours deux rapporteurs : c'étoient, en cette
occasion, MM. Ferrand et Paris. Les avis étoient en
quelque manière partagés. Les conclusions des gens
du roi allèrent à faire arrêter Duparc et Bernards,
domestiques ou affîdés du duc de la Force; le sieur
Le Feron, un des plus anciens conseillers, fut d'avis,
outre cela, d'assigner le duc de la Force pour être oui,
et de publier des monitoires. Il y eut sur cela plusieurs
discours très beaux. Les premiers Pairs qui opinèrent
furent de l'avis de M. Le Feron ; le maréchal de Villars
dit : « Je vois avec une véritable douleur, mêlée de
quelque honte, qu'un Pair de France, dont les ancêtres
se sont distingués par leur valeur et par leur zèle pour
le service de nos rois, puisse être soupçonné d'un
commerce indigne de sa naissance. Je veux présumer
qu'il se lavera de ces indignes soupçons, et j'espère
qu'il ne sera pas dit que de nos jours il y ait eu des
17*21] MÉMOIRES DE VILLARS. 167
personnes d'une condition distinguée convaincues de
crimes que Ton ne pardonneroit pas à de misérables
banqueroutiers. Je le souhaite pour la gloire de la
nation, et je crois que c'est servir M. le duc de la Force
que d'être de l'opinion la plus sévère pour sa justifica-
tion. Il doit désirer que l'on mette en prison tous ceux
qui pourront éclaircir une affaire aussi fâcheuse, et être
entendu lui-même. Enfin, je suis de l'avis de M. Le
Feron. »
Cet avis passa de cent trois voix contre cinquante-
deux. M. de la Force, pour éviter la signification,
déclara qu'il iroit répondre aux deux commissaires.
Il s'y rendit à l'heure marquée, et refusa d'ôter son
épée : sur quoi l'interrogatoire fut suspendu. 11 alla à
M. le duc d'Orléans et lui dit qu'il avoit plusieurs
exemples qui l'autorisoient à ne point ôter son épée.
M. le régent lui répondit que, si cela étoit, il avoit bien
fait de la vouloir garder. Le premier président, de son
côté, alla au régent lui expliquer les raisons que l'on
avoit de la faire ôter au duc de la Force, et lui cita des
exemples pour appuyer cette opinion. Il envoya ensuite
}>\. Gilbert, greffier en chef du parlement, chez le maré-
chal de Yillars, pour lui faire voir des extraits des
registres du parlement, par lesquels il paroissoit que
le duc d'Épernon, pair et colonel général de l'infante-
rie de France, avoit ôté son épée pour prêter serment
en qualité d'amiral ; que M. le comte de Toulouse
avoit de même ôté la sienne en pareille circonstance.
Sur ces divers exemples, le maréchal de Villars, pour
éviter entre les Pairs une nouvelle division, qui pour-
tant arriva quatre jours après, étoit de sentiment que
M. de la Force ôtàt son épée pour prêter serment,
168 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
et la remît pour l'interrogatoire. Le parlement crut
que cela étoit absolument impossible.
Le duc de Saint-Simon envoya au maréchal de Vil-
lars deux mémoires* qui attaquoient toute la conduite
du parlement à l'égard du duc de la Force, et où l'on
prétendoit, entre autres choses, que le parlement ne
devoit inviter les Pairs que sur des lettres patentes.
Il est certain qu'en quelques occasions précédentes, le
parlement ayant invité les Pairs, sa conduite avoit été
blâmée à la cour, et que cette invitation avoit été ôtée
des registres ; mais il est certain aussi que cette invi-
tation avoit été faite pour délibérer sur des affaires
d'État. Mais, dans la circonstance dont il s'agit ici, le
parlement, pour éviter l'invitation et en même temps
pour observer à l'égard des Pairs une conduite hon-
nête, les envoya avertir simplement, par les sieurs
Isabeau et Du , greffiers du parlement, qu'un tel
jour et à telle heure toutes les chambres dévoient être
assemblées, et qu'il devoit s'y traiter une matière qui
intéressoit messieurs les Pairs. Messieurs les princes du
sang s'y trouvèrent, et un fort grand nombre des
Pairs, une partie d'entre eux ne voulant plus aller au
parlement par les raisons de dispute ci-devant expli-
quées.
Il arriva une nouvelle affaire qui obligea d'assem-
bler encore une fois toutes les chambres du parlement.
Le duc de la Force, ayant été informé que, par un
1. Saint-Simon ne parle pas de ces mémoires : il est vrai que,
dans son indignation pour une affaire « si scandaleuse au parle-
ment, » il déclare ne vouloir que « l'énoncer et tirer le rideau
sur les horreurs qui s'y passèrent pendant le reste de l'année »
(XVII, 211).
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 169
ordre du lieutenant de police, on visitoit une maison
qui lui appartenoit, mais dans laquelle on ne trouva
personne de la livrée, s'y rendit avec un grand nombre
de domestiques, demanda au commissaire à voir son
ordre, le prit et alla le porter au régent, ce qui causa
une nouvelle plainte contre ce duc. Le parlement s'as-
sembla le samedi 19 février. Le duc de la Force s'y
trouva et prit sa place, tenant à la main un très long
mémoire. Il fit la faute de commencer à parler dans le
temps que les gens du roi parloient : le premier prési-
dent lui dit qu'il ne devoit pas interrompre les gens
du roi ni même se trouver au parlement ni en place
lorsqu'il s'agissoit d'un procès commencé contre lui.
Il insista pour parler, et le premier président pour le
faire sortir, ce qu'il fit en protestant contre l'obstacle
qu'on mettoit à entendre ce qu'il avoit à dire pour sa
justification.
Le maréchal de Villars, incommodé, ne put aller à
cette séance du parlement, et certainement il se seroit
opposé à ce qu'on refusât au duc de la Force la liberté
de parler, et à la violence de l'obliger de sortir, vio-
lence qui étoit véritablement contraire à la dignité d'un
Pair de France. Le soir, tous les Pairs furent invités
à se trouver le 20 chez le cardinal de Mailly, premier
Pair de France. Le cardinal de Rohan, étant venu voir
le maréchal de Villars le même jour, lui dit qu'il y
avoit une assemblée générale des Pairs résolue ; mais
le maréchal de Villars envoya s'excuser d'assister à
cette assemblée par la même raison qui l'avoit empê-
ché d'aller à la dernière séance du parlement, et il s'y
trouva très peu de Pairs.
Le jour suivant, le cardinal de Polignac, les ducs de
170 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
Sully el de Mazarin, de Richelieu et plusieurs autres
dînèrent chez le maréchal de Villars. Comme on sor-
toit de table, le prince de Conty arriva et dit au maré-
chal qu'il avoit à l'entretenir de choses importantes.
Il lui apprit que le duc de Saint-Aignan sortoit de
chez lui, où il avoit été envoyé par les Pairs qui s'étoient
trouvés chez le cardinal de Mailly, et qu'il lui avoit
apporté un mémoire ou requête au roi, dont le com-
mencement étoit les Pairs de France ; mais que cepen-
dant cette requête n'étoit signée que par le seul car-
dinal de Mailly, qu'elle contenoit plusieurs points
contre le parlement; que MM. de Mailly et d'Uzès
étoient allés la porter à Son Altesse Royale; que le duc
de Ghaulnes avoit été envoyé chez M. le Duc, et lui, duc
de Saint-Aignan, chez M. le prince de Conty. Ce prince
lui répondit qu'il étoit étonné que l'on présentât au
nom de tous les Pairs une requête qui n'avoit été médi-
tée que par un très petit nombre d'entre eux ; qu'il y
avoit même de l'apparence qu'elle avoit été résolue
et écrite avant que d'être examinée par l'assemblée
du matin , qui avoit été si peu nombreuse qu'elle
n'étoit pas composée du tiers des Pairs, qu'ainsi on
n'avoit pas dû mettre leur nom en général à la tête
d'une requête qui ne se trouvoit signée que par un
seul.
Le duc de la Feuillade, le duc de Melun^ et plusieurs
autres arrivèrent, dans ce moment, chez le maréchal
de Villars, et on convint de s'assembler le jour d'après
chez le duc de Luxembourg, qui étoit malade. Il fut
1. Louis II d'Espinay de Melun, « d'une grande maison, » dit
Saint-Simon, créé duc de Joyeuse en 1714, prit ensuite le titre
de duc de Melun.
1721] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 171
résolu de s'opposer aux fins de cette requête, qui
ôtoit aux Pairs de France la liberté d'être jugés, con-
formément à leurs premières prérogatives, par les
Pairs et par toutes les chambres assemblées.
Sur cette division des Pairs, le régent, auquel on
avoit voulu persuader que l'union des Pairs et du par-
lement éloit contraire à ses intérêts, envoya défendre
au parlement de continuer le procès du duc de la Force.
L'ordre fut porté par un huissier de la chaîne ; et, sur
cet ordre, toutes les chambres du parlement assem-
blées, MM. les princes du sang et les Pairs opinèrent
à faire des remontrances, et MM. les princes du sang
avec quatre Pairs assistèrent à la composition de ces
remontrances, et il fut dit que toutes les chambres
s'assembleroient le lundi pour les examiner. Elles
furent approuvées et présentées par le premier pré-
sident et environ trente conseillers de toutes les
chambres.
Deux jours après, le chancelier écrivit au parlement,
qui s'assembla le 3 février. Les trois princes du sang
s'y trouvèrent et grand nombre de Pairs. Le maréchal
de Villars n'arriva qu'après que la longue lettre du
chancelier au parlement eut été lue, et l'on avoit même
commencé à opiner sur cette lettre ; mais le premier
président, contre les règles et l'usage, eut pour le
maréchal de Villars l'honnêteté de faire cesser les opi-
nions et de rehre la lettre du chanceher tout entière.
Cette lettre étoit une manière d'excuse au parlement :
elle portoit en substance que le roi n'avoit pas résolu
de révoquer, mais seulement de suspendre, le procès
du duc de la Force, jusqu'à ce que Sa Majesté eût pu
connoître des divisions qui étoient entre les Pairs. On
172 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
convint de se rassembler a huitaine, pendant lequel
temps il fut enjoint aux gens du roi de solliciter une
réponse décisive.
Le 4 février, les Pairs, au nombre de vingt-deux,
s'assemblèrent chez le duc de Luxembourg. L'intention
du petit nombre des Pairs qui s'étoient assemblés chez
le cardinal de Mailly étoit de former un procès, pré-
tendant que les Pairs ne pouvant être convoqués que
par lettres patentes, l'invitation du parlement n'avoit
pas été régulière, ce qui entraînoit l'évocation de l'af-
faire du duc de la Force. En opinant, le maréchal de
Villars dit : « Messieurs, l'honneur de penser comme
messieurs les princes du sang me donnera toujours
une parfaite tranquillité sur mes sentimens, et je ne
croirai jamais possible d'en avoir de plus nobles ni de
plus élevés sur ma propre gloire, sur ma dignité, sur
le service du roi et sur le bien de l'État qu'en me
conformant aux leurs. Il est malheureux et plus sur-
prenant encore que quelques-uns de messieurs les
Pairs veuillent soupçonner le plus grand nombre de
n'être pas assez attentifs à soutenir les prérogatives
de la pairie, sur lesquelles nous ne devons pas être
plus difficiles que messieurs les princes du sang, ni
désirer plus que ce qu'ils prétendent. Nos droits sont
en bonnes mains, et nous devons tenir à gloire et à
honneur qu'ils regardent nos intérêts comme les leurs. »
Les Pairs s'assemblèrent le jour d'après, et vingt-
deux signèrent leur résolution, qui fut de députer chez
le régent quatre Pairs, dont M. l'évêque et duc de
Laon, comme l'ancien, porta la parole et dit que les
Pairs n'avoient point de procès qui pussent les obliger
à produire ; que leurs droits étoient certains et incon-
1721] MÉMOIRES DE VILLAJIS. 173
teslables; qu'ils aUendoient de la bonté et de la justice
de Sa Majesté qu'elle voudroit bien n'apporter aucun
changement à un établissement aussi ancien que la
pairie, qui étoit que les Pairs ne pouvoient être jugés
que par les Pairs et par toutes les chambres du parle-
ment assemblées, sans qu'aucunes lettres patentes
fussent nécessaires; que, si Sa Majesté avoit quelque
doute sur cela, elle avoit gens auprès d'elle qui pou-
voient l'informer du droit des Pairs, et que l'on trou-
veroit tous les éclaircissements nécessaires dans les
registres du parlement. Le régent dit qu'on lui avoit
donné divers avis d'une cabale contre ses intérêts
entre les Pairs et le parlement. On lui répondit que
ceux qui répandoient de pareilles calomnies méritoient
d'être nommés et punis, puisqu'ils pouvoient éloigner
de ses bonnes grâces les plus honnêtes gens du royaume
et les plus attachés au bien de l'État, et par conséquent
aux véritables intérêts de Son Altesse Royale.
Les ducs se retirèrent, et, le neuvième février,
jour du conseil de régence, le maréchal de Villars et
les autres Pairs qui en étoient furent avertis par un
valet de chambre du régent de ne se pas trouver au
conseil, parce que leur affaire devoit y être traitée.
Le prince de Conty vint au sortir du conseil chez le
maréchal de Villars, et lui apprit que le régent avoit
dit aux princes du sang, avant que de tenir le conseil,
que, s'ils ne vouloient pas que leurs noms fussent dans
la déclaration qui devoit être envoyée au parlement,
ils ne dévoient pas assister à la déUbération. Les trois
princes répondirent en même temps que s'ils sortoient
il falloit que M. le duc de Chartres sortît aussi. Le
régent, piqué de la proposition, dit qu'il falloit res-
174 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
pecter l'autorité du roi. Le comte de Gharolois répon-
dit : « Nous respectons l'autorité du roi, et aucune
autre. » Enfin ils demeurèrent au conseil et ne furent
pas d'avis de la déclaration ; ils demandèrent à n'être
pas nommés. Le comte de Toulouse demanda la même
chose, et le duc d'Orléans ne voulut pas que le duc
de Chartres fût nommé non plus.
Les Pairs s'assemblèrent le 1 0, et toutes les chambres
pareillement. La déclaration fut enregistrée avec toutes
les modifications suivantes, et dans ces termes :
« Registre, et ce requérant le procureur du roi, sans
que directement ni indirectement, ni en aucune ma-
nière que ce soit, ladite déclaration puisse faire aucun
préjudice aux droits et prérogatives des princes du
sang et des Pairs de France, qui sont d'être jugés au
parlement dans la cour, suffisamment garnie de Pairs,
aussi bien que tout autre ayant séance en ladite cour,
et sans qu'il soit besoin d'aucunes lettres patentes ; et
que le procès du duc de la Force sera continué selon
ses errements. » Ces modifications, comme on le voit,
annuloient en quelque manière la déclaration. Les
monitoires au sujet du duc de la Force furent ordonnés ;
ce qui allongea la procédure par l'obligation de trois
semaines nécessaires pour la publication des monitoires .
M. le Duc voyoit avec peine que les plus honnêtes
gens du royaume, uniquement attachés au bien de
l'État, s'étoient éloignés de lui par la protection qu'il
avoit donnée à Law, cet homme abominable qui avoit
fait un si grand tort au roi et au royaume. Ce prince
voulut se rapprocher les gens de mérite que le prince
de Gonty recherchoit avec soin, marquant un grand
désir d'avoir leur amitié et de concourir avec eux au
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 175
bien public. M. le Duc parla donc un jour au maréchal
de Yiilars à un bal, et lui dit qu'il n'osoit plus aller
chez lui, parce que le maréchal de Villars ne le voyoit
plus lui-même; que, cependant, il souhaitoit avec ardeur
d'avoir part à son amitié. Un autre jour, au sortir du
conseil, il s'expliqua encore plus fortement au maré-
chal de Yiilars, et se plaignit de ce qu'on ne rendoit
pas justice à ses bonnes intentions. Le maréchal de
Villars lui répondit avec sa franchise ordinaire que
l'on respectoit dans M . le Duc un esprit de suite et de
fermeté, mais qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui dire
que ces qualités, excellentes en elles-mêmes, étoient
plus dangereuses qu'utiles quand on suivoit un mau-
vais parti. Deux qualités étoient principalement néces-
saires aux grands princes, aux rois même, et à ceux
enfin qui avoient la principale part dans l'administra-
tion des états : la première de ces qualités est, conti-
nua-t-il, de préférer le discernement à l'invention, car
si c'est un grand bonheur d'imaginer les plus grands
et les plus heureux projets, il est encore plus solide
de savoir bien choisir parmi ceux que les autres pro-
posent. Une autre qualité, également nécessaire, est
de savoir avouer que l'on s'est trompé. M. le Duc
reconnut que cette dernière lui étoit nécessaire, mais
qu'il pouvoit assurer qu'elle ne lui manquoit pas ; qu'il
convenoit d'avoir été surpris et trompé ; que peut-être
beaucoup de gens avoient eu le même malheur, et
que, pour lui, il n'avoit jamais voulu soutenir que les
actionnaires de bonne foi. M. le Duc parla ensuite au
maréchal de Villars de la nécessité d'établir un conseil
bien moins nombreux que celui de régence, et qui pût
limiter l'autorité du régent.
176 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
Le contrôleur général travailloit vivement à rétablir
les finances, mais avançoit peu, toujours traversé par
les intérêts de la compagnie des Indes. Il prit enfin la
résolution de demander à Son Altesse Royale qu'elle
nommât sept conseillers d'État, c'est-à-dire d'ajouter
les sieurs Fagon, Trudaine et Machault aux quatre
premiers, à la tête desquels étoit le sieur d'Armenon-
ville, afin de décider une fois pour toutes les préten-
tions de la compagnie. Ce conseil s'assembla plusieurs
fois, et la compagnie présenta une requête, dans
laquelle il y avoit plusieurs faits qui dévoient faire
désirer au régent qu'elle ne fût pas imprimée. Cepen-
dant, le 3 avril 1721, les syndics de la compagnie en
portèrent des exemplaires à tous les conseillers de la
régence, et en distribuèrent un très grand nombre
dans le public.
Il y eut le matin, chez le régent, un conseil de
régence, auquel M. le Duc et M. le prince de Conty
avoient accoutumé d'assister : on résolut d'assembler
le même jour, sur les cinq heures du soir, les sept
conseillers d'État, le chancelier et le contrôleur général.
M. le prince de Conty demanda au régent si M. le Duc
s'y trouveroit et il lui dit que non. Il demanda la même
chose au chancelier et au contrôleur général, qui lui
répondirent tous deux que M. le Duc n'y seroit pas.
11 vint en sortant dîner chez le maréchal de Villars,
sans avoir aucun dessein d'aller à ce conseil. Le hasard
fit qu'entrant dans le Palais-Royal pour aller voir la
maréchale de Rochefort, il vit le carrosse de M. le Duc
dans la cour; ce qui l'obligea à monter chez le régent.
Il lui fit dire par un premier valet de chambre qu'il
vouloit lui dire un mot. Le régent renvoya le valet de
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 177
chambre, sans vouloir parler au prince de Conty. Ce
prince s'étant plaint quelque temps auparavant de ce
qu'il n'étoit pas appelé à des conseils où M. le Duc
assistoit, le régent l'avoit assuré que cela n'arriveroit
plus, et que si, par hasard, il n'étoit pas averti toutes
les fois que M. le Duc seroit appelé à quelque conseil,
il pouvoit y venir. Le prince de Conty regarda donc
comme un affront ce qui venoit de lui arriver, d'autant
plus que le matin même, pendant le conseil où assis -
toit ce prince, le premier président étant venu pour
parler au régent, il s'étoit levé, et avoit quitté le con-
seil pour aller l'entretenir.
Le prince de Conty vint deux fois le jour même
chercher le maréchal de Villars, et, ne l'ayant point
trouvé, il envoya le duc de Richelieu pour le prier
qu'il pût lui dire un mot le lendemain matin. Il vint
en effet, et parut très irrité de ce qui lui étoit arrivé
la veille.
Le maréchal de Villars crut qu'il ne convenoit pas
au régent que le prince de Conty allât faire sa plainte
lui-même, et il se chargea d'aller parler au régent. Il
ne put le voir ce jour-là, parce qu'il étoit allé passer
la journée entière à Asnières, et ne put lui parler que
le lendemain. Il trouva d'abord le régent très vif, et,
dès les premières paroles du maréchal, il lui dit qu'il
étoit surprenant que messieurs les princes du sang
crussent devoir être, malgré lui, dans les conseils qu'il
tenoit, qu'ils étoient bien soutenus, mais qu'il le seroit
encore plus qu'eux. Sur ces paroles, le maréchal de Vil-
lars, se trouvant un peu piqué, lui dit : « Votre Altesse
Royale me pardonnera de répondre un peu lentement
à ce qu'elle vient de me dire ; ce n'est pas que je
IV 12
178 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
puisse être inquiet sur sa vivacité ni sur la mienne,
et mes expressions seront toujours conformes au pro-
fond respect que je lui dois. Je commencerai par lui
dire que je me sais bon gré de m'ètre chargé, sans
que M. le prince de Conty le désirât, de lui faire des
plaintes très justes sur un mauvais traitement dont
il étoit sensiblement touché, et avec raison. Votre
Altesse Royale lui a fait dire il y a plus de trois mois,
par la princesse de Rohan, qu'elle vouloit absolument
compter sur son amitié ; qu'il n'avoit qu'à faire con-
noître tout ce qu'il pouvoit désirer, et qu'il trouveroit
des facilités sur tout, soit qu'il s'agit d'argent, de
charges ou d'autres avantages. M. le prince de Conty
remercia et pria la princesse de Rohan de vous assu-
rer que Votre Altesse Royale pouvoit compter sur son
attachement très sincère; que ses premiers devoirs
regardoient le bien de l'État, et que les seconds étoient
d'être son serviteur tant qu'elle procureroit le service
du roi et le bien de l'État, comme il étoit persuadé
qu'elle n'avoit point d'autres vues. »
« Peu de jours après ces marques d'amitié de Votre
Altesse Royale, elle assembla un conseil de peu de
personnes, où M. le Duc fut appelé, et non M. le
prince de Conty. Il en fit ses plaintes à Votre Altesse
Royale, qui l'assura que cela n'arriveroit plus, et qu'il
pouvoit entrer dans tous les conseils oii M. le Duc
assisteroit. »
« Avant-hier, au conseil des finances du matin, Votre
Altesse Royale indiqua un conseil pour l'après-midi.
M. le prince de Conty lui demanda si M. le Duc y
seroit; elle l'assura que non. M. le chancelier et M. de
la Houssaye lui dirent la même chose. Le hasard fait
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 179
que M. le prince de Conty, allant chez la maréchale
de Rochefort, entre dans la cour du Palais-Royal dans
le temps que le conseil est assemblé. Il voit le car-
rosse de M. le Duc; il se souvient que Votre Altesse
Royale lui a dit que toutes les fois qu'il y auroit un
conseil, et que M. le Duc y seroit, il pouvoit y entrer.
Il monte, et fait demander à Votre Altesse Royale
qu'il puisse lui dire un mot. On lui ferme la porte en
présence de cent personnes. Il croyoit cependant faire
plaisir à Votre Altesse Royale de se trouver à cette
assemblée, Votre Altesse Royale sachant bien qu'il a
des sentiments conformes aux siens. Il fait réflexion que
le même jour, le premier président ayant demandé
à Votre Altesse Royale la permission de l'entretenir,
elle avoit quitté le conseil pour lui parler, et il est
étonné qu'elle n'ait pas pour lui les mêmes égards
qu'elle a pour le premier président. Elle ne sauroit
sans doute regarder que comme un affront un aussi
mauvais traitement que l'est celui de lui fermer la
porte sans lui dire un mot. Voilà, monseigneur, ce
que j'ai à dire pour ce qui concerne M. le prince de
Conty. »
d Je reviens à ce que Votre Altesse Royale m'a dit
que les princes étoient fort soutenus, mais qu'elle
le seroit plus qu'eux. A cela je réponds que Votre
Altesse Royale ne peut pas se plaindre que son auto-
rité n'ait pas été bien entière depuis la régence, et
que jamais il n'y en a eu de si despotique. Quant à
M. le prince de Conty, j'ai déjà eu l'honneur, conti-
nua le maréchal, de dire, il y a quelques mois, à
Votre Altesse Royale, que j'étois très sensible à l'ami-
tié que M. le prince de Conty m'a toujours fait l'hon-
180 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
neur de me marquer depuis les premiers moments
qu'il a servi dans les armées que je commandois,
mais que je ne veux gouverner aucun prince : pre-
mièrement, parce que je n'en ai que faire, et que le
crédit que l'on veut quelquefois prendre sur l'esprit
des princes ne convient qu'à des gens sans fortune,
et qui veulent s'en faire une aux dépens des princes
qu'ils veulent gouverner; en second lieu, parce que je
sais bien que, si le prince se conduit au gré du maître,
il aime mieux lui en savoir gré qu'au gouverneur, et
que, si le contraire arrive, c'est toujours à ce prétendu
gouverneur que l'on s'en prend. Je supplie d'ailleurs
Votre Altesse Royale d'être persuadée que je suis uni-
quement occupé du bien de l'État. »
Gomme ces paroles étoient animées, et qu'elles
avoient paru vives au chancelier, au contrôleur géné-
ral et à M. Le Blanc, ils s'étoient approchés du petit
cabinet où étoient le régent et le maréchal de Villars.
Celui-ci les apercevant dans le temps qu'il disoit qu'il
étoit uniquement occupé du bien de l'État, il continua
et dit : « J'en prends à témoin M. le chancelier, que
voilà ; il peut dire que le jour que la régence fut don-
née à Votre Altesse Royale j'entrai deux fois dans le
parquet des gens du roi en sortant de l'assemblée
du matin, et avant que l'on rentrât à celle qui avoit
été indiquée à trois heures après midi ; que je m'a-
dressai à lui, alors procureur général, et que je lui
dis que mon zèle pour le bien de l'État me portoit
à lui marquer mon étonnement de ce que, dans le
premier jour d'un nouveau règne, on bouleversoit
tout l'ancien gouvernement; qu'il pouvoit y avoir des
changements à faire, mais qu'il falloit aller par degrés ;
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 181
que, quand je parlois ainsi, c'étoit contre mon propre
intérêt. Son Altesse Royale m'ayant assuré de la pré-
sidence du conseil de guerre, le plus beau poste que
je pusse désirer, et que je pouvois alors regarder
comme plus noble et plus solide que je ne l'ai trouvé
depuis. »
« Vous, M. Le Blanc, vous savez que, quelques
années après. Son Altesse Royale, fatiguée de tous
les incidents arrivés dans le conseil de guerre, vou-
lut me déclarer seul ministre de la guerre, avec vous
uniquement sous moi. Je répondis sur-le-champ que
j'étois pénétré de ses bontés, mais que j'étois plus
occupé de chercher son goût et de mettre Son
Altesse Royale à son aise que de mon intérêt, quoi-
qu'il se trouvât certainement à être seul ministre de
la guerre ; que je la suppliois d'examiner si personne
ne lui convenoit mieux que moi ; qu'elle étoit accou-
tumée à M. le maréchal de Bezons; qu'il ne seroit
pas raisonnable de m'ôter cet emploi pour y mettre
quelque homme du royaume que ce put être ; mais
que je m'en démettrois, et qu'alors Son Altesse
Royale pourroit y placer qui elle jugeroit à propos.
Elle voulut avoir la bonté de me dire que personne
ne pouvoit jamais lui mieux convenir que moi.
Cependant, deux mois après, elle me l'ôta, laissant
le conseil de guerre entier, et n'en retranchant que
M. de Saint-Hilaire, moyennant quoi elle me croyoit
fort piqué; que j'avois deux principes également
étabhs dans mon cœur : le premier, une entière
soumission aux ordres du roi, et, par conséquent, à
ceux de Son Altesse Royale , puisqu' elle étoit dépo-
sitaire de l'autorité de Sa Majesté; le second, de dire
182 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
librement ce que je pensois pour le bien de l'État;
que j'avois étudié dans le Testament politique du
cardinal de Richelieu les qualités nécessaires à un
conseiller d'État; qu'entre autres choses, ce ministre
lui désiroit un caractère ferme, porté même jusqu'à
l'opiniâtreté quand il s'agissoit de dire son senti-
ment, sans jamais altérer ni déguiser la vérité pour
plaire au prince. Voilà, monseigneur, comment je
pense, continua le maréchal. Il y a deux qualités
bien nécessaires aux rois et aux princes qui admi-
nistrent les royaumes : l'une seroit d'imaginer de
trouver par leurs propres lumières ce qui est le plus
utile à la monarchie qu'ils gouvernent; l'autre, non
moins nécessaire et aussi glorieuse que la première,
est d'avouer leur faute quand ils en ont fait, et de
convenir qu'ils se sont trompés. Cette dernière, mon-
seigneur, vous est nécessaire présentement, parce
que certainement on vous a induit en erreur. Enfin,
monseigneur, je finis par dire à Votre Altesse Royale
que je suis très convaincu qu'elle ne séparera jamais
son intérêt de celui de l'État; elle ne le peut, et je suis
persuadé qu'elle le veut encore moins. Tant que cela
sera ainsi, aucun de tous ceux que vous regardez
comme vos meilleurs amis et serviteurs ne le sera
tant que moi. Si, contre ma pensée, cela pouvoit être
autrement, envoyez-moi dans mon château; c'est où
je pourrai être le mieux et pour vous et pour moi. »
Pendant ce discours, le régent assura souvent le
maréchal de son estime et de son amitié, ce qui ne
l'empêcha point de continuer de s'expliquer avec viva-
cité sur les sentiments dont il étoit rempli. Son Altesse
Royale lui dit, au sujet de M. le prince de Conty,
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 183
qu'il n'avoit jamais eu dessein de lui faire de la
peine, qu'il avoit renvoyé trois jours auparavant
M. le Duc, et qu'il prioit le maréchal d'assurer M. le
prince de Conty qu'il étoit très éloigné de lui vouloir
faire le moindre déplaisir. Le maréchal ne voulut se
charger de rien, dit que Son Altesse Royale pouvoit
lui envoyer quelqu'un de ces messieurs, parlant de
ceux qui étoient présents. Elle donna ordre au contrô-
leur général d'aller, de sa part, faire des excuses
au prince de Conty.
Le maréchal de Villars trouva en sortant le comte
d'Évreux, qui étoit à l'entrée de la petite galerie, et
qui, ayant entendu quelques discours, lui dit : « J'ai
« entendu des propos bien respectables, et je vous
« en fais mon compliment. »
Cependant, le duc de la Force fut interrogé, et l'as-
semblée des chambres indiquée le... et messieurs les
princes du sang s'y trouvèrent. Les gens du duc de
la Force avoient présenté des requêtes pour être élar-
gis. M. Ferrand, premier rapporteur, lut les interro-
gatoires des accusés, les dépositions des témoins. Il
s'en trouva deux qui soutinrent que les marchandises
déposées aux Augustins appartenoient au duc de la
Force. Celui-ci s'inscrivit en faux contre leur témoi-
gnage, et prétendit qu'ils avoient fait une fausse décla-
ration. Sur tout ce qui fut lu, agité et délibéré, les
gens du roi entendus, il fut ordonné que les prison-
niers ne seroient point élargis, et que les rapporteurs
et commissaires à ce nommés feroient l'inventaire de
toutes les marchandises et confronteroient les témoins,
de manière que ce procès parut devoir tirer en Ion-
184 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
Dans ce même temps, M. le régent déclara M. le duc
de Chartres, son fils, colonel général de l'infanterie
Françoise et étrangère, à l'exception des gardes fran-
çoises et suisses, et du corps des Suisses. Les colonels
généraux d'infanterie avoient eu auparavant quelques
prérogatives qui n'étoient pas données à M. le duc de
Chartres; mais ses provisions portoient le titre de
colonel général de l'infanterie françoise et étrangère,
ce que n'avoient pas les précédents colonels généraux.
La vérité est que, dans ce temps, l'infanterie françoise
n'étoit composée que de François et Suisses. Le régent,
avant que de déclarer cet établissement, en avoit
parlé à M. le Duc, qui ne s'y opposa pas; M. le comte
de Charolois et M. le prince de Conty ne crurent point
devoir souscrire à cette innovation. On répandit dans
le public les deux derniers édits de suppression de
cette charge, dans lesquels il étoit enjoint au parle-
ment de n'en jamais consentir ni souffrir le rétablis-
sement.
Dans ce temps-là, M. le Duc, qu'une froideur formée
au sujet du conseil de guerre avoit éloigné du maré-
chal de Villars, et qui, peu auparavant, lui avoit
marqué le désir qu'il avoit de renouer, voulut se
raccommoder entièrement, et lui écrivit un billet par
lequel il le prioit de l'attendre chez lui sur les sept
heures du soir, s'il étoit possible qu'il n'y eût per-
sonne, et qu'il vouloit l'entretenir. M. le Duc savoit que
le maréchal, convaincu que Law perdoit le royaume,
s' étoit déclaré contre lui pendant qu'il n'avoit rien
oublié lui-même pour le soutenir. M. le Duc avoua au
maréchal de Villars qu'il s'étoit trompé, mais qu'il
vouloit réellement le bien de l'État, et que, comme il
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 185
savoit que le maréchal de Villars y étoit uniquement
attaché, il le supplioit que désormais leur intelligence
fût parfaite, assurant le maréchal de Villars qu'il seroit
content, et de ses sentiments et de sa conduite, pré-
tendant la régler sur celle du maréchal, lequel, con-
noissant au prince une conduite ferme et suivie, étoit
persuadé que leur union étoit nécessaire ; elle fut par-
faite et l'est encore, convenant cependant ensemble
de la tenir secrète, ce qu'ils exécutèrent l'un et l'autre
jusqu'à la mort du régent.
Pendant ce temps-là, le contrôleur général, qui
avoit eu d'abord une parfaite confiance aux Paris et
à Bernard, dont les premiers paroissoient très versés
dans les finances, et celui-ci dans tout ce qui concerne
le change dans toutes les nations étrangères, le contrô-
leur général, dis-je, ne suivoit plus régulièrement
leurs conseils, et certaine complaisance pour ceux
dont on tient son élévation ne lui permit pas la fer-
meté nécessaire pour empêcher que les fonds, dont le
régent avoit voulu toujours demeurer le maître, ne
se dissipassent. Il parut plusieurs arrêts du conseil,
sur lesquels les personnes qu'on vient de nommer
n'étoient plus consultées. On accorda douze millions
par an à la marine, dépense exorbitante, vu le peu de
vaisseaux que nous avions en mer, et il falloit abso-
lument prendre les douze millions sur des destina-
tions, et plus importantes et plus pressées.
Rien alors ne le pouvoit être davantage que de
secourir la Provence, dont les principales villes étoient
vivement attaquées par la peste ^. Marseille et son
t. La peste de Marseille commença en juin 1720; notre auteur
186 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
territoire avoient déjà perdu près de quarante mille
personnes; Aix, Toulon, Arles, Martigues, Berre,
Alençon, et une infinité d'autres lieux moins considé-
rables, souffroient les plus grandes extrémités. Le
maréchal de Villars sollicitoit depuis longtemps des
secours extraordinaires pour cette province; il sup-
plia le régent de lui permettre d'en exposer la néces-
sité au conseil, et il y représenta fortement la cruelle
situation d'un pays presque dénué d'espèces, soit par
les billets qui y étoient répandus, et qui montoient à
plus de cinquante millions, soit par l'entière cessation
de la vente des huiles, des fruits secs, du savon, des
vins et des autres espèces de commerce qui faisoient
entrer tous les ans plus de douze millions dans cette
province, et il conclut par faire voir que la ruine en
étoit inévitable, sans secours d'argent très prompts.
Le conseil, ébranlé par de si vives et de si sérieuses
représentations, ordonna pour la Provence trois mil-
lions par an, qui dévoient être avancés par les rece-
veurs des finances, qui offrirent de le faire sans intérêts.
De plus, le régent fut supplié d'écrire à tous les
archevêques et évêques du royaume pour les engager
à tirer de leurs diocèses des secours pour le soulage-
ment des lieux que ravageoit la peste.
Le maréchal de Villars, dans les premières nouvelles
de ce malheur, pressa instamment le régent de lui
permettre de se rendre dans son gouvernement. La
première réponse du prince fut qu'il n'auroit osé le
lui proposer, mais que, puisqu'il vouloit bien, dans
n'a donc pas placé le récit de cet événement à sa véritable
date.
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 187
une conjoncture si importante, y aller donner les
ordres, rien n'étoit plus propre à sauver la province.
Mais, comme le maréchal se préparoit à partir, les
défiances naturelles à ce prince ne lui permirent pas
de le laisser éloigner.
On proposa, dans un conseil de régence, un arrêt
pour presser le public de porter les déclarations de
ses effets, et il fut résolu de donner le mois de juin
entier pour les faire viser; lequel temps passé, ce qui
n'auroit pas été porté au visa, quelque bon qu'il pût
être, perdroit un tiers jusqu'au 1 0 juillet suivant ; que
les déclarations qui ne seroient pas visées avant le
20 juillet perdroient les deux tiers, et qu'enfin, au
1®" août, il seroit inutile de les présenter, parce que
tout ce qui n'auroit pas été visé alors seroit totale-
ment annulé. 11 falloit accélérer ainsi un ouvrage
auquel on s'étoit porté d'abord assez mollement, soit
par des irrésolutions fréquentes, soit même par des
changements entiers de tout ce qui avoit été résolu.
Le régent donna congé au conseil de régence jusqu'a-
près la petite fête de Dieu, et le maréchal le demanda
pour tout le mois de juin , voulant donner ce temps
inutile à visiter des terres qu'il avoit achetées en Bour-
gogne et dans le Nivernais, des remboursements qu'il
avoit été forcé de recevoir. Il alla passer quinze jours
dans son château de Villars, où il fut visité d'un grand
nombre de personnes de la cour et du parlement, et
de plusieurs ministres étrangers.
M. le prince de Gonty lui apprit que le duc de
la Force avoit présenté une requête au roi, tendante à
faire casser tout ce qui avoit été fait au parlement
contre lui, et que le régent avoit nommé pour exami-
188 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
lier cette requête les sieurs d'Armenonville, Fagon,
Bignon et Ghâteauneuf, conseillers d'État. On fut
étonné de voir que des arrêts donnés en matière de
pairie par toutes les chambres assemblées, par trois
princes du sang et par le plus grand nombre des Pairs
pussent être sujets à l'examen des conseillers d'État.
C'étoit toujours tomber dans le cas de donner aux
Pairs d'autres juges que les Pairs et le parlement,
lesquels avoient toujours soutenu ne pouvoir être
jugés que par les Pairs. M. le prince de Conty en parla
fortement au régent, qui répondit que le duc de
la Force, accusé, tâchoit de se sauver par où il pouvoit.
Le maréchal de Villars fit dans ses terres de Bour-
gogne et de Nivernais le voyage qu'il avoit résolu,
n'étant pas fâché de s'éloigner de la cour pour quelque
temps. Comme il vouloit arriver chez le marquis de
Ximénès, qui l'attendoit sur la route, et que, pour
cela, il marchoit la nuit, il fut versé très dangereuse-
ment, de manière que sa chaise de poste se trouva
dans un fossé sur l'impériale, et lui, par conséquent,
sur la tête; mais il se tira de cette aventure aussi heu-
reusement qu'il avoit fait d'une infinité d'autres. II
employa trois semaines à son voyage, visita le mar-
quisat de la Nocle et le comté de la Roche-Millay, deux
très belles terres qui ont près de quarante lieues de
tour, de grandes mouvances, mais fort ruinées, abîmées
par les tailles et presque désertes, en sorte que les
villes de Ternant et de Beuvray, autrefois assez consi-
dérables, n'étoient plus habitées.
Il trouva sur son chemin plusieurs bataillons occu-
pés à un canal de Montargis à Nemours, auquel le
régent faisoit travailler, et dont il devoit retirer une
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 189
grande utilité. Les otïîciers et soldats, qui depuis long-
temps n'avoient vu le maréchal, lui montrèrent beau-
coup d'amitié.
A son retour, il trouva l'affaire du duc de la Force
prête à être jugée. Il alla au parlement à la première
audience ; les princes du sang assistèrent à toutes avec
un grand nombre de Pairs. Le jugement fut enfin
rendu et prononcé, après que le duc de la Force eut
été interrogé ; et, dans l'arrêt qui ordonnoit la confis-
cation des magasins, il fut dit qu'il seroit tenu de se
conduire avec plus de circonspection , et d'avoir, à
l'avenir, une conduite irréprochable, telle qu'elle
convenoit à sa naissance et à sa dignité de Pair de
France.
A l'arrivée du maréchal de Villars, le prince de
Conty vint le voir, et lui apprit qu'en son absence il
avoit obtenu du régent que M. le duc du Maine rentre-
roit dans l'exercice de toutes ses charges. Il revint en
effet habiter Sceaux avec ses enfants , et toute sa
famille fut réunie; aussi le maréchal de Villars avoit
toujours conseillé au duc du Maine de tâcher de ren-
trer dans l'exercice de ses charges, sans s'opiniàtrer
à recouvrer le rang qu'il avoit perdu, en lui représen-
tant qu'il étoit bon de reprendre toujours quelque
considération .
Le mois de juin avoit presque entièrement fini le
visa, et l'on tint divers conseils de finances pour
prendre une dernière résolution sur l'état incertain où
étoient presque toutes les familles du royaume par les
huit milliards de papier que le détestable Law avoit
répandus dans le public. Ces conseils se tenoient au
Palais-Royal, et ils étoient composés des princes du
190 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1721
sang (à la réserve de M. le comte de Charolois), du
chancelier, du maréchal de Villeroy et de quatorze
conseillers d'État ou maîtres des requêtes. A celui du
1 5 juillet, il fut résolu seulement que l'on donneroit
son avis par écrit dans le conseil suivant, qui se passa
en des espèces de dissertations. Plusieurs conseillers
d'État s'étendirent en longs raisonnements ; les avis par
écrit ne furent pas donnés, et il fut dit que l'on tien-
droit deux ou trois conseils par semaine chez le chan-
celier, pour approfondir davantage les diverses pro-
positions et pour prendre une dernière résolution.
Pendant ce temps-là, le maréchal de Villars maria
son fils unique à la seconde fille du duc de Noailles.
L'aînée avoit épousé, trois ans auparavant, le prince
Charles de Lorraine, grand écuyer de France et gou-
verneur de Picardie. Quelques mois auparavant le
mariage du marquis de Villars, le prince Charles avoit,
sans aucune raison, renvoyé la comtesse d'Armagnac,
sa femme, à sa famille. Cette jeune dame n'avoit pas
dix-sept ans, et on ne pouvoit rien trouver à blâmer
dans sa conduite. Elle se retira dans un couvent, et la
maison de Noailles, très irritée, fit déclarer en justice
une séparation de corps et de biens. Ainsi la cadette,
qui épousa le marquis de Villars, se trouvoit propre-
ment l'aînée. On lui donna quatre cent mille francs en
mariage, sans renoncer, et, outre cela, un legs que la
duchesse d'Elbeuf lui fit d'une portion des vastes pré-
tentions qu'elle avoit sur la succession du dernier duc
de Mantoue, n'ayant rien retiré de la dot de sa fille,
duchesse de Mantoue, ni de toutes les conventions
matrimoniales. Ces prétentions entre deux particuliers
pouvoient, en toute justice, être portées à plus de trois
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 191
millions, mais, comme l'empereur s'étoit emparé de
tous les biens et de tous les États du duc de Mantoue,
elles diminuoient de mérite. M"® de Noailles, très bien
faite, très jolie et parfaitement bien élevée, parut au
maréchal de Villars le meilleur choix qu'il pût faire
pour son fils*.
La joie que lui causoit ce mariage fut troublée par
une maladie que le roi eut dans le même temps. Gomme
elle parut les premiers jours pouvoir être dangereuse,
elle jeta l'alarme dans tous les cœurs et remplit géné-
ralement tout le monde de consternation. Le parle-
ment, le peuple, tout étoit dans la désolation. Les
médecins, voyant que la tête du roi s'embarrassoit et
que la fièvre étoit très violente après une saignée au
bras, se déterminèrent à une au pied, et, peu d'heures
après, lui donnèrent de l'émétique. La saignée du pied
dégagea la tête, et l'effet de l'émétique fut tel qu'en
peu d'heures le roi se trouva entièrement soulagé et
hors de péril. La joie universelle parut encore plus
grande que la terreur.
Le parlement ordonna un Te Deum^ comme le car-
dinal de Noailles avoit, dans les premiers moments du
péril, ordonné des prières publiques. Le Te Deum fut
chanté à Notre-Dame. Le duc d'Orléans, voulant y
assister, avoit d'abord résolu de se mettre dans le
milieu du chœur avec un prie-Dieu. M. le Duc et M. le
prince de Gonty lui représentèrent qu'ils ne l'accompa-
gneroient pas s'il prenoit une place si distinguée. Il se
plaça donc après le cardinal de Noailles, dans les
1 . Honoré Armand , marquis de Villars, épousa Amable Gabrielle
de Noailles le 4 août 1720. De ce mariage naquit une seule fille,
qui, mariée au comte d'Egmont, mourut sans postérité.
192 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
formes des chanoines. Le parlement, de son côté, fit
quelques difficultés; il prétendoit que, représentant
la personne du roi, il ne pouvoit être précédé d'aucun
prince, et alléguoit sur cela plusieurs exemples. Il
prétendoit aussi devoir prendre le pas en sortant,
mais le régent fit tenir ses gardes à la porte du chœur
et passa le premier; après quoi les cours se reti-
rèrent. Les Pairs se placèrent, comme il leur étoit
arrivé plusieurs fois, dans le haut du chœur, vis-à-vis
des archevêques et évêques, qui s'y trouvèrent en
grand nombre , à cette différence près qu'il y avoit des
carreaux devant les Pairs et qu'il n'y en avoit point
devant les prélats. Les réjouissances dans Paris furent
si grandes que l'on n'avoit jamais entendu parler de
rien de pareil. Le maréchal de Villars donna une grande
fête, avec une illumination très magnifique, dans sa
maison, et le maréchal de Villeroy fit la même chose
dans la sienne.
Trois jours après que la santé du roi fut assurée, le
régent prit la résolution de coucher aux Tuileries.
On lui avoit donné quelque soupçon d'un dessein
secret d'éloigner la personne du roi et de la tirer de
son pouvoir pour la faire déclarer majeure avant l'âge,
et, dans la vérité, si le maréchal de Villeroy avoit
eu la fermeté de mettre à profit certains conseils qui
lui furent donnés lorsqu'on distribua les ordres pour
transférer le parlement de Paris à Pontoise, on trou-
voit encore le moyen de sauver l'État. Quoi qu'il en
soit, la crainte qu'on ne s'emparât de la personne du
roi fut l'unique motif qui détermina le régent à vou-
loir coucher aux Tuileries toutes les fois qu'il le jugeroit
à propos. Le roi n'assista pas au conseil de régence
17211] MÉMOIRES DE VILLÀRS. 193
du deuxième septembre, où il fut proposé un arrêt
pour déclarer nuls et d'aucune valeur tous les effets
qui n'avoient pas été portés au visa.
Cependant ces mêmes billets se négocioient dans le
public, parce que les gens en crédit comptoicnt de les
faire passer et que ces mêmes gens en vendoient tous
les jours. Enfin les intrigants avoient l'espérance éta-
blie, depuis la régence, de voler le roi et le public.
L'incertitude où tout le bien en papier mettoit les
trois quarts du royaume devenoit insupportable et le
murmure étoit au plus haut point. On faisoit espérer
une prompte décision. Le régent travailla plusieurs
fois avec les Paris, plus habiles certainement que tout
ce qui se mêloit alors de finances. Le contrôleur géné-
ral ne soutenoit pas l'opinion que l'on avoitde sa capa-
cité dans le commencement ; sa conduite étoit d'un
homme qui ne veut se charger d'aucun événement et
par conséquent ne rien décider par lui-même. Les
commissaires chargés d'examiner tout ce qui étoit
porté au visa étoient partagés dans leurs sentiments ;
celui des Paris auroit été que, dans le même temps
que l'on portoit tous les effets au visa, on travaillât
pour compulser les actes des notaires, afin de prendre
une connoissance exacte et fidèle des biens de ceux qui
avoient fait commerce du nouveau papier. G'étoit, en
effet , l'unique voie de démêler les fortunes immenses qui
avoient été faites et que ces nouveaux riches cachoient
avec un soin extrême.
Le régent, ne pouvant se dispenser de porter cette
matière au conseil de régence, dit au maréchal de Vil-
lars qu'il vouloit, avant de prendre aucune résolution,
le consulter sur cette matière. Le 24 août, il le fit
IV 13
194 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
appeler dans son cabinet et lui exposa la peine qu'il
ressentoit de l'opération présente, et plus encore de
la plupart de celles qui avoient précédé ; qu'enfin il
sentoit combien il étoit utile, d'abord de connoître la
vérité, en second lieu de s'ôter la liberté de faire des
grâces, et qu'il n'en avoit que trop fait. Le maréchal
lui répondit que, s'il y avoit une matière sur laquelle
il fût moins en état de parler que sur toute autre,
c'étoit la finance, mais qu'il n'hésiteroit pas à dire son
sentiment sur les deux points que Son Altesse Royale
venoit de lui exposer, qui étoient de connoître la
vérité et de s'ôter la liberté de faire des grâces ; qu'il
n'y avoit pas à délibérer sur cela et que tout le monde
y applaudiroit. Son Altesse Royale ajouta : « Faut-il
que tous ces mississipiens, qui ont fait des fortunes
immenses, les conservent tandis que tant de gens sont
ruinés? » Mais on pouvoit douter qu'il parlât sur cela
selon ses vrais sentiments.
Le maréchal de Villars l'exhorta à persister dans ce
sentiment, qui étoit le sien; mais il lui conseilla au
même temps de faire instruire plus particulièrement
ceux qui composoient le conseil de régence, avant
que de leur demander une décision sur une matière
si importante, et que de son côté il désiroit aussi une
connoissance plus entière. Son Altesse Royale lui dit
qu'il lui enverroit les avis de tous les commissaires;
que le chancelier étoit opposé à rendre publics les
actes des notaires ; que le contrôleur général y avoit
été contraire aussi pendant quelque temps, mais
qu'enfin il s'étoit rendu ; qu'il falloit prendre une der-
nière résolution, et que ce seroit le 15 septembre.
Le maréchal de Villars partit pour aller passer dans
1721] ^MÉMOIRES DE VILLARS. 195
sa terre les jours qui restoient jusqu'au temps des
conseils.
Cependant il arriva des nouvelles fâcheuses sur la
peste. Le duc de Roquelaure avoit fait investir un
gros bourg du Gévaudan, nommé la Canourgue, où
cette cruelle maladie s'étoit fait sentir dès le commen-
cement de l'année 1721. Mais les habitants, ou pour
se flatter, ou pour éviter le malheur d'être renfermés
dans leur bourg et séparés du reste de la province,
avoient caché le mal. Enfin on avoit pris la résolution
de l'investir, et il le fut par Rott, irlandais, lieutenant
général. Cependant, malgré toutes les précautions, le
mal gagna Merrège, petite ville oi^i se fabriquoient
presque toutes les étoffes de cadis. Ce lieu étant entiè-
rement infecté, le duc de Roquelaure fut obligé d'en
retirer les troupes et d'abandonner le Gévaudan. On
délibéra sur les mesures qu'il y avoit à prendre, et
l'on envoya Verseilles, maréchal des logis des armées,
pour voir s'il seroit possible d'établir une ligne; mais
une hgne au milieu d'un pays de montagnes, depuis
le Rhône jusqu'à la mer, n'étoit pas possible même à
concevoir. On se retrancha donc à d'autres précautions,
mais avec une indolence très propre à faire craindre
de grands malheurs.
Ceux de l'état des finances intéressoient tout le
monde : on résolut de les porter au conseil de régence
du 14 septembre, et d'y traiter une question dont la
décision étoit très importante, puisqu'il s'agissoit de
constater l'état d'une infinité de familles.
Le conseil du 7 septembre fut employé à examiner
une ordonnance que le chancelier avoit dictée pour
confirmer, sur les substitutions de Franche-Comté,
196 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
l'édit de 1707, qui prescrivoit la nécessité de faire
enregistrer toutes les substitutions, lesquelles étoient
perpétuelles en Comté comme dans l'Empire. Mais,
comme plusieurs de ceux qui jouissoient de ces subs-
titutions préféroient le présent et leurs intérêts parti-
culiers à celui de leurs héritiers, ils ne faisoient pas
enregistrer ces substitutions, afin de laisser croire que
leurs biens étoient libres lorsqu'ils vouloient emprun-
ter ; ce qui privoit de leurs biens les héritiers légitimes.
On représenta que l'édit n'étoit pas juste, et qu'il fal-
loit donner six mois ou un an aux collatéraux ou aux
enfants, pour forcer à enregistrer ceux qui auparavant
a voient négligé de le faire, ou qui voudroient encore
le négliger. Ainsi il fut dit qu'on examineroit encore
la même affaire, et elle fut rapportée au conseil tenu
le 14. Le chancelier fut pour la publication de l'édit,
sans donner de temps. Le maréchal de Villars s'y
opposa avec quelques autres; mais le conseil ayant
été très long sur les finances, on opina légèrement sur
cette dernière matière, et la pluralité des voix fut pour
l'avis du chancelier
Le conseil du 1 4 fut très important, et commença
par une matière à laquelle personne ne s'attendoit. Le
maréchal de Villeroy et le maréchal de Villars avoient
dîné ensemble et raisonnoient seuls sur ce qui regar-
doit les finances, lorsqu'un homme, de la part du
régent, vint dire au maréchal de Villeroy qu'il le
demandoit dans son cabinet, où il étoit avec M. le Duc
et l'abbé Dubois. Le maréchal de Villeroy dit au maré-
chal de Villars qu'il pourroit bien y avoir quelque
changement sur les finances. C'étoit néanmoins tout
autre chose. Avant le conseil, le régent entra dans le
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 197
cabinet du roi avec M. le Duc, le maréchal de Villeroy
et l'abbé Dubois. Le roi entra au conseil et prit place;
puis le régent, commençant à parler, dit : « Je croyois
qu'il ne seroit question que de finances, mais une très
importante nouvelle vient d'arriver au roi, par laquelle
je commencerai :
« Il y a quelque temps que nous étions dans une
inquiétude assez vive sur les traités et les alliances que
l'on prétendoit, non sans fondement, se former entre
le roi d'Espagne et l'empereur, et sur le mariage du
prince des Asturies avec l'archiduchesse. La lettre du
roi d'Espagne fait tomber tous ces soupçons, par la
demande que l'on verra. » Après ces mots, la lettre du
roi d'Espagne fut lue par le régent : elle contenoit
l'offre que lui et la reine régnante faisoient de l'Infante
pour épouse du roi. Il est vrai que cette princesse,
n'ayant que trois ans et quelques mois, ne pouvoit faire
espérer des enfants que douze ans après ; ce qui étoit
bien reculer les désirs de la France pour un roi fils
unique, et dont la vie et la postérité pouvoient seules
assurer le bonheur et la tranquillité du royaume.
Cependant tout le conseil applaudit et trouva que
rien ne pouvoit être plus heureux pour le roi et pour
l'État. Il n'y avoit personne qui ne vît l'inconvénient
qu'on vient de remarquer ; mais, comme la représen-
tation eût été fort inutile, on ne s'avisa pas de la faire.
Après cela on commença ce qui regardoit les finances,
et le contrôleur général lut un très grand mémoire par
lequel il expliquoit que, malgré divers inconvénients,
on ne trouveroit aucun expédient plus propre à faire
rendre justice aux sujets du roi ruinés par le système
que de connoître toutes les acquisitions et constitutions
198 MÉMOIRES DE VILLARS. [172.1
faites depuis deux ans ; ce qui ne se pouvoit faire qu*en
compulsant tous les actes des notaires dans tout le
royaume. Tout ce qui assistoit au conseil de régence
parla, et s'étendit sur la nécessité et les difficultés de
ce moyen, applaudissant toutefois à ce que le contrô-
leur général proposoit. Le maréchal de Villars fit le
discours suivant : « Sire, la matière sur laquelle Votre
Majesté ordonne de délibérer aujourd'hui est sans doute
la plus importante qui puisse être agitée dans son con-
seil. Je n'en ai d'autre connoissance que celle qu'il a
plu à Son Altesse Royale de me donner il y a quelques
jours. Elle me fit l'honneur de m' expliquer ses senti-
ments, et de me demander les miens sur deux points :
l'un est la nécessité, qu'elle estime indispensable, de
connoître les fortunes immenses et plus qu'indécentes
qui se sont faites depuis deux ans ; l'autre est la liberté
qu'elle veut bien s'ôter de faire des grâces ni torts
dans la conjoncture présente. »
« A l'égard du premier article, puisque depuis plus
de neuf mois on ne trouve aucun expédient pour réta-
blir l'ordre dans les finances, ni aucun moyen solide
de réparer la ruine de tant de sujets du roi, et que
l'unique proposition qui paroisse convenable est de
compulser les actes des notaires, je ne vois pas que
l'on puisse s'y opposer. »
« Premièrement, un homme de bien, de quelque
état, de quelque naissance et de quelque dignité qu'il
soit, ne doit craindre de faire connoître son bien. Je
commencerai par les négociants. Ceux qui, dans le
dernier règne, ont fait des fortunes considérables par
leur habileté et leur industrie dans le commerce,
dedans ou hors le royaume, ont été anoblis par le feu
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 199
roi : et plût à Dieu, Sire, que vous eussiez un grand
nombre de pareils sujets! Il faut soutenir ceux qui
s'enrichissent non seulement dans ces états, mais dans
les paysans, même tout ce qui s'élève par une hon-
nête industrie, ou qui s'applique à l'agriculture; et
rien n'est plus pernicieux pour les États que ce qui
abat le courage des gens de campagne, comme, par
exemple, la taille solidaire. Il est vrai que pendant
quelques années le roi est mieux payé; mais ce pay-
san, ce riche fermier qui voit que son travail lui est
inutile, qu'un autre profite de son labeur, s'en dégoûte ;
et les plus aisés d'un village étant ruinés, le village
même tombe bientôt tout entier, et, par conséquent,
le royaume peu à peu se dépeuple. Je me suis trop
étendu sur cet article, qui prouve que les gens d'un
bas étage ne doivent jamais craindre de faire con-
noître leurs biens, encore moins ceux qui sont élevés
en naissance et en dignité ; et j'ai toujours été surpris
que les principaux ministres des rois, ceux auxquels
ils confient les plus importants emplois, ne fassent
pas connoître l'état de leur fortune dans les premiers
moments qu'ils sont honorés de leurs dignités, afin
que le public soit toujours informé que les augmenta-
tions qu'elle doit recevoir viennent ou des grâces
auxquelles ils peuvent s'attendre ou de ce que peut
produire une sage économie. »
« Après avoir fait connoitre que tout homme de
bien, de tout état, loin de craindre, doit au contraire
désirer que l'on connoisse son bien, je dirai que,
comme ce que l'on propose est nouveau, il est juste
que l'édit ou déclaration du roi sur cela soit revêtu
et accompagné de toutes les formalités de la justice. »
200 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
« Quant au second point, qui regarde la liberté que
Son Altesse Royale veut bien s'ôter de faire ni tort ni
grâce dans la conjoncture présente, je dirai qu'elle
doit principalement être en garde contre sa bonté
naturelle, et se souvenir que cette bonté Fa quelque-
fois emporté sur la pénétration de son esprit, et que
le désir ardent de faire du bien l'a empêché de bien
examiner si elle pouvoit donner ou laisser donner
quelquefois des millions, sans que ces profits immenses
tournassent à la perte du public. Cette même bonté,
encore plus connue à ceux qui ont l'honneur de l'ap-
procher de plus près, nous doit porter à nous faire
de secrets reproches, nous qui composons le premier
conseil du royaume, de ne lui avoir pas représenté
avec assez de force les inconvénients que plusieurs de
nous trouvoient dans le malheureux système et dans
les principes de cet abominable étranger. Il est vrai
que nous ne pensions pas tous de la même manière.
A Dieu ne plaise que j'imagine que les gens d'une
certaine dignité qui ont prodigieusement gagné aient
été aveuglés par ce profit! Je veux croire qu'ils ont
été trompés. Mais comment pouvoit-on l'être sur ces
profits exorbitants et si prompts? Nous avons su qu'il
y avoit eu un procès de quatre-vingt-quatre millions
entre Fargès et la veuve Ghaumont. Étoit-il arrivé des
lingots d'or, des perles et des diamants du Mississipi,
et ne pouvoit-on pas voir bien clairement que ces
fortunes folles, et contre toute humaine croyance, ne
venoient que d'un remboursement général en papier,
dont les porteurs, ne pouvant faire aucun usage, ache-
toient à tout prix des actions dont la première source
venoit d'un fonds bien frivole? Mais je sors encore de
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 201
ma thèse : cependant ce ne sera pas sans quelque uti-
lité, si j'ai bien clairement expliqué qu'un homme de
bien ne doit pas craindre de faire connoître l'état de
sa fortune ; que Son Altesse Royale doit se précau-
tionner contre sa bonté, et que les deux propositions
auxquelles je conclus peuvent être fort utiles au public,
si les desseins de Son Altesse Royale sont bien exé-
cutés. »
Tout ce qui avoit opiné précédemment pensoit à
peu près de même. Le duc de Noailles fut le premier
à combattre cet avis, et fut appuyé du maréchal de
Villeroy, et très éloquemment par le chancelier, qui
fit un très long discours et très beau pour prouver
que rien n'étoit plus contre les lois que de compulser
les actes des notaires. M. le prince de Conty lut un
très long mémoire qui ne concluoit à rien, mais qui
exphquoit très amplement qu'il falloit au moins que
les formes fussent observées, et que la résolution prise
fût déclarée par un édit dûment enregistré au parle-
ment. M. le Duc soutint fortement l'opinion du chan-
ceher. M. le duc d'Orléans voulut reprendre le discours
du chancelier, et le combattit ; il finit par approuver
l'avis du contrôleur général, qui l'emporta de dix-sept
voix. Ainsi il passa sans difficulté.
Le jour d'après, le maréchal de Villars ayant, sui-
vant l'usage ordinaire, travaillé avec le régent à l'exa-
men des placets, lui parla sur le conseil de la journée
précédente, et lui représenta la nécessité qu'il y avoit
de ne point négliger les formes les plus propres à
tranquilliser le public, et sur le compulsoir des actes
des notaires, et sur la hberté qu'il vouloit bien s'ôter
tout entière de faire ni grâces ni torts. Il lui répéta
202 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
que pour cela il falloit faire choix de gens d'une pro-
bité reconnue, et dans le parlement et dans toutes
les cours souveraines. « Le parlement ne voudra pas
y entrer, » lui répondit le régent; « mais pour l'examen,
preuve de l'intention que j'ai de tranquilliser le public
par le choix de ceux qui doivent décider de son sort,
c'est que je compte vous mettre à la tète du conseil
qui sera formé pour cela. » — « Votre Altesse Royale
me fait trop d'honneur, » lui dit le maréchal ; « et s'il
dépendoit de moi, je n'aurois pas celui qu'elle veut
me destiner : cependant je ne refuserai jamais ce qui
pourra être du bien public, quoique je sois bien assuré
que tout ce qui m'en reviendra sera de me faire beau-
coup d'ennemis, et de m'attirer très peu de recon-
noissance. La justice est une vertu sèche et stérile :
celui que vous condamnez ne le pardonne jamais, et
celui que vous soutenez, comptant de ne rien devoir
qu'à son bon droit, ne vous en a aucune obligation.
Mais enfin, monseigneur, quoique je connoisse la
pesanteur d'un pareil fardeau, je ne refuserai pourtant
pas de m'en charger quand vous l'aurez résolu. »
Le maréchal partit ensuite pour Villars, où il y
avoit bonne et grande compagnie. Peu de jours après,
l'arrêt pour la compulsion des actes des notaires parut,
on ne leur donnoit qu'un mois, à compter du jour de
la publication, pour donner tous les actes qu'on leur
prescriroit de remettre. Il parut quelque difficulté de
la part des notaires ; mais tout se soumit, et l'ouvrage
commença. Le maréchal de Villars fit un tour à Paris
pour quelques affaires qui concernoient son gouverne-
ment de Provence.
Le 30 septembre, il vit chez le roi le régent, qui
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 203
vint à lui, et lui dit : « Monsieur le maréchal, vous ne
venez ici que pour apprendre de grandes nouvelles. »
— « Quelle grande nouvelle Votre Altesse Royale me
fera-t-elle l'honneur de m'apprendre? » répliqua le
maréchal. — « Le roi d'Espagne, » répondit le régent,
et me fait l'honneur de me demander ma fille pour le
prince des Asturies. » Le maréchal lui dit : « C'est
véritablement une grande nouvelle : j'ai l'honneur d'en
faire mon très respectueux compliment à Votre Altesse
Royale. » Un moment après, il le tira par la manche
et lui dit : « Monseigneur, permettez-moi de vous faire
un autre compliment : c'est que je vous trouve le plus
habile prince de la terre; jamais les cardinaux de
Richelieu et Mazarin, ces deux illustres politiques,
n'ont rien imaginé de plus grand. » Le prince des
Asturies ayant quatorze ans faits, et M"® de Mont-
pensier devant en avoir douze le 10 décembre 1721,
on ne douta pas que cette princesse ne parte avec
la duchesse de Vantadour nommée pour aller cher-
cher l'Infante. On continua de travailler à la compul-
sion des actes des notaires, et le régent nomma des
commissaires pour décider toutes les questions. A la
tète de ces commissaires, il mit le maréchal de Villars.
On disoit que les maréchaux d'Huxelles, de Tallard et
de Bezons en seroient aussi.
La mort du cardinal de Mailly laissa vacant l'arche-
vêché de Reims. Le régent le destina à l'évêque de
Fréjus, précepteur du roi, et Sa Majesté pressa fort
l'évêque de l'accepter. Le maréchal de Villars l'alla
voir le même jour. Il y avoit une très ancienne amitié
entre eux, et sur ce que le maréchal de Villars le voyoit
incertain, il lui dit : « Je sais que vous avez quitté
204 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
votre évêché, que l'on dira que vous ne l'avez fait que
dans l'espérance d'être précepteur du roi. Je sais
mieux que personne combien peu vous songiez à cette
place ^. Mais enfin laissons ces vains discours : votre
répugnance même à prendre une grande charge dont
cependant vous savez bien que vous vous acquitterez
mieux que personne doit céder à des raisons plus
fortes. »
« C'est la première place de l'Église et du parlement
comme premier pair de France. Vous devez en homme
de bien et d'honneur, dans des temps surtout où le
roi, l'Église et l'État ont le plus besoin d'un homme
ferme, rempli de bonnes intentions, et né avec des
talents propres à bien servir, vous devez accepter
une place où vous pouvez être très utile. »
L'évêque parut très incertain au maréchal de Vil-
lars, mais selon les apparences, la sûreté d'être maître
de l'esprit du roi lui ôta tout autre dessein, ce qu'il
ne pouvoit [être] qu'en ne le perdant pas de vue. Il
lui écrivit encore très fortement de la campagne pour
le déterminer : mais il apprit avec douleur, peu de
jours après, qu'il avoit pleinement refusé. Cette modé-
ration apparente fut louée dans le monde, mais très
blâmée par le maréchal de Villars, persuadé qu'il étoit
que, dans des conjonctures aussi dangereuses que le
sont celles d'une minorité, tout homme de bien et
1. En effet, M^e Dangeau et Mj^^ de Groï avaient porté M"»^ de
Maintenon à lui destiner cette place, mais, dans les derniers
jours de la vie du roi, le maréchal de Villars avait engagé le
P. Le Tellier à déterminer le roi sur ce choix, pensant que le
P. Le Tellier avait plus de pouvoir que personne sur l'esprit du
roi en pareille matière. (Note de X.)
1721] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 205
d'honneur doit être principalement occupé du bien de
l'État, dont l'avantage est que les plus honnêtes gens
soient dans les premières places. La suite fera voir
que cet évêque avoit apparemment des vues plus éle-
vées et qu'il vouloit s'ôter tout obstacle à s'éloigner
d'un moment de la personne du roi, sur l'esprit duquel
il prenoit un pouvoir très absolu.
Le maréchal de Villars fut alors obligé de revenir
à Paris, à la sollicitation de la duchesse du Maine, qui
lui envoya Gavaudun, un des premiers de la maison
de M. le duc du xMaine, pour le prier de revenir, afin
d'empêcher un éclat que l'on craignoit entre le prince
et la princesse de Conty. La duchesse du Maine envoya
encore un courrier après le départ de Gavaudun, pour
presser le maréchal de Villars. Il alla donc descendre
à l'hôtel de Conty le 1 2 octobre, et parla au prince de
Conty sur tous les inconvénients d'une rupture que ce
prince n'avoit pourtant point résolue. Il est vrai que,
piqué de la conduite du comte de Clermont^ son
premier gentilhomme de la chambre, qu'on disoit
depuis plusieurs années amoureux de la princesse de
Conty, il y avoit eu des paroles très vives entre lui et
sa femme, qu'il avoit envoyée à Issy chez la princesse
de Conty sa mère. Tout cela avoit fait un grand bruit,
mais le maréchal de Villars calma cet orage. Son sen-
1. Le chevalier de Clermont-Chattes, « homme d'honneur et de
naissance, » mais ayant le goût de l'intrigue ; il aurait, suivant
Saint-Simon, été l'amant de la princesse de Conti et de M"e Ghoin,
avec la connivence de Luxembourg et de Conti, qui espéraient se
servir de lui et d'elle pour dominer le dauphin; l'intervention du
roi aurait interrompu l'intrigue : Clermont dut quitter Conti et
se retirer à Tournay; M'i« Choin dut rompre avec le dauphin.
206 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
timent avoit été que Glermont ne quittât pas sur-le-
champ le service de M. le prince de Gonty; mais la
princesse sa mère avoit déjà écrit : de manière que le
parti étoit pris, et à la vérité il ne convenoit pas qu'il
demeurât plus longtemps dans une maison où il appor-
toit un grand désordre, non sans fondement. Mais le
bruit étoit répandu d'un commerce de galanterie, et
diverses lettres anonymes avoient donné de grands
soupçons au prince de Gonty.
Le maréchal de Villars apprit en arrivant que l'abbé
Dubois, devenu archevêque de Gambray, avoit voulu
la charge de surintendant des postes, que possédoit le
marquis de Torcy. Ges deux hommes étoient fort
brouillés ensemble, et leur querelle en présence du
duc d'Orléans avoit été quelque temps auparavant si
vive que les injures les plus atroces y furent proférées.
La négociation des mariages avec l'Espagne fournit
à l'archevêque de Gambray bien des moyens de per-
suader au régent que la surintendance des postes étoit
inséparable du ministère des affaires étrangères.
Le 1 3 octobre, il arriva un courrier de Madrid qui
rapporta des lettres du roi d'Espagne à M""^ de Van-
tadour; mais elles ne décidoient rien sur le départ
des princesses, qui étoit bien ardemment désiré par
le régent. Quelques jours après, on apprit que le roi
et la reine d'Espagne ne le souhaitoient pas moins
vivement ; et enfin les départs furent résolus pour le
15 novembre. Le duc de Saint-Simon partit; il en
coûta au roi huit cent quarante mille livres pour son
ambassade, et le duc d'Ossone arriva le 29 octobre.
Le roi d'Espagne désira que le duc de Saint-Simon
n'entrât en Espagne qu'avec très peu de gens et que
1721] MÉMOIRES DE VILLARS. 2107
l'on ouvrît ses ballots, par précaution contre la peste.
Cependant on travailloit toujours avec vivacité pour
les arrangements commencés sur les finances. On réso-
lut de faire connoître au premier conseil de régence
l'état du visa et ensuite de nommer des commissaires
pour décider du sort d'un grand nombre de familles.
Nous avons dit que le départ de M"® de Montpensier
fut fixé au 17 novembre. Le 16, il y eut un grand bal
indiqué au Palais-Royal, où le roi devoit danser; et ce
même jour les articles du mariage du prince des Astu-
ries et de M"® de Montpensier furent signés aux Tuile-
ries. M. le duc de Chartres donna un grand souper à
l'ambassadeur d'Espagne où il invita le maréchal de
Villars , le duc d'Antin , le maréchal d'Estrées , le
prince de Rohan et plusieurs autres. M"® de Montpen-
sier partit le 1 8 avec un prodigieux équipage où il y
avoit dix-sept carrosses. M""^ de Modène en avoit eu
un aussi considérable, tant l'économie étoit médiocre-
ment observée.
Le 23 novembre, le contrôleur général rapporta au
conseil de régence ce qui regardoit le visa. Il lut de
très longs mémoires, tant sur les dettes dont le roi
étoit chargé que sur les actions de la compagnie des
Indes, qui furent réduites à cinquante mille, dont les
dividendes furent établis sur les revenus et profits du
commerce de la compagnie, qui furent estimés pou-
voir monter à quatre ou cinq millions par an ; ce qui
faisoit environ cent livres de revenu pour chaque
action, suivant l'évaluation qui en seroit faite. Les états
et les calculs sur cette matière étoient expliqués dans
une grande table et le furent encore plus clairement
dans deux arrêts du conseil.
2i08 MÉMOIRES DE VILLARS. [1721
Il fut résolu que l'on nommeroit des commissaires
tous tirés du conseil d'État. Le maréchal de Villars
avoit été d'avis, au conseil de régence tenu le 1 0 sep-
tembre précédent, que l'on choisit dans le parlement
et dans les autres cours souveraines de Paris les gens
de la capacité et de la probité la plus établie pour
décider du sort de tant de gens presque ruinés par le
système. Mais les cours souveraines, n'ayant rien enre-
gistré de tout ce qui y avoit rapport, ne voulurent point
qu'aucun de leurs membres fût du nombre des com-
missaires. Quant au conseil qui devoit s'assembler
chez le chancelier, et à la tète duquel le régent avoit
déclaré vouloir mettre les maréchaux de Villars,
d'Huxelles, de Bezons, le marquis de Canillac, le
régent se contenta de dire que ceux du conseil de
régence qui voudroient se trouver chez le chancelier
en seroient les maîtres.
Le maréchal de Villars dit au chancelier qu'il ne
connoissoit aucun homme qui voulût aller à ce conseil
sans un ordre bien solide et bien exprès ; que pour
lui il désiroit fortement de ne le pas recevoir et que
cette déclaration vague de la liberté d'aller décider du
sort de tant de familles n'étoit guère propre à tran-
quilliser le public. Elle fut cependant donnée dans les
mêmes termes que le régent l'avoit déclarée, et cet
arrêt donna quelques craintes de voir les fortunes de
quelques favoris conservées et, par conséquent, les
malheureux peu soulagés.
Nous devons dire ici quelque chose de la manière
dont le roi étoit élevé. Il montroit beaucoup d'esprit,
de pénétration et de vivacité, mais il avoit de l'humeur ;
et le maréchal de Villars, très attentif sur tout ce qui
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 209
pouvoit donner à ce jeune prince des sentiments dignes
de lui, voyoit avec peine qu'on ne le corrigeoit pas
assez sérieusement de plusieurs défauts. L'évéque de
Fréjus, homme d'esprit, n'oublioit rien de ses devoirs
ni de tout ce qui pouvoit lui donner un grand empire
sur l'esprit de ce prince et pensoit que le maréchal de
Villeroy devoit être plus ferme. Ce jeune prince, avec
les bonnes qualités que nous avons expliquées, ne
pouvoit se résoudre à dire une seule parole à tous
ceux qui n'étoient pas dans sa familiarité. Jamais de
réponses aux ambassadeurs, et même aux députations
des provinces, que dictées mot à mot par le maréchal
de Villeroy. Le maréchal de Villars, pour faire au roi
quelque honte de ce silence, lui dit à son coucher com-
ment il avoit vu élever l'empereur Joseph, appelé
d'abord roi de Hongrie, qu'il l'avoit entendu souvent
réciter des harangues en italien, en latin, en françois,
et parler en public ; ce qui souvent étoit indispensable
à un roi.
172(21. L'année 1722 commença par de nouvelles
précautions pour donner plus d'ordre aux règlements
que l'on faisoit pour les finances ; mais il arrivoit sou-
vent que l'on manquoit à suivre les projets. On réso-
lut une commission pour rechercher les comptables,
on nomma même ceux qui dévoient la composer, et
puis on en demeura là. Cependant, la misère et le
désespoir augmentoient chaque jour dans une infinité
de familles ruinées.
On apprit alors une très fâcheuse nouvelle pour la
compagnie des Indes. On avoit fait partir une escadre
considérable, chargée de quantité de marchandises,
pour la mer du Sud. La dépense de cette escadre et
IV 14
MO MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
des marchandises alloit à plusieurs millions, et l'on
comptoit qu'il pourroit en revenir plus de quarante
millions de profit à la compagnie. Le premier vaisseau
qui entra dans le port de la Conception fut arrêté par
le gouverneur espagnol ; tout ce qui y étoit fut mis aux
fers et trois François furent pendus. Le vice-roi de
Lima envoya des ordres partout pour faire armer
toutes les côtes et arrêter tous les bâtiments de cette
escadre. Il n'en fallut pas davantage pour ôter toute
espérance de ces dividendes, que l'on croyoit devoir
être considérables, et auxquels presque tout le monde
étoit intéressé, car on avoit flatté les malheureux
François, ou séduits ou forcés à mettre leurs biens en
actions .
On fut informé de l'échange des princesses par un
nommé Couches, envoyé par le prince de Rohan, qui
apprit que le marquis de Sainte-Croix, grand d'Es-
pagne, envoyé pour cet échange par le roi son maître,
comme le prince de Rohan par le roi, étoit arrivé avec
un seul carrosse attelé de six mules avec des traits de
corde, pendant que le prince de Rohan avoit étalé une
suite et un équipage magnifiques. La reine douairière
d'Espagne^ qui demeuroit à Rayonne, fit des présents
magnifiques à W^^ de Montpensier, à l'infante et aux
dames qui suivoient ces princesses. Le roi d'Espagne
en fit aussi de considérables à M™® de Ventadour, à
M""® de Soubise et au prince de Rohan. Dans les com-
mencements de cette année, le duc de Chartres tomba
malade d'une fièvre continue avec des redoublements
1. Marie- Anne de Neubourg, veuve de Charles II, exilée d'Es-
pagne depuis l'avènement de Philippe V, avait sa principale rési-
dence à Pau.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 211
très violents. Il cracha et moucha un abcès, et le
23 janvier on le crut hors de tout péril.
On tenoit des conseils de finances chez l'archevêque
de Cambray composés seulement du contrôleur géné-
ral, de Fagon et d'un des Pairs. Celui qu'on appelle
Duverney y alloit lorsque l'ainé étoit arrêté par ses
inconamodités, et ces conseils se tenoient quelquefois
chez le régent. Alors M. le Duc y assistoit, le régent et
l'archevêque de Cambray le ménageant beaucoup. On
donna à Fasfon une commission de conseiller au con-
seil royal des finances. Pendant le règne du feu roi,
il y en avoit eu deux, pris ordinairement parmi cinq
ou six conseillers d'État. L'ancienneté seule ne donne
pas cette place, M. de ^larillac, doyen des conseillers
d'État, ne l'ayant jamais eue, mais aussi on ne prenoit
pas des moins anciens, tel que l'étoit Fagon. M. Ame-
lot, ancien, homme de mérite, et qui avoit passé sa
vie entière dans les ambassades, avoit parole du feu
roi pour la première de ces places qui vaqueroit ; mais
les engagements du feu roi furent peu considérés.
Fagon étoit homme d'esprit et La Houssaye, contrô-
leur général, pouvoit le regarder comme son succes-
seur apparent; ce qui doit être toujours estimé comme
très dangereux pour tout ministre en place. Aussi
La Houssaye n'étoit-il pas favorable à Fagon : depuis
longtemps il n'étoit occupé que de conserver sa place
et n'avoit pas soutenu la première idée que l'on avoit
conçue de ses talents et surtout de sa fermeté.
On apprit le 20 jan\-ier, par un courrier, que le duc
de Bournonville , qui avoit été nommé pour venir
ambassadeur d'Espagne en France, ne s'y rendroit
pas si diligemment et que le duc d'Ossone y resteroit
212 MÉMOIRES DE VILLARS. [172^
pendant que le duc de Saint-Simon seroit à Madrid.
Le cardinal de Rohan arriva de Rome, malade de
la goutte, le 28 janvier. Le régent alla le voir le jour
d'après. Le cardinal Dubois y étoit allé à son arrivée
et avoit envoyé le marquis de Bellisle au-devant de lui
à Fontainebleau. On n'oublioit rien, de la part du
régent et de son ministre le cardinal Dubois, pour
marquer au cardinal de Rohan la reconnoissance que
l'on avoit des services qu'il avoit rendus à son confrère
à Rome pour lui faire donner le chapeau, et l'on étoit
persuadé que l'abbé Dubois l'avoit assuré de le faire
premier ministre. C'eût été lui donner la place qu'il
occupoit lui-même réellement sans en avoir le titre.
Ce qui se répandoit le plus, c'est que le cardinal de
Rohan auroit ce qu'on appelle la feuille des bénéfices.
Le maréchal de Villars avoit toujours été fort ami du
cardinal de Rohan. Il le pria d'aller souper avec lui le
2 février, et ils eurent ensemble une très longue con-
versation. Le cardinal ne s'ouvrit pas sur ce qui se
passoit intérieurement entre lui et le cardinal Dubois,
mais il convint de la parfaite union qui étoit entre eux,
et il paroissoit tellement approuver toute la conduite
et les vues du cardinal Dubois qu'il étoit aisé de juger
qu'il se lioit d'intérêts avec lui et qu'il entreroit dans
toutes les mesures pour fortifier l'autorité du régent
pendant et après la minorité.
La première marque de reconnoissance que lui
donna le cardinal Dubois, et qui étoit un peu intéres-
sée, fut de le faire entrer au conseil de régence ; ce
qui arriva le dimanche 8 février, et ce qui devenoit
une planche pour le cardinal Dubois.
Peu de jours auparavant, le maréchal de Villars
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 213
avoit fait une chute sur le genou qu'il avoit eu cassé
et qui ne plioit pas ; ce qui rendoit toute chute très
dangereuse pour lui. Il garda le ht et la chambre pen-
dant trois semaines, et longtemps depuis il ne put
marcher qu'appuyé sur deux personnes.
Il alla voir le régent, auprès duquel il trouva le
cardinal Dubois, qui parut avoir ignoré la chute du
maréchal. Il lui dit : « Monsieur le maréchal, conser-
vez bien ce genou, auquel il ne peut arriver d'accident
que ce ne soit un malheur pour l'État. » Le maréchal
lui répondit : « Ce compliment de la part de celui qui
gouverne l'État est bien flatteur pour celui qui n'y
fait pas plus de figure que moi. » Le cardinal répliqua
qu'il en feroit toujours une aussi considérable qu'il le
voudroit. On a déjà dit que le maréchal de Villars
n'alloit pas chez le cardinal Dubois. Après ce court
entretien, le maréchal se retira et alla prendre sa place
au conseil avant que le roi entrât, n'y pouvant y aller
qu'appuyé.
Il avoit vu entrer chez le roi le cardinal de Rohan
qui ne pouvoit marcher que sur une petite chaise
qu'il faisoit rouler; d'un autre côté, on y portoit sur
une chaise le maréchal de Villeroy, attaqué de la
goutte ; et le maréchal de Villars , qui n'étoit pas
mieux sur ses jambes, dit au régent, en entrant dans
le petit cabinet du roi : a Voilà trois boiteux dans le
conseil. »
Après avoir pris sa place, il vit entrer le cardinal
de Rohan. D'abord il crut que c'étoit seulement pour
traverser le cabinet du conseil, mais dans le moment,
le roi étant en sa place, le régent marqua au cardinal
celle qu'il devoit prendre.
214 MÉMOIRES DE VILLARS. [17221
Le duc de Noailles et le duc de Saint- Aignan, plus
anciens pairs que le maréchal de Villars, ne parlant
point, le maréchal de Villars se leva et, adressant la
parole au roi, dit : « Sire, il me semble que M. le car-
dinal de Rohan prend place dans votre conseil. Je
prendrai la liberté de représenter que messieurs les
princes du sang y peuvent seuls précéder les Pairs de
France. » Le régent prit la parole et, répondant au
maréchal, dit : « M. le chancelier, qui précède les Pairs,
ne s'y opposera pas. » — « Cela ne conclut point, »
répliqua le maréchal, « puisque nous avons bien des
exemples où les Pairs ont précédé le chanceher. M. le
cardinal de Rohan sait que je suis fort son serviteur,
et depuis longtemps, mais je dois soutenir les préro-
gatives de ma dignité. » M. le chancelier arriva dans
ce temps-là et dit qu'il n'avoit appris que par l'huis-
sier, en entrant, que M. le cardinal de Rohan prenoit
place au conseil. « Cette fois sera sans conséquence, »
dit le régent. « Vous pouvez, Messieurs, chercher dans
vos mémoires ce qui peut vous être favorable. » Le
régent avoit compté que personne ne s'opposeroit; et
cela seroit arrivé si le maréchal de Villars n'avoit pas
pris la parole.
Le conseil levé, le régent s'approcha du chanceher,
du maréchal de Villars, du duc de Saint-Aignan, et
dit : « Cherchez, Messieurs, ce qui peut favoriser vos
prétentions. » — « Votre Altesse Royale, » répondit le
maréchal de Villars, « sait ce que le feu maréchal de
Villeroy dit sur les cardinaux au feu roi, qui lui deman-
doit quel rang ils prétendoient : « Sire, dit ce maré-
« chai, je n'en ai jamais vu que deux qui étoient nos
« maîtres. — Vous voulez donc. Monseigneur, » con-
1722] MÉMOIRES DE VTLLARS. 215
tinua le maréchal de Villars, a que nous regardions
ceux-ci comme nos maîtres? »
M. le Duc s'approcha alors et le maréchal de Villars
lui dit : « Dans ce temps-là, le grand Condé fut obligé
d'aller à Lyon pour passer après le cardinal archevêque
de Lyon, frère du cardinal de Richelieu. » Le régent
se retira, et l'on convint de se trouver chez le chan-
celier le mercredi 1 1 février pour délibérer sur cette
matière. Les ducs de Gramont, de Saint-Aignan, de
Villars et d'Antin eurent une assez longue conférence
avec le chanceHer. On examina les registres, le céré-
monial, divers mémoires du cardinal de Richelieu, du
garde des sceaux de Marillac, les registres des lits de
justice, du sacre des rois, et autres pièces qui pou-
voient donner la plus exacte connoissance de tout ce
qui s'étoit pratiqué à l'égard des cardinaux. Ces digni-
tés que les rois procurent à leurs favoris ont de grandes
prérogatives tant que ceux qui les possèdent sont en
faveur ; mais ils ne sont pas si considérés quand les
faveurs finissent. Le feu roi Louis XIV ne voulut jamais
admettre aucun cardinal dans ses conseils, et le régent
avoit déclaré, au commencement de la minorité, qu'il
n'en soufifriroit aucun dans le conseil. Le cardinal de
Noailles, président de celui de conscience, et pouvant
par cette raison prendre place au conseil de régence,
n'y songea point ; et cependant le régent, sans avoir
donné connoissance de son dessein, y fait prendre
place au cardinal de Rohan. Il n'étoit plus question
de le déplacer. Il falloit chercher un moyen de sauver
l'honneur dû aux Pairs de France; et l'on n'en trouva
pas de plus convenable que de suivre ce qui avoit été
pratiqué par Louis XIII en plaçant le cardinal de la
216 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
Rochefoucault au conseil au-dessus du duc de Lesdi-
guières, connétable de France, auquel il fut donné un
écrit, signé par deux secrétaires , portant que le
roi avoit accordé aux très pressantes instances de la
reine sa mère que le cardinal de la Rochefoucault
précéderoit le connétable de Lesdiguères au conseil
et que cet exemple ne seroit pas suivi.
Le chancelier et les cinq Pairs que nous avons nom-
més ci-dessus allèrent chez le régent et lui proposèrent
cet expédient, en ajoutant que, comme Ton prévoyoit
que le cardinal de Rohan ne seroit pas le seul, on
n'exigeoit pas la clause mise dans le brevet du conné-
table. Le régent trouva leur demande juste et promit
le même brevet. Les cardinaux n'approuvèrent pas ce
moyen de conciliation parce qu'ils trouvèrent dans des
mémoires de M. de Brienne, secrétaire d'État, que ce
brevet n' avoit pas eu de lieu. Le régent eut diverses
conversations sur cela avec le chancelier, tantôt résolu
à tenir parole aux Pairs et quelquefois retenu par les
difficultés du cardinal Dubois. Enfin, on convint de se
trouver, le 21 février, chez le régent, c'est-à-dire le
chancelier et les cinq mêmes Pairs qui y avoient été
quelques jours auparavant, le maréchal de Villeroy
n'ayant pu s'y trouver, retenu par la goutte. Le car-
dinal de Rohan étoit chez le régent, et le cardinal
Dubois y entra, le régent déjà averti que le chancelier
et les Pairs demandoient à lui parler. Le cardinal
Dubois demeura cependant chez Son Altesse Royale
plus d'une heure après le cardinal de Rohan. Celui-ci,
en sortant, fit un compliment aux Pairs sur la dispute.
Enfin, le cardinal Dubois sortit après avoir bien déter-
miné le régent à ne pas répondre favorablement.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 217
Le chancelier porta la parole et supplia le régent
de vouloir bien accorder le brevet qu'il avoit promis.
Il expliqua toutes les fortes raisons que l'on avoit de
le prétendre et combattit les raisons qu'apportoient
les cardinaux pour la faire refuser. Le régent, se
défendant de ces instances , dit à ces messieurs :
« Apportez-moi le brevet en original. » Le maréchal
de Villars répondit que Son Altesse Royale pouvoit
savoir que le testament de Louis XIII en original avoit
été trouvé chez les épiciers et le traité d'Osnabruck
chez les beurrières ; et que, par conséquent, un bre-
vet moins important se trouveroit difficilement, mais
qu'il étoit plus naturel que messieurs les cardinaux
rapportassent en original les ordres qui, selon eux,
avoient détruit le brevet en question. Le régent dit :
« Il s'agissoit, d'ailleurs, d'un connétable pair de
France. » Sur cela, le maréchal prit la parole et dit :
« Puisque Votre Altesse Royale paroît persuadée que
la dignité de connétable a été considérée dans ce que
Louis XIII fit pour le connétable de Lesdiguières, j'au-
rai l'honneur de lui dire que j'ai pris la liberté de faire
connoître au feu roi qu'aucun connétable de France,
aucun général d'armée, à chercher même dans les
siècles les plus reculés, n'avoit commandé des armées
si nombreuses que moi, durant tant d'années, dans
des conjonctures plus difficiles ; et que j'ai eu le bon-
heur de finir la guerre la plus dangereuse qu'ait eue
la France en faisant et signant deux traités de paix
qui établissent le roi d'Espagne sur son trône et qui
vous donnent assurément à vous. Monseigneur, l'heu-
reuse présomption de la couronne de France. De tels
services sont assurément au-dessus de la dignité de
218 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
connétable. D'ailleurs, monseigneur, je supplie Votre
Altesse Royale de vouloir bien songer que, dans
l'exemple dont il s'agit, c'est un roi qui déclare dans
son brevet que c'est aux pressantes instances de la
reine sa mère qu'il accorde l'entrée et la préséance au
conseil au cardinal de la Rochefoucault seul. Nous
croyons bien que Votre Altesse Royale ne s'en tiendra
pas à M. le cardinal de Rohan, et aussi l'on n'exige
point cette clause. Ce n'est pas une reine qui vous
prie de mettre ces messieurs dans le conseil, après
avoir été soixante- deux ans sans y être admis. Les
Pairs de France vous demandent le plus léger dédom-
magement que l'on puisse imaginer : les refuser, c'est
les traiter bien durement après les preuves de zèle et
de soumission qu'ils vous ont données. » Toutes ces
représentations furent inutiles, et le régent, persistant
à ne rien accorder, dit qu'il verroit encore ce qu'il
pourroit faire.
Le chancelier demeura à un conseil des dépêches
qui s'assembloit chez le régent, et les Pairs le pres-
sèrent de lui demander avant le conseil du lendemain
ce qu'il auroit déterminé.
Le soir, en soupant, le maréchal de Villars reçut
une lettre du chancelier, qui le prioit de se trouver
chez lui le jour d'après à dix heures du matin. Le
maréchal s'y rendit et y trouva les mêmes Pairs. Le
chancelier désiroit assez qu'ils retournassent tous
ensemble chez le régent. Plusieurs s'opposèrent à cet
avis et le duc de Saint-Aignan s'offrit d'y retourner
seul avec le chancelier. Le régent leur montra un ordre
du roi qui enjoignoit aux Pairs de France du conseil
de régence de s'y trouver et d'y prendre place après
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 219
les cardinaux, disant que c'étoit tout ce qu'il pouvoit
faire ; et que si les Pairs ne s'en accommodoient pas ils
n'avoient qu'à le jeter au feu. On le pria de le brûler
lui-même et tous les Pairs de France prirent la réso-
lution de ne pas aller au conseil. Les maréchaux de
Tallard et d'Estrées en usèrent de même, aussi bien
que les maréchaux d'Huxelles, de Bezons et de Mon-
tesquiou, qui n'étoient pas ducs. Le régent fut très
piqué de cette résolution ; et ce fut la première fois,
depuis la régence, que l'on montra quelque union et
un peu de fermeté. Le maréchal de Villeroy, attendu
qu'il ne devoit pas s'éloigner de la personne du roi,
demanda au régent à être derrière la chaise du roi et
hors de place; ce qui lui fut accordé. Cependant, le
régent, auquel le chancelier n'étoit pas agréable, lui
ôta les sceaux ; il les donna à M. d'Armenonville et le
chanceUer eut ordre de partir sur-le-champ pour
Fresnes, sa maison de campagne. C'étoit un homme
respectable, de beaucoup d'esprit, d'une probité
reconnue, et des plus dignes de sa place. Le succes-
seur n'avoit pas tout à fait la même réputation.
Il se répandit alors dans le public que le maréchal
de Villars et plusieurs autres Pairs seroient éloignés
par des lettres de cachet. Le maréchal de Villars ne
le crut pas et n'imagina point que, n'ayant fait aucune
faute, on pût le traiter d'une manière si peu conve-
nable aux services qu'il avoit rendus à l'État.
Le 2 mars, l'infante fit son entrée ; la veille, le régent
alla la voir à Chartres et le jour de son entrée le roi
l'alla voir au Bourg-la-Reine dans la maison d'un mar-
chand. C'étoit un dégoût pour le duc et la duchesse
du Maine, seigneurs de ce village, de ne la pas rece-
220 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
voir dans leur château de Sceaux. Mais on ne leur
épargnoit pas les dégoûts, et celui-là étoit un des
moindres de ceux qu'ils avoient reçus depuis plusieurs
années. Le roi revint attendre l'infante dans l'apparte-
ment qu'on lui avoit préparé au Louvre et l'alla rece-
voir à la descente de son carrosse.
Le maréchal de Villars monta à cheval, et, comme
il s'étoit répandu dans le public quelque bruit de lettre
de cachet pour l'exiler, il reçut, en traversant les rues,
beaucoup de marques d'amitié et du peuple et des
troupes qui étoient en haie depuis l'extrémité du fau-
bourg jusqu'au Louvre. Les jours qui suivirent l'entrée
furent des fêtes solennelles : il y eut, dans la salle des
machines des Tuileries, un grand bal magnifique par
la richesse des habits et par la beauté du spectacle.
Quelques jours après, il y eut un feu d'artifice et une
illumination d'une grande magnificence dans le parterre
des Tuileries.
Le 10 mars, on fut à l'hôtel de ville, où il y eut
encore un très beau feu d'artifice, et qui fut rempli
d'incidents. Il donna matière à querelle entre mesdames
de Sabran et de Polignac, aussi distinguées l'une et
l'autre par leur naissance et celle de leurs maris que
par leur beauté, par leurs galanteries, et par leur intré-
pidité en toute aventure. Les duchesses de Brissac et
d'Olonne, dont la naissance ne répondoit pas à celle de
leurs maris, se mirent au-dessus des deux premières ^
1 . La comtesse de Sabran était Foix-Rabat et la marquise de
Polignac était Mailly, toutes deux belles et recherchées par le
régent, tandis que la duchesse de Brissac était la fille du prési-
dent Vertamont et bossue, la duchesse d'Olonne était M"e Harkis
de Vertilly.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 221
sans leur faire aucun compliment ; et ces deux dames
ne s'abstinrent que des coups de main en présence
du roi. Elles apostrophèrent les deux duchesses, leurs
maris, et le maréchal de Villeroy, parent de la pre-
mière. Celui-ci fit retirer le roi de si bonne heure que
le prévôt des marchands, les échevins et la ville per-
dirent une partie de leur étalage.
Il y eut un bal au Palais-Royal, et le 14 un feu d'ar-
tifice magnifique dans la place de ce palais. Le duc
d'Ossone, ambassadeur d'Espagne, termina toutes
ces fêtes par un grand repas, un feu d'artifice sur la
rivière, et une illumination la plus magnifique que
l'on eût encore vue.
Le duc d'Orléans, après un souper chez le marquis
de Broglie, l'un de ses favoris, où étoient aussi M"*® de
Sabran et ÉmiHe, fille d'Opéra, fut attaqué d'un rhume
très violent, que l'on crut même dangereux pendant
quelques jours. Le maréchal de Villars l'étant allé voir
le trouva en bonne santé et prit congé de lui, pour
aller passer trois semaines dans son château.
L'abbé Fleury, confesseur du roi, s'étoit démis de
cette place à cause de ses infirmités et de son grand
âge. Le régent y destina un Jésuite. On le proposa au
cardinal deNoailles, qui déclara qu'il ne lui donneroit
point ses pouvoirs, et conseilla de ne prendre aucun
religieux. L'évêque de Fréjus fut d'avis d'éviter sur-
tout les communautés ennemies, qui sont les Jésuites
et les Pères de l'Oratoire, et proposa un M. Paulet,
curé de Paris, et en réputation de grande probité.
Mais le cardinal Dubois étoit, à ce qu'on prétendit,
engagé au Père Daubenton, confesseur du roi d'Es-
pagne; et le dernier mars, le Père Gaillard, Jésuite,
222 MÉMOIRES DE YILLARS. [1722
mena le père de Linières, nommé confesseur, au car-
dinal de Noailles, incommodé à Gonflans, pour lui
demander les pouvoirs. Le cardinal les refusa. Ainsi,
il fut résolu que l'un des aumôniers du roi ou l'un de
ses chapelains le confesseroit pour les premières
Pâques, et qu'on chercheroit le moyen d'établir le
nouveau confesseur, soit par l'autorité du pape, soit
en faisant sortir le roi pour quelques jours du diocèse
de Paris.
Le maréchal de Villars alla coucher le 1 ^"^ avril chez
le premier président, et le jour d'après à Villars, où
beaucoup de gens vinrent le voir. Il apprit, par
tout ce qui arrivoit de Paris, que le 7 avril le régent
avoit déclaré que le 20 mai le roi iroit habiter Ver-
sailles, et qu'il changeroit généralement toutes les
dispositions des logements faites par le feu roi. Ce
prince, un an avant sa mort, avoit donné au maréchal
de Villars le logement entier de M. le duc de Berry,
grâce très distinguée, et honneur que le roi n' avoit
encore fait à personne. Le maréchal de Villars écrivit
donc au régent, pour le supplier, mais avec la modes-
tie convenable, qu'il lui plût de lui conserver une
grâce si distinguée.
L'affliction fut grande dans tout Paris sur l'éloigne-
ment du roi. Premièrement, l'intérêt de tout ce qui
habite cette grande ville étoit fort opposé au départ
de la cour. Le principal bien du parlement, de tous
les gens de robe, et en général de toutes les familles
les plus aisées consistoit en maisons ; tout ce qui avoit
reçu des remboursements en avoit mis une grande
partie à bâtir : par l'absence du roi, ce reste de bien
tomboit de plus de la moitié. En second lieu, les rêve-
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 223
nus même du roi diminuoient de plus de six millions ;
et tout ce qu'il y avoit de bons François voyoit avec
peine ce changement d'habitation, tant par amour
pour leur roi que par leur intérêt particulier. Effecti-
vement ceux qui dévoient suivre le roi étoient obligés
à des dépenses considérables : il n'y avoit plus de
maisons dans la ville de Versailles ni d'appartements
dans le château où il y eût aucune sorte de meubles.
Tout le monde étoit établi a Paris, et croyoit l'être
pour longtemps : le régent lui-même, par son goût
particulier pour Paris, sembloit ne devoir pas songer
à le quitter. Tout le portoit à y rester, son amour
pour ses tableaux, qui lui faisoient une occupation
assez vive pour lui; sa loge à l'Opéra, où il ne man-
quoit pas un seul jour de se trouver ; ses commodités
pour tous les plaisirs, qui ne pouvoient être les mêmes
hors du Palais-Royal. Mais on crut que le cardinal
Dubois l'avoit déterminé par des raisons de politique
à quitter Paris. 11 fut résolu que le roi en partiroit le
22 mai, pour aller habiter Versailles, dont les appar-
tements, même ceux du roi, étoient en quelque
désordre, par l'éloignement où la cour en étoit depuis
sept ans.
Le régent fut longtemps à se déterminer sur les
logements; enfin il les déclara, les porta au roi, et
désira que Sa Majesté en signât l'état. Par ce nouvel
ordre, le logement du maréchal de Villars lui étoit
ôté, ainsi qu'à tous les autres maréchaux de France,
excepté au maréchal de Tallard, qui, par son aUiance
avec la maison de Rohan, eut le crédit de conserver
le sien.
Le public fut étonné et murmura de voir le mare-
2i24 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
chai de Villars privé d'un logement que le feu roi lui
avoit donné par distinction, et obligé d'aller loger au
cabaret. Il ne s'en plaignit pas cependant, et ne voulut
point en parler au régent, puisqu'il n'avoit rien fait
qui pût lui déplaire ; et le roi lui ayant ordonné de le
venir voir souvent, il se contenta de lui répondre que
rien ne l'empêcheroit d'avoir l'honneur de lui venir
faire sa cour.
Tous les logements furent donnés aux dames de
M™® la duchesse d'Orléans, aux officiers du service du
roi, à ceux du duc régent; et les secrétaires d'État
rentrèrent dans tous ceux qui avoient été occupés par
leurs prédécesseurs. Le cardinal Dubois prit tous ceux
qu'avoient eus les ministres de la guerre, et tout ce qui
tenoit aux Rohan fut bien traité, surtout leur famille.
Depuis longtemps M. de la Houssaye, contrôleur
général des finances, étoit attaqué dans ses fonctions.
Le Couturier, commis du régent, faisoit la plus impor-
tante, qui étoit la distribution générale de tous les
fonds, que ce prince s'étoit attribuée dans les premiers
jours de la régence. Les Pairs, par le visa et par
l'examen de la recette de tous les revenus du roi,
décidoient de plusieurs questions; Fagon, homme
d'esprit, avoit grande part aux résolutions. La Hous-
saye s'étoit contenté, depuis plusieurs mois, de toucher
trente mille écus par an des appointements de son
emploi, sans se mêler beaucoup de sa charge, et ne
l'avoit pas soutenue avec la même dignité que dans les
premières semaines. Enfin quelques indispositions,
plusieurs dégoûts et une espèce d'attaque d'apoplexie
le déterminèrent à demander la permission de se reti-
rer. Fagon, auquel son emploi fut offert, le refusa, et
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 225
il fut donné à Dodun, président aux requêtes du Palais,
ensuite intendant des finances; charges ôtées et réta-
blies deux ou trois fois depuis la régence. Fagon voulut
bien en accepter une sous Dodun : il étoit estimé homme
très capable, et le refus du contrôle général, emploi
autrefois si considérable, lui fit honneur. Il déclara
qu'il serviroit de tout son cœur, pourvu qu'il ne fût
pas chargé de l'administration.
La cour avoit rétabli, par un arrêt du conseil, une
infinité de nouveaux droits très onéreux. Les anciennes
ordonnances et les lois du royaume défendoient qu'au-
cune imposition fût faite sur les peuples autrement que
par les édits enregistrés au parlement. Ainsi les droits
et impositions qu'établissoit cet arrêt du conseil sur
une infinité de choses étoient fort à charge, et plusieurs
parlements s'y opposoient. Celui de Bretagne défendit
d'en faire la levée par un arrêt qu'il rendit, et qui fut
cassé par un ordre de la cour. Le parlement de Paris
assembla les chambres pour délibérer sur une matière
si importante. La première résolution fut de nommer
des commissaires pour l'examiner, et, le 7 mai, les
chambres furent assemblées. Après d'assez longs
débats, elles opinèrent à des remontrances au roi. Les
présidents deNovion, d'Aligre, de Lamoignon et Por-
tail n' étoient pas pour les remontrances; mais les
jeunes présidents comme Amelot, Pelletier, de Maisons
et Meaupeou relevèrent et soutmrent cette opinion.
Le président Ghauvelin fut de l'avis des premiers. Les
sieurs abbés Mengui et Pucelle, tous deux gens de
beaucoup d'esprit, firent les plus longs discours : le
premier contre les remontrances, le second pour. Le
sentiment et le discours de celui-ci lui firent honneur ;
IV 15
226 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
aussi l'emportèrent-ils de près de trente voix; et le
parlement, dans cette occasion, prit le parti le plus
honnête, qui étoit celui des remontrances.
Le régent, informé des sentiments du parlement,
rassembla avec le cardinal Dubois, le garde des sceaux,
les secrétaires d'État, le contrôleur général; et il fut
résolu d'envoyer une lettre de cachet au parlement,
pour lui défendre de déhbérer sur cette matière, et de
faire des remontrances. Le marquis de la Vrillière
porta la lettre de cachet, et la rendit au premier pré-
sident dans le temps que l'on travailloit aux remon-
trances. Ceux qui étoient assemblés pour cela se sépa-
rèrent, et l'on fut huit jours sans entendre parler de
rien.
Pendant cet intervalle, le régent déclara ceux qui
dévoient représenter au sacre. Le maréchal de Ville-
roy, comme doyen des maréchaux de France, devoit
tenir la place du connétable, le maréchal de Villars
celle du grand maître, M. le Duc, revêtu de cette
charge, devant représenter le duc d'Aquitaine, et le
duc de Bouillon celle de chambellan, dont il avoit la
charge. Les honneurs furent donnés au maréchal d'Es-
trées pour la couronne, au maréchal d'Uxelles pour le
sceptre, au maréchal de Tessé pour la main de justice.
Quatre cordons bleus furent nommés pour les offrandes,
et ce furent le maréchal de Tallard, Matignon
et Medavy. Les quatre barons pour la sainte ampoule
furent les marquis d'Alègre, d'Estaing, de Beauveau
et de Prie.
Le 16 mai, au lieu de s'en tenir à l'arrêt du conseil
qui avoit fait les impositions, le régent jugea à propos
de suivre la règle ordinaire : il envoya une déclaration
1722] MÉMOIRES DE VILLÀRS. 227
au parlement, sur laquelle toutes les chambres assem-
blées opinèrent aux remontrances d'une voix presque
unanime, à la reserve de quatorze; et le jour leur fut
donné au 18 mai.
Le frère du cardinal Dubois vint de la part du
régent dire au maréchal de Villeroy que l'on vouloit
que personne ne fût présent lorsque les remontrances
se feroient ; ce qui étoit très opposé à l'usage, qui est
de les recevoir publiquement. Sitôt que le premier
président eut commencé à les lire, le régent dit deux
fois au roi à l'oreille : « Dites : Cest assez. » Le roi
ou n'entendit pas ou ne voulut pas faire taire le pre-
mier président; et sur cela le régent, prenant la
parole, dit au premier président : « Vous avez de la
peine à lire; donnez les remontrances. » Le garde des
sceaux les prit, et l'on donna jour au parlement pour
en venir recevoir la réponse, qui fut que le roi vouloit
être obéi. Et, peu de jours après, la déclaration fut
enregistrée en ces termes. Que le roi seroit en tout
temps et en toute occasion supplié de faire cesser les-
dites impositions, et quil nen seroit mis aucune qui pût
altérer les privilèges des bourgeois de Paris.
Peu de jours après, le régent apprit au maréchal de
Villars des nouvelles qu'il avoit reçues de Marseille,
où il avoit reparu quelques nouvelles étincelles de la
contagion ; ce qui obligea une seconde fois à resserrer
la malheureuse ville de Marseille et son territoire. On
y renvoya le bailli de Langeron pour y commander,
et on lui donna une patente de lieutenant général des
armées de terre ^.
1. Jacques-Charles Andrault de Langeron, bailli, grand-croix
2i2l8 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
Le maréchal de Villars se rendit dans son château
de Villars, où il eut toujours très grande compagnie.
Il comptoit y faire un plus long séjour, lorsqu'il apprit,
par un courrier de la marquise de Châteaurenaud, que
le duc de Noailles son frère étoit exilé dans ses terres,
à plus de cent cinquante lieues de Paris. Cette nou-
velle le fît partir de Villars pour venir offrir ses ser-
vices à ce duc, et voir ce que l'on pourroit faire pour
obtenir un exil moins dur que celui qui lui étoit pres-
crit. L'ordre lui avoit été porté par un gentilhomme
ordinaire du roi, qui ne lui laissa que vingt- quatre
heures pour se préparer à partir, et qui l'accompagna
jusqu'à dix lieues de Paris. Le marquis de Ganillac eut
ordre en même temps de s'éloigner à cinquante lieues
de Paris.
Ces deux hommes avoient toujours été les favoris
du régent. M. de Ganillac avoit travaillé avec le feu
président de Maisons à ménager pour ce prince l'esprit
du parlement; et M. de Noailles, de concert avec le
chancelier Daguesseau, avoit réglé, après la mort du
président de Maisons, arrivée huit jours avant celle du
roi, tout ce qui regardoit les changements et la nou-
velle disposition des conseils ; et personne assurément,
excepté le duc de Saint-Simon, n'étoit entré plus inti-
mement dans la confidence du duc d'Orléans, long-
temps même avant la régence.
Lorsque ce prince vint rendre compte au roi de
de l'ordre de Malte, était chef d'escadre des galères à Marseille
quand la peste y éclata. Il avait donné l'exemple du plus grand
dévouement et contribué énergiquement au rétablissement de
l'ordre. Il resta commandant en chef à Marseille jusqu'à sa mort,
le 13 juillet 1729.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 229
l'exil du duc de Noailles, il lui dit que ce duc entroit
dans des cabales contraires à son autorité, et qu'il for-
tifîoit le cardinal de Noailles, son oncle, dans le refus
qu'il faisoit des pouvoirs nécessaires au confesseur
que Sa Majesté s'étoit choisi. En effet, on fut obligé,
pour lui en obtenir, d'avoir recours à l'évêque de
Chartres. Comme il étoit très dévoué aux Jésuites, il
ne se fît pas solliciter pour accorder ce qu'on lui
demandoit pour le père de Linières; et, en conséquence,
le roi se confessa et communia à Saint-Cyr, qui est de
l'évêché de Chartres. Pour l'exil de M. de Canillac, le
régent ne crut pas devoir en parler au roi ; ce qu'il y
a de certain, c'est que l'un et l'autre étoient fort mal
avec le cardinal Dubois.
A cette occasion, les molinistes et les jansénistes,
dont l'aversion mutuelle étoit au plus haut point depuis
longtemps et divisoit l'Église de France, prirent parti.
Les derniers soutenoient la confession nulle, et par
conséquent sacrilège, aussi bien que la communion,
si le confesseur n'avoit pas les pouvoirs de l'évêque
diocésain, et les molinistes étoient formellement oppo-
sés à cette opinion.
Le maréchal de Villars arriva à Paris, et trouva que
toute la famille du duc de Noailles, la plus nombreuse
du royaume, puisque, par le mariage de ses sœurs,
il étoit beau-frère des ducs de Gramont, du maréchal
d'Estrées, du duc d'Antin, des marquis de la Vallière
et de Chàteaurenaud , cousin germain du duc de
Chaulnes et de Beringhen ; le maréchal de Villars trouva,
dis-je, que le cardinal de Noailles et tous ceux de cette
maison étoient convenus de ne point agir. Il les pressa
de le faire ; il s'offrit même à porter la parole pour
230 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
demander un séjour moins affreux que le château de
Penières, que le duc de Noailles avoit trouvé tombé,
et dans lequel il ne pouvoit avoir pain, vin ni viande,
qu'en les faisant apporter d'Aurillac, petite ville à cinq
grandes lieues de ce château ruiné. Mais la fausse
prudence, sagesse ou timidité, portées au plus haut
point dans ces derniers temps, déterminèrent au parti
du silence.
Dans ce temps-là, il arriva une chose au parlement
qui fît beaucoup d'honneur au premier président, que
l'on croyoit abattu plus par les infirmités que par
l'âge. Un nommé Rancereau, conseiller au parlement
de Bretagne, fut obligé de quitter Rennes pour avoir
été convaincu d'avoir révélé les déhbérations de la
compagnie, et d'en avoir mandé les détails au garde
des sceaux d'Argenson : mais au même temps on le
récompensa d'une charge de maître des requêtes. Il
voulut être reçu au parlement ; et, après avoir été
refusé, il obtint enfin du régent un ordre précis, sur
lequel le premier président le reçut, en lui expliquant
à lui-même très naturellement et fort haut les raisons
que la cour avoit eues de le refuser.
Le maréchal de Villars parut à Versailles. Le roi le
reçut avec beaucoup de marques d'amitié. Toute la
maison du roi, les gardes du corps, les huissiers et
tous les domestiques du roi lui donnant toutes sortes
de démonstrations de la joie qu'ils avoient de le voir.
Il n'y coucha qu'une nuit et résolut un voyage en
Normandie, bien déterminé à ne pas donner la plus
légère jalousie à ceux qui ne le vouloient pas à la
cour.
Il en partit le 1 0 juillet, après avoir joué le matin à
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 231
quadrille avec le roi, et alla visiter en Normandie une
de ses terres que l'on appelle Galleville. 11 vit en pas-
sant la maison de l'abbé Bignon à Meulan, Rosny et
Gaillon. Le duc de Luxembourg, gouverneur de Nor-
mandie, l'attendoit à Rouen. Pendant les quatre jours
que le maréchal y resta, il reçut, de tout ce qu'il y a
de gens plus considérables dans le parlement et, en
général, de tout le peuple, les marques les plus vives
de considération qu'ils purent imaginer, et par des
harangues, et par des fêtes continuelles. Il revint de
sa terre par la Meilleraye, belle maison du duc d'Har-
court ; et vit à son retour le chancelier de Pontchar-
train dans son château, où il le trouva dans une santé
parfaite, quoiqu'il eût plus de quatre-vingts ans. Arrivé
à Versailles le 27 juillet, le roi lui marqua plus de
bontés encore : il lui dit tout haut à son souper qu'il
avoit compté le jour de son départ et marqua en effet
le jour et le quantième du mois qu'il étoit parti. A son
petit coucher, on parla de l'arrivée de la flotte turque
devant Malte ; et le roi parla avec une connoissance
très exacte des dernières guerres des Turcs en Hon-
grie, du siège de Gorfou, de celui de Bellegrade et de
toutes les fautes qu'ils avoient faites dans ces dernières
campagnes.
Le maréchal de Villars joua avec le roi ces deux
jours qu'il passa à Versailles, et, quelques bons trai-
tements qu'il reçut de Sa Majesté, il continua dans la
résolution de n'aller lui faire sa cour que tous les
quinze jours.
Il arriva alors une aventure très fâcheuse dans la
famille du maréchal de Villeroy. Il se crut obligé
d'éloigner la duchesse de Retz, sa petite-fille, pour
232 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
une conduite trop libre, et le marquis d'Alincourt,
son petit-fils, pour des débauches de jeunesse qui
avoient fait beaucoup de bruit*. On envova le marquis
de Rambures, colonel de Navarre, à la Bastille et le
marquis d'Alincourt à Joigny.
Le maréchal de Villeroy eut dans cette occasion un
malheur très ordinaire à la cour, qui veut toujours
désapprouver : c'est d'être soupçonné d'avoir voulu
empêcher une juste punition, parce qu'elle regardoit
son petit-fils, et d'être blâmé de ne s'y être pas opposé
quand elle éclata. Le plus grand malheur pour lui fut
les aventures, car on sait bien que le courtisan n'ap-
prouve pas volontiers. La conversation trop vive qu'il
eut avec le cardinal Dubois, très puissant auprès du
régent, fut bientôt suivie de la disgrâce de ce maré-
chal. Ils étoient convenus d'une conférence ensemble,
en présence du cardinal de Bissy, pour se réunir et
pour faire cesser l'éloignement qui paroissoit entre
eux. Cet entretien eut un succès tout contraire et ils
se séparèrent plus mal que jamais. Le maréchal de
Villeroy en parla très succinctement au maréchal de
Villars à son retour de Normandie pendant qu'ils sui-
voient le roi à sa promenade dans une roulette poussée
par les porteurs du roi, dans laquelle ils étoient seuls.
Ceux qui vouloient nuire au maréchal de Villars
publièrent qu'il avoit animé le maréchal de Villeroy;
en quoi ils étoient bien éloignés de sa pensée, qui avoit
toujours été de ne rien oublier pour engager le maré-
chal de Villeroy à éviter le malheur d'être éloigné de
la personne du roi. Cette disgrâce lui arriva le lundi
1. Les détails de ces scandaleuses affaires ont été donnés par
Mathieu Marais, Barbier, Maurepas et autres.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 233
10 août. On commanda dès la veille quarante mous-
quetaires; Artagnan, leur capitaine -lieutenant, eut
ordre de se trouver chez le régent après le lever du
roi. Le régent dit à Sa Majesté qu'il la vouloit entre-
tenir et passa dans son cabinet. Le maréchal de Ville-
roy suivit : il prétendoit que sa charge de gouverneur
du roi l'obligeoit à ne le laisser jamais seul avec per-
sonne. Cette scène fut contée diversement.
Le régent dit qu'il avoit prié le maréchal de s'éloi-
gner, et que, l'ayant refusé, il avoit dit que le respect
l'empèchoit de s'expliquer sur cela en présence du roi.
Le maréchal de ViUeroy dit que le régent avoit parlé
au roi sur l'état des finances et qu'il l'avoit assuré qu'à
sa majorité elles seroient rétablies; que lui, maréchal,
étoit entré dans la conversation en louant le régent de
son travail et de ses soins.
Quoi qu'il en soit, le maréchal s'étant rendu chez le
régent sur les trois heures après midi, sans s'aperce-
voir de douze bas- officiers des mousquetaires qui
étoient dans la salle des gardes du corps du roi et qui
le suivirent dans le temps qu'il descendoit, il entra
dans l'appartement du régent. Les portes furent fer-
mées dans l'instant, et La Fare, capitaine des gardes
du régent, l'arrêta. Le maréchal demanda à parler au
régent; ce qui lui fut refusé. Sur cela, il dit tout haut
que le roi ne savoit rien de ce qui se passoit et demanda
s'il ne lui seroit pas permis de le voir. On le fit entrer
dans la chaise de M. Le Blanc, ministre de la guerre,
sortir par le jardin et descendre par le degré de
l'Orangerie. Artagnan et deux officiers des mousque-
taires se mirent dans un carrosse du régent avec le
maréchal et trouvèrent au haut de l'avenue de Versailles
234 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
les quarante mousquetaires qui le conduisirent à Ville-
roy, où beaucoup de gens allèrent le voir.
Le maréchal de Villars alla à Versailles le jour d'après
que le maréchal de Villeroy eut été arrêté, et, prenant
congé du roi pour aller passer six semaines dans son
château, le roi, qui lui marquoit beaucoup d'amitié,
lui dit de demeurer à Versailles. Mais il ne convenoit
pas qu'il fit sa cour régulièrement, et, au hasard de
déplaire à Sa Majesté, il la supplia de trouver bon qu'il
s'en allât à Paris.
Quatre jours après, l'évèque de Fréjus quitta la cour
à trois heures après minuit ; il ne prit congé du roi ni
du régent, en cachant avec le plus grand soin son
départ et sa retraite. Le régent désapprouva fort cette
conduite et en parut agité. On envoya Le Pelletier-
Desforts chez M. de Bas ville, où l'on crut que l'évèque
de Fréjus s'étoit retiré, et l'on fit partir plusieurs per-
sonnes pour le chercher et le faire revenir. Desforts le
trouva à Courson; il vint aussitôt en avertir le régent,
qui le renvoya. Le roi écrivit de sa main à l'évèque
pour l'obliger à retourner auprès de sa personne, et
il revint le troisième jour. Son départ et son retour
furent blâmés par tous ceux qui ne savoient pas qu'il
avoit déclaré que, quoiqu'il ne fût pas bien avec le
maréchal de Villeroy, il prendroit cependanl le parti
de se retirer si on éloignoit du roi ce maréchal. Dès
que l'événement fut arrivé, il se crut obligé de tenir
son engagement, à faire voir par sa retraite qu'il
n'avoit aucune part aux résolutions prises contre le
maréchal et qu'il n'en avoit pas même eu de connois-
sance. Le courtisan , qui veut toujours donner de
sinistres interprétations, n'en demeura pas persuadé ;
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 235
mais l'évêque, rappelé par le roi et par le régent, ne
pouvoit se dispenser de suivre son premier devoir,
qui l'attachoit à la personne du roi.
Le 22 août, le cardinal Dubois fut déclaré premier
ministre ; il en prêta le serment au roi le même jour.
Le maréchal de Villeroy n'avoit, comme nous l'avons
dit, parlé que confusément au maréchal de la conver-
sation qu'il avoit eue avec le cardinal Dubois en pré-
sence du cardinal de Bissy ; mais le maréchal de Vil-
lars étant allé à Villeroy, le maréchal s'en ouvrit
davantage à lui , sans néanmoins lui en rendre un
compte exact. Le maréchal de Villars eut lieu de croire
que le dessein qu'avoit formé le cardinal Dubois de
devenir premier ministre avoit été le sujet de la con-
versation. Le maréchal de Villeroy lui dit même : « On
vouloit m'obliger de proposer au roi et le nouveau
ministre et l'ordre du conseil ; je répondis que je con-
sentirois à être de ce conseil avec un brevet de non
préjudice ; mais que, pour un premier ministre, je ne
le croyois pas convenable et que je ne le proposerois
pas. s II étoit donc certain que l'emploi de premier
ministre avoit été proposé. Les amis du maréchal de
Villars lui mandèrent à sa campagne qu'il étoit surpre-
nant qu'il ne vînt pas faire son compliment au premier
ministre ; on avoit même répandu qu'il ne le verroit
ni ne lui écriroit ; mais il n'auroit pas été raisonnable,
n'ayant aucun sujet particulier de se plaindre du car-
dinal Dubois, de ne pas aller lui rendre, en qualité de
premier ministre déclaré, ce que tout le monde lui
devoit, surtout les princes du sang ayant été les pre-
miers à lui rendre ce devoir.
Il alla donc à Versailles et commença par la visite
236 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
du cardinal, qui avoit un rhumatisme très violent. On
le frottoit dans le temps qu'il arriva. Le maréchal alla
chez l'évêque de Fréjus, où l'on vint l'avertir que le
cardinal Dubois l'attendoit. Il en reçut toutes les hon-
nêtetés possibles, et le nouveau ministre lui dit qu'il
auroit l'honneur de l'aller remercier. Le maréchal de
Villars lui répondit que, de toutes les prérogatives de
sa place, celle qu'il ignoroit peut-être le plus étoit de
ne rendre aucune visite et qu'ainsi il espéroit bien qu'il
ne songeroit pas à lui faire cet honneur. Le cardinal
lui dit que, quand il n'en devroit pas à d'autres, ce
ne seroit pas une raison pour l'en dispenser à son
égard.
La visite se passa avec une grande politesse de part
et d'autre. Le cardinal dit au maréchal que le régent
le pressoit depuis plus d'un an de consentir qu'il fût
déclaré premier ministre, mais qu'il s'en étoit toujours
défendu. Il pressa le maréchal de Villars de demeurer
à Versailles ; celui-ci s'en excusa et retourna dans son
château. Le roi le fit jouer à l'ombre avec lui toutes
les fois qu'il y eut jeu et lui ordonna de venir voir le
siège d'un petit fort que l'on avoit élevé au haut de
l'avenue qui va à Meudon. Le maréchal de Villars ne
se pressa pas de revenir; mais le roi ordonna plusieurs
fois au marquis de Villars, son fils, de l'en presser, et
enfin il se rendit à Versailles le 27 septembre. Le roi
lui parla souvent de son fort et le mena à toutes les
attaques ; et comme Sa Majesté jouoit deux reprises de
brelan par jour, elle en mettoit toujours le maréchal
de Villars.
Le cardinal premier ministre le pria à dîner et le
combla de tant d'honnêtetés que le bruit se répandit
1722] >rcMOIRES DE VILLAJ\S. 237
parmi les courtisans que l'on vouloit lui donner une
part considérable dans le gouvernement. Mais, comme
il étoit bien résolu de n'y pas entrer quand même on
l'en presseroit, il retourna à Paris pour ne se rendre
à la cour qu'après le sacre et seulement pour s'y
montrer une fois tous les quinze jours. Sa seule
inquiétude étoit que le jeune roi, qui lui marquoit de
grandes bontés, ne prit mal son éloignement de la
cour; mais c'est sur quoi il ne pouvoit expliquer ses
raisons au roi. Ainsi, il n'y avoit d'autre parti à
prendre pour lui que de s'exposer à l'impression que
cela pouvoit faire dans l'esprit d'un jeune prince qui
voit négliger en apparence les bontés qu'il veut lui
faire paroitre.
Pendant les premiers jours d'octobre , on publia
plusieurs arrêts de finance, tous fort à la charge du
peuple. On fit enregistrer par la chambre des vaca-
tions une déclaration qui fixoit toutes les impositions
du contrôle des actes des notaires, et il se présenta
des partisans qui en offrirent jusqu'à onze millions
par an ; augmentation de revenus pour le roi bien sur-
prenante, outre ce qu'on tiroit d'ailleurs du royaume.
Il y eut encore dans le même temps deux arrêts pour
examiner les taxes de la chambre de justice et pour
les domaines.
Le cardinal de Bissy, qui étoit fort avant dans la
confiance du cardinal Dubois, alla voir le maréchal de
Villars le 1 0 d'octobre. Il l'assura fort de l'estime du
premier ministre et du désir très sincère qu'il avoit de
lui donner une part très considérable dans l'adminis-
tration des affaires : il ajouta que le cardinal Dubois
vouloit le bien de l'État, et que la plus grande marque
238 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
qu'il en pouvoit donner, et la plus glorieuse pour lui,
étoit de partager le maniement des affaires avec un
homme tel que le maréchal de Viliars. Celui-ci répon-
dit, avec les sentiments convenables à ceux que lui
déclaroit le premier ministre, que, s'il vouloit employer
à faire le bien tout le pouvoir qu'il en avoit, il auroit
pour lui tous les honnêtes gens du royaume ; qu'il y
avoit deux choses : la volonté et le pouvoir; qu'il
croyoit la première dans le cœur du cardinal Dubois,
mais que cette première qualité, toute grande qu'elle
est, devenoit inutile si la seconde lui manquoit. Le
maréchal de Viliars ajouta qu'il voyoit le peuple chargé,
depuis deux mois, de nouveaux impôts, et très oné-
reux, tels qu'étoient le rétablissement des charges et
le tarif des actes de notaires ; qu'il se seroit opposé à
presque toutes les impositions s'il avoit été dans le
conseil ; qu'ainsi il ne falloit pas l'en mettre, puisqu'il
ne consentiroit pas à y entrer aux dépens de sa gloire,
qui ne lui permettroit jamais de consentir aux vexations
et aux dissipations ; qu'il prioit M. le cardinal de Bissy
de bien remercier M. le cardinal Dubois et de le prier
d'attendre, pour lui donner ces grandes marques de
confiance, qu'il fût assuré d'être en état de joindre le
pouvoir à la bonne volonté.
Quelques jours après, le maréchal de Viliars étant
au Palais-Royal, le cardinal Du'uois lui tint des discours
à peu près pareils à ceux que lui avoit tenus le cardinal
de Bissy. Il lui dit même qu'il avoit eu des gens très
malintentionnés contre lui, mais qu'on lui auroit plutôt
coupé la langue que de lui faire proférer une parole
opposée à la haute estime qu'il avoit pour son mérite,
et à la confiance que l'on devoit prendre en sa probité.
172*2] MÉMOIRES DE VILLARS. 239
Le roi partit de Versailles le 16 octobre. Le maré-
chal de Villars le trouva comme il entroit aux Tuile-
ries, entouré d'une grande foule. Le roi lui dit : « M. le
maréchal, j'ai un présent pour vous dans ma poche,
qui est mon portrait. » Et, dès qu'il fut entré dans son
cabinet, il lui donna une de ces petites pierres de com-
position qu'il faisoit et où étoit son portrait.
Le maréchal de Villars partit le 1 7 de Paris, et dîna
le 1 8 à Villers-Cotterets avec le cardinal Dubois, qui
lui renouvela plusieurs assurances d'estime et d'amitié,
le priant de venir voir la fête que Son Altesse Royale
préparoit pour le roi, et qu'il lui donneroit plutôt son
appartement s'il n'y étoit pas bien logé. Le maréchal
répondit à toutes ces honnêtetés comme on le doit à
un premier ministre, dont la sagesse veut que l'on
recherche les bonnes grâces, sans d'ailleurs entrer
dans aucun engagement.
Tout étoit préparé pour le sacre à Reims avec la
plus grande magnificence, et le cardinal premier
ministre n'avoit rien oublié pour la solennité de cette
cérémonie, la plus auguste de l'univers. Elle se fit le
25 octobre. Le maréchal de Villars y représenta le
connétable, dont les fonctions sont les plus belles et
les plus nobles ; et il eut la satisfaction d'entendre
qu'une grande partie de la cour, toutes les troupes et
le peuple lui souhaitoient la réalité de la place qu'il
remplissoit ce jour-là.
De son côté, le jeune roi lui marquoit toujours beau-
coup de bonté; et comme, le jour du sacre, il étoit
question à son petit coucher des cérémonies de la
journée, le maréchal lui dit en peu de paroles ce qu'il
avoit fait connoître au feu roi sur les justes raisons qu'il
240 MÉMOIRES DE YILLARS. [1722
avoit eues de prétendre à l'épée de connétable*. Le roi
l'écouta avec beaucoup d'attention, et quand il fut
dans son lit, il lui dit : a Bonsoir, M. le connétable. »
Le cardinal Dubois pria deux fois le maréchal de Vil-
lars à manger chez lui, et lui raconta qu'il avoit dit
au roi que l'épée de connétable ne pouvoit être en de
meilleures mains. Le maréchal de Villars le remercia
de sa politesse, ne se flattant pas qu'elle pût, dans le
moment présent, avoir d'autres suites.
La duchesse de Lorraine s'étoit rendue à Reims avec
trois princes et deux princesses, tous très bien faits et
de figure aimable. Le prince de Portugal y étoit, de
même que plusieurs princes et seigneurs de l'Empire,
qui tous vinrent dîner chez le maréchal .
Le 26, le roi alla à cheval à Saint-Remy : les maré-
chaux de France, aussi à cheval, marchoient immédia-
tement devant le roi. Le 27, il fit chevaliers de l'Ordre
M. le duc de Chartres et M. le comte de Gharolois.
Les chevaliers se trouvèrent à cette cérémonie en
habits de l'Ordre; mais le nombre en étoit médiocre,
et il ne s'y en trouva que dix. Le roi alla voir les
troupes le 28, et le 29 il toucha près de deux mille
cinq cents malades des écrouelles. Le 30, il alla cou-
cher à Fismes, et le 31 à Soissons : il y resta le jour
de la Toussaints, et se rendit le 2 novembre à Villers-
Cotterets.
Son Altesse Royale ayant prié le maréchal de voir
les fêtes qui y étoient préparées, il s'y rendit le même
1. Villars ne se consola jamais de n'avoir pas été nommé con-
nétable. Pour se donner l'illusion de l'avoir été, il se fit peindre
dans le costume qu'il portait au sacre et mit ce portrait à une
place d'honneur dans le château de Vaux .
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 241
jour que le roi, et trouva qu'on lui avoit préparé un
logement de trois chambres pour lui seul sous l'appar-
tement du roi, pendant que les principaux étoient
logés deux à deux. Le cardinal premier ministre lui
renouvela dans cette occasion beaucoup de marques
d'estime et de confiance. La fête fut d'une magnificence
sans égale ; mais le maréchal de Villars, en la louant
à Son Altesse Royale et au premier ministre, ne put
s'empêcher de leur dire avec sa sincérité ordinaire
que c'étoit dépenser prodigieusement pour donner
une très mauvaise leçon à un jeune roi, auquel on
devoit craindre d'inspirer le goût du luxe en l'excitant
par des exemples.
Le maréchal de Villars avoit déjà prié M. le Duc de
l'excuser s'il n'alloit pas à Chantilly; mais ce prince
l'en pressa si fortement qu'il ne put le refuser. Il
changea même les logements, pour lui en donner un
des plus beaux et des plus près de l'appartement du
roi. Les magnificences à Chantilly furent excessives,
et l'on se dispense d'en faire ici le détail, parce qu'on
les trouvera sans doute bien décrites ailleurs. On se
contente de dire qu'il n'y en a jamais eu de si somp-
tueuses. La veille du départ de Chantilly, pendant que
le maréchal de Villars jouoit dans la chambre de M°^^ la
duchesse avec le duc d'Antin, Imbert, premier valet
de chambre de Son Altesse Royale, vint lui demander,
de la part du cardinal Dubois, où il pourroit l'entrete-
nir. Le maréchal se rendit chez lui, et ils eurent une
assez longue conversation ensemble, dans laquelle le
ministre donna au maréchal de nouvelles assurances
de l'envie qu'il avoit d'établir une solide intelligence
avec lui.
IV 10
242 MÉMOIRES DE VILLARS. [1722
Le roi partit de Chantilly le 9, et séjourna le 10 à
Paris ; le soir, il joua un piquet avec le maréchal de
Villars jusqu'à son coucher. La même chose arriva le
jour d'après, et, en jouant, le roi pressa le maréchal
de Villars d'aller à Versailles ; mais il supplia Sa Majesté
de vouloir bien l'en dispenser. Le jour suivant, le roi
reçut des harangues de toutes les cours souveraines,
de l'Université et de l'Académie Françoise , dont il se
trouva que le maréchal étoit le chanceHer ce mois-là.
Cette circonstance lui donna occasion de dire au roi :
« Me voilà donc, en quinze jours, connétable de France
et chancelier de l'Académie. Il est fâcheux que la der-
nière charge soit la plus solide. »
Le roi partit le 1 0 pour Versailles, où le maréchal
de Villars n'alloit que tous les quinze jours, n'y ayant
point de logement. Le cardinal Dubois voulut l'entre-
tenir, tant sur des matières qui regardoient la guerre
que sur quelques négociations, lui marquant toujours
un grand désir d'être en parfaite intelligence avec lui.
Le premier ministre ordonna à tous les secrétaires
d'État de venir lui rendre compte de leurs départe-
ments, et leur marqua les jours et les heures auxquels
il leur donneroit audience, aussi bien qu'au contrôleur
général. Il fut reçu à l'Académie et harangué par le
sieur de Fontenelle.
Madame, mère du régent, mourut le 8 décembre
avec beaucoup de fermeté. Cette princesse avoit de
très bonnes et très grandes qualités ; elle étoit atten-
tive à marquer une flatteuse distinction aux personnes
qu'elle estimoit en mériter par leur naissance, par les
dignités ou par le mérite personnel, et cette distinc-
tion, toujours respectable, l'étoit encore plus dans
des temps où tout étoit confondu.
1722] MÉMOIRES DE VILLARS. 243
Le maréchal de Villars, qui se trouvoit à la tête du
tribunal des maréchaux de France, employa la plus
grande sévérité à punir les querelles. Il fit condamner
à quinze ans de prison un gentilhomme de Montreuil
qui avoit donné des coups de bâton à un autre, et
parce que les jeux de Paris donnoient occasion à une
infinité de querelles, il demanda et obtint du régent
qu'ils seroient défendus même dans les maisons royales
à Paris, où il y en avoit trois qui rendoient plus de
cinquante mille écus par an. Un pareil règlement lui
attira l'indignation de ceux qui avoient ces jeux ; mais
le bien public étoit avant tout dans son cœur. Les
défenses furent faites le 30 décembre.
Il arriva alors entre M^'® de Gharolois et la duchesse
d'Humières une très vive dispute à l'enterrement de
Madame à Saint-Denis. Cette princesse, d'ailleurs très
polie, parut fort animée contre les ducs ; elle réveilla
même la vivacité de M'"® la duchesse sa mère et celle
de M. le duc son frère, qui mena M. le duc de Chartres
et M. le prince de Conti chez M. le régent pour parler
tous ensemble contre les ducs, et pour engager le roi
à quelque résolution fâcheuse. La noblesse d'ailleurs,
irritée sans aucune raison et contre ses propres inté-
rêts, vouloit profiter de cette occasion pour faire
perdre aux ducs quelques-unes de leurs prérogatives.
Le maréchal de Villars, accompagné de M. le maré-
chal de Berwick, parla à M. le duc d'Orléans, et lui
dit que tous les ducs étoient bien résolus à marquer
toujours un très grand respect à messieurs les princes
du sang ; mais que, s'ils attaquoient quelques-unes de
leurs prérogatives, dont Son Altesse Royale étoit
mieux informée que personne, c' étoit aller contre son
244 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
intérêt à elle-même; que, par exemple, les ducs
n'avoient qu'un tabouret chez elle, et que, si les
princes du sang ne donnoient plus le fauteuil, ils s'éga-
loient par là aux fils de France.
Son Altesse Royale entendit fort bien ces raisons,
et, comme elle étoit d'ailleurs informée des usages,
elle dit qu'elle n'y changeroit rien; mais que, si la
duchesse d'Humières avoit manqué à M"® de Gharo-
lois, il étoit très juste qu'elle lui en fît des excuses.
Le maréchal de Villars répondit qu'il y consentoit,
rien n'étant plus raisonnable. Ainsi les excuses furent
faites, et l'on n'innova rien contre les pairs.
1723. Le cardinal Dubois, au retour du sacre, avoit
pris l'habitude d'entrer avec le régent à la fin de
l'étude que le roi faisoit le matin, et, en présence de
M. le Duc, du duc de Charost et de l'évêque de Fréjus,
il apportoit un mémoire dont la lecture n'étoit que
d'un peu plus d'un quart d'heure. Ces mémoires con-
tenoient de courtes instructions pour commencer à
informer le roi de plusieurs détails sur la guerre, sur
les négociations et sur les finances. Dès le commen-
cement de l'année, le régent, après l'étude du soir,
entroit seul. Tout se retiroit, et il rendoit un autre
compte au roi sans témoins.
Gomme le temps de la majorité approchoit, les
intrigues furent vives. Le maréchal de Villars, retenu
par un rhume, évita d'aller à la cour, ne voulant pas
qu'on lui pût croire aucune intention sur les change-
ments qui pou voient arriver à la majorité. Gependant
le plaisir qu'il pouvoit faire aux Provençaux qui
s'étoient distingués en servant utilement leur pays
1723] MÉMOIRES DE YILLARS. 245
pendant la peste le porta à se rendre à Versailles pour
une conférence qui devoit se tenir au sujet des grâces
que le roi vouloit leur faire. Il y alla donc le 30 jan-
vier, et eut le même jour une très longue conver-
sation avec le premier ministre, qui lui confîoit
plusieurs résolutions prises, tant pour les affaires
étrangères que pour celles qui regardoient l'intérieur
du royaume. Il fut question dans cet entretien des
grâces que l'on pouvoit accorder aux Provençaux, de
celles que demandoient les courtisans et du choix,
tant des maréchaux de France que des chevaliers de
l'Ordre et des ducs, que l'on devoit faire.
Le maréchal de Villars dit sa pensée au ministre
sur toutes ces diverses prétentions, et le cardinal lui
répondit : « Je me trouve très heureux de penser
comme vous, et, si cela étoit autrement, la première
chose que je ferois seroit d'aller m'enfermer une
heure pour examiner le tort que je pourrois avoir de
me trouver des sentiments opposés aux vôtres. »
Enfin, dans cette conversation comme dans plusieurs
autres, le premier ministre n'oublia rien pour donner
au maréchal de Villars les témoignages d'une grande
confiance, et de la plus singulière considération.
La continuation du rhume qu'avoit le maréchal et
le temps fâcheux l'obligèrent à ne coucher qu'une
nuit à Versailles, et il ne se trouva point à la proces-
sion des chevahers de l'Ordre, qui se fait le jour de la
Chandeleur. Le roi lui parla avec beaucoup de bonté,
et lui dit qu'il avoit été bien longtemps sans venir à
Versailles.
Le 7 février, ce prince eut une grande foiblesse à
la fin de la messe, et même il perdit connoissance
246 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
pendant une minute. L'évêque de Fréjus lui ayant
donné de l'eau des Carmes, il revint de sa foiblesse,
dont la cause étoit d'avoir trop mangé. Toutes les rai-
sons vouloient qu'on lui donnât un lavement ; il ne le
voulut pas prendre. Sa santé parut bonne, et quoiqu'il
fit un froid très violent, il voulut s'aller promener
sur les toits du château. La nuit du lundi, il eut la
fièvre, qui se fortifia le soir, de manière que l'on
envoya plusieurs courriers à M. le duc d'Orléans, qui
étoit venu passer les jours gras à Paris. Il étoit au
bal quand les courriers arrivèrent; M. Le Blanc l'en
fit sortir sur les six heures du matin, et deux heures
après Son Altesse Royale partit pour Versailles.
Le roi eut la fièvre tout le mardi. On le saigna; un
lavement qu'il prit fit un grand effet. La nuit du mardi
au mercredi se passa très bien, et une légère purga-
tion qu'il prit acheva de le guérir, en sorte que le
maréchal de Villars le trouva, le mercredi des Gendres,
en très parfaite santé et très gai dans son lit. La nuit
du mercredi au jeudi fut encore meilleure, et le matin
le roi s'amusoit dans son lit à vendre une petite bou-
tique de bijoux, et fit acheter assez cher quelques
bagatelles au maréchal. Il lui donna sur le marché un
petit berceau pour sa belle-fille, qui étoit prête à
accoucher.
Cette petite indisposition du roi, qui arriva après
un assez long évanouissement, donna de très vives
inquiétudes; elle venoit d'indigestion. Cependant, le
voyage que le roi devoit faire à Paris fut différé du
lundi au samedi 20. Le roi joua au piquet avec le
maréchal de Villars le jeudi, et lui donna rendez-vous
le samedi, à cinq heures du soir, à son arrivée à
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 247
Paris, pour continuer sa partie ; et tout le temps que
la cour fut à Paris, le roi joua deux ou trois fois par
jour au piquet ou au trictrac avec le maréchal.
Le lundi 22, le roi alla tenir son lit de justice au
Parlement, les séances à l'ordinaire. Les cardinaux
ne s'y trouvèrent pas. Les trois nouveaux ducs, qui
étoient MM. les ducs de Biron, Lévi et La Vallière,
prêtèrent leur serment en présence du roi. Sa Majesté
fît un discours de très peu de paroles pour marquer
que, suivant la loi de l'État, elle venoit déclarer qu'elle
vouloit désormais en prendre le gouvernement. M. le
duc d'Orléans fit au roi un discours très beau, à la fin
duquel il lui baisa la main avec une très profonde
révérence. Messieurs les princes du sang et les pairs
saluèrent de leur place. Après cela, le roi lut un petit
discours par lequel il déclaroit M. le duc d'Orléans
président de ses conseils, et confirmoit le cardinal
Dubois en sa place de premier ministre.
Le garde des sceaux^ fit un très long discours et
assez mauvais, voulant imputer au caractère des Fran-
çois le peu de succès du système de Law. Le premier
président^ en lut un, dans lequel on trouva de la
dignité ; l'avocat général Blancménil parla aussi assez
longtemps. Ce jour même, le premier président donna
un grand repas, où le maréchal et la maréchale furent
invités.
Cependant on donna une forme au gouvernement.
Le Conseil d'État fut établi, composé, sous le roi, de
M. le duc d'Orléans, de M. le duc de Chartres, de
1. Fleuriau d'Armenonville.
2. Jean-Aatoine de Mesmes.
248 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
M. le Duc, le cardinal Dubois, premier ministre, et de
l'évêque de Fréjus, précepteur du roi. Les conseils de
finance furent réglés, et le sieur Desforts eut une place
de conseiller au Conseil royal, pareille à celle de
M. Fagon. Les conseils des dépêches furent composés
des secrétaires d'État, et le prince de Gonti fut admis
à ce conseil et à celui des finances. Il fut établi que le
roi signeroit toutes les ordonnances des finances;
mais M. le duc d'Orléans portoit ces ordonnances à
signer lorsqu'il étoit seul avec Sa Majesté, et, à cer-
taines heures, le duc d'Orléans et le cardinal" premier
ministre rendoient compte au roi seul de ce qu'ils
vouloient, en sorte qu'ils demeuroient seuls les maîtres
des plus essentielles décisions.
Il s'éleva alors une affaire très importante. Depuis
quelques mois, le désordre dans les finances de la
guerre avoit obligé le régent et le cardinal Dubois à
ordonner aux frères Paris de travailler à éclaircir des
comptes sur cette matière, qui étoient très embarras-
sés. Les trésoriers généraux de l'extraordinaire des
guerres, nommés Sauroy et de la Jonchère, eurent
ordre de leur remettre leurs registres paraphés. On
donna ordre aux trésoriers particuliers des provinces
d'envoyer leurs registres paraphés de même, et ces
premières connoissances donnèrent lieu de croire un
très grand désordre dans cette administration, l'une
des plus importantes dans les affaires d'État.
M. Le Blanc, ministre et secrétaire d'État de la
guerre, forma une demande de quarante-trois millions,
d'une part, et de trois millions de l'autre, pour payer
les dettes de la guerre. Ces sommes parurent si exor-
bitantes, outre les fonds prodigieux que la guerre
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 249
avoit touchés tous les ans, que M. le duc d'Orléans et
le cardinal premier ministre furent obligés de donner
une première attention à des abus si pernicieux.
Cependant M. le duc d'Orléans avoit peine à faire
pousser une affaire qui pouvoit devenir dangereuse
au ministre de la guerre, qu'il vouloit conserver; il
résolut donc de la faire traiter devant lui, et, pour
cela, il fit trouver dans son cabinet les deux trésoriers
généraux, le sieur Couturier, le ministre de la guerre,
le maréchal de Berwick, entièrement dévoué à celui-ci,
et Paris-Duverney seul, qui, quoique étonné de trou-
ver pour ainsi dire une armée en bataille devant lui,
répondit avec fermeté; mais ses adversaires se trou-
vant plus forts par le nombre, et prenant la parole à
tout moment, Duverney vit bien que la partie n'étoit
pas bonne pour lui. Le duc d'Orléans, inclinant pour
le parti le plus nombreux, se déclara en sa faveur, et
dit tout haut, le jour d'après, qu'il avoit voulu exa-
miner l'affaire par lui-même, et qu'elle étoit peu
importante. Le ministre de la guerre et les trésoriers
chantèrent victoire, et les Paris furent traités de calom-
niateurs. Cette injure, insupportable à des gens de
bien, les porta à présenter une requête pour deman-
der des commissaires. Le duc d'Orléans, mieux
informé, et le cardinal Dubois, instruit à fond, crurent
devoir écouter encore les Paris, et il fut délibéré au
conseil du roi si on leur donneroit des commissaires.
Il n'étoit pas possible d'en refuser à des gens qui
avoient examiné des comptes par ordre du ministre,
et qui prétendoient faire voir clairement que le roi
étoit trompé de plus de vingt millions dans l'admi-
nistration des deniers de la guerre. Il fut donc décidé
que l'on composeroit une commission de gens de
250 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
guerre et de robe, à la tête de laquelle on voulut
mettre le maréchal de Villars. Il s'en défendit opiniâ-
trement et envoya deux courriers au cardinal premier
ministre pour le prier de le dispenser d'accepter cette
place. Les ordres du roi furent absolus, et le sieur de
Basville, conseiller d'État, homme d'un mérite dis-
tingué, vint chez le maréchal de Villars lui représenter
qu'une personne de son caractère ne pouvoit s'en dis-
penser. D'un autre côté, le cardinal représenta vive-
ment au maréchal (jue, quand il étoit question d'une
des plus importantes commissions de l'État, et à la tête
de laquelle on vouloit un homme dont la probité con-
nue et respectée pût imposer au public, il ne devoit
pas se refuser, en sorte que le maréchal, pressé par
ces raisons, consentit à ce qu'on lui demandoit.
Il y eut après cela de grandes contestations entre
les lieutenants généraux et les conseillers d'État. Les
trésoriers généraux, et le ministre de la guerre à leur
tête, récusèrent M. de Ravignan, heutenant général,
et MM. ***^ et d'Aube. Le dernier refusa d'être de la
commission, puisqu'il étoit récusé. Les conseillers
d'État, qui étoient MM. Desforts et Machault^, refu-
sèrent de marcher après les lieutenants généraux, et
ne voulurent pas même entrer dans l'expédient trouvé
par Son Altesse Royale pour confondre les rangs;
ainsi ils se retirèrent.
Dans ce même temps, la princesse de Gondé mou-
rut subitement et laissa plus de douze millions. Le
1 . Ce nom est en blanc dans le manuscrit.
2. Machault avait été fait conseiller d'État en quittant la lieu-
tenance de police en 1720 : « Intègre et capable, exact et dur, »
a dit Saint-Simon : père de J.-B. de Machault d'Arnouville, qui
fut contrôleur général et ministre de la marine.
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 251
comte de Gliarolois avoit fort espéré d'avoir la meil-
leure part à cette succession, et n'oublia rien pour
engager sa grand'mère à faire quelque disposition.
Mais sa foiblesse naturelle, augmentée par sa maladie,
la rendit insensible à tout.
On apprit, le 20 mars, la naissance d'un petit-fils
du roi de Sardaigne, et peu de jours après la mort de
la princesse de Piémont, ce qui causa dans le même
temps une grande joie et une grande douleur à la
cour de Savoie.
Sur la fin du mois, le maréchal de Villars assembla
chez lui les commissaires qui dévoient décider l'affaire
des trésoriers généraux, et le sieur d'OmbrevaU,
procureur général de la commission, leur fit signifier
l'arrêt par un greffier.
Les conseillers d'État s'étant retirés, comme nous
l'avons dit, pour n'être pas précédés par les lieute-
nants généraux, il restoit très peu de juges, et le
maréchal de Villars manda au cardinal Dubois qu'il
ne convenoit pas que le public pût penser qu'une
affaire de l'importance dont il s'agissoit fût décidée
par deux ou trois hommes de guerre ignorants en
calculs de finance, à la tête desquels on le mettroit
avec justice, et par deux ou trois maîtres des requêtes
que ce même public voudroit croire inclinés au parti
victorieux. Il demanda donc que le nombre des com-
missaires fût augmenté de cinq ou six juges des plus
éclairés, pris parmi les gens de guerre et dans le
Conseil d'État, ce qui fut accordé. On nomma le comte
1. Raccot d'Ombreval, qui fut plus tard lieutenant général de
police, était neveu du président de Novion et cousin germain de
Mme de Prie.
252! MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
de Buhy* et le marquis de Beauveau^ lieutenants
généraux et directeurs généraux avec trois autres
maîtres des requêtes. Ainsi il y eut douze juges,
outre le sieur d'Ombreval, procureur général de la
commission et maître des requêtes.
La première séance fut tenue le . Le maré-
chal de Villars dit aux trésoriers, en pleine assemblée,
qu'ils avoient un intérêt essentiel qu'il n'y eût aucun
retardement de leur part sur la décision d'une affaire
où leur réputation étoit commise : premièrement,
parce qu'un comptable doit toujours être prêt à rendre
compte ; en second lieu, parce qu'il y avoit près d'un
an qu'ils étoient avertis, et enfin parce qu'ils avoient
tellement publié que leur conduite étoit exempte de
tout reproche, qu'il devoit leur être bien facile de le
faire connoitre à leurs juges et au public.
Cependant ils commencèrent par prendre les avo-
cats du conseil les plus habiles en procédure, et les
plus propres à former les obstacles qui pouvoient faire
tirer les affaires en longueur. Pour aller en avant, on
demanda un nouvel arrêt, qui donnoit aux juges le
moyen d'accélérer en leur donnant tout pouvoir. La
seconde séance se tint le 20 avril, et la troisième fut
indiquée au 10 mai.
Durant ce temps-là, l'affaire des princes légitimés
fut décidée, et, par une déclaration du roi enregistrée
1. Nous n'avons trouvé ce nom dans aucun des ouvrages ou
recueils du temps. Le directeur général de l'infanterie était alors
René de Maupeou, marquis de Noisy.
2. Pierre -Magdeleine de Beauvau était un officier de cava-
lerie très distingué qui avait fait toutes les guerres de Louis XIV,
commandait la gendarmerie à Malplaquet, et était depuis 1719
directeur général de la cavalerie.
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 253
au parlement, il fut dit que les princes légitimés ne
traverseroient plus le parquet au parlement; qu'à la
cour ils auroient les honneurs des princes du sang
pour le service, et les gardes du corps prenant les
armes ; que les ambassadeurs ne les visiteroient plus,
que les enfants de M. du Maine auroient le rang que
le feu roi avoit donné à MM. de Vendôme, et que ses
petits-tîls seroient à leur rang de pair, conformément
à l'érection de leur pairie. La duchesse d'Orléans fut
très affligée de voir ainsi déchoir ses frères et ses
neveux ; mais il faut avouer que la tendresse du feu
roi pour ses enfants l'avoit porté à leur accorder des
grâces si excessives qu'il étoit difficile qu'elles pussent
se soutenir.
Après la mort du feu roi, il y avoit eu un arrêt du
conseil de régence pour régler les diverses prétentions
du grand écuyer de France et du premier écuyer,
auquel on conserva l'indépendance ; mais à la mort du
marquis de Beringhen, qui arriva alors, le comte d'Ar-
magnac, grand écuyer, se servit du crédit du duc de
Noailles, après le mariage du prince Charles* avec la
fille aînée de ce duc, pour obtenir un arrêt qui rétablit
les anciens droits du grand écuyer de France, dont
l'autorité étoit égale sur les deux premiers écuyers de
la grande et de la petite écurie ; mais il fut convenu
que ce dernier arrêt ne seroit pas connu. Le prince
Charles en obtint la confirmation en 1721 , aux condi-
tions pareillement de ne le faire paroitre qu'après la
mort du marquis de Beringhen, premier écuyer. Elle
arriva le 1 " mai , et tout aussitôt le prince Charles
1. Le prince Gharies de Lorraine, fils de Louis de Lorraine,
comte d'Armagnac, dit Monsieur Le Grand.
254 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
donna les ordres à la petite écurie. Les officiers refu-
sèrent de les recevoir et furent maltraités par le prince
Charles. La famille de Beringhen, peu considérable
par elle-même, mais soutenue par beaucoup d'al-
liances, résista à cet arrêt et demanda des commis-
saires au régent, usage que ce prince établit depuis la
majorité pour être moins chargé de décisions.
Il s'éleva dans le même temps une accusation contre
les principaux commis qui avoient travaillé aux liqui-
dations, et l'on découvrit qu'il avoit été volé près de
trois mille actions. Le dessein de perdre les Paris
donna grande force à cette accusation, quoiqu'ils
eussent averti de ce désordre plus de deux mois aupa-
ravant; mais, comme les commissaires pouvoient
avoir quelque part aux malversations après avoir
satisfait à leur devoir, ils se tenoient en repos. Le
cardinal Dubois, averti des friponneries, gronda les
Paris, qui répondirent qu'ils pousseroient l'affaire
quand ils en auroient l'ordre, et, le dernier avril, on
mit à la Bastille six des principaux commis. Les com-
missaires qui furent soupçonnés étoient cinq maîtres
des requêtes, dont deux étoient l'abbé Clément et
Talouet^ Les trois autres, ou moins coupables, ou
protégés, ne furent ni convaincus ni punis.
La source de la friponnerie vint de ce (jue plusieurs
particuliers, se plaignant avec raison de ce qu'on leur
1. L'abbé Clément, fils d'un célèbre accoucheur, plus occupé
de science que de finance, avait pourtant travaillé au visa. Talouët
s'appelait Lapierre et était fils d'un petit marchand de Pontivy,
dont la fortune commença par une aventure scabreuse [Journal
de Barbier). Il avait pris le nom d'une terre achetée et n'avait
rien de commun avec « les bons Talhouët, » comme dit Mathieu
Marais.
1723] MÉxMOlRES DE VILLARS. 2155
faisoit perdre aux liquidations, demandèrent justice
au régent. Ce prince accorda des suppléments que les
commissaires ordonnoient sur les ordres de la cour
que l'on tenoit secrets, et l'on prétendit que ces com-
missaires, après avoir passé les grâces du régent, en
passèrent pour eux-mêmes, et que les commis qui
exécutoient leurs ordres sur les grâces accordées par
le régent, voyant que les commissaires se traitoient
favorablement, crurent se devoir à eux-mêmes une
pareille indulgence.
Le cardinal Dubois en parla au maréchal de Villars,
qui le loua sur sa régularité, et lui dit : « Que lorsque
les maîtres veulent rendre justice, il faut qu'elle éclate,
et que, si, au lieu de donner ces suppléments sans
bruit, on avoit fait une liste des gens trop durement
traités, que cette liste eût été arrêtée au conseil et
rendue publique, on n'auroit pas songé aux malver-
sations ; mais que ces grâces secrètes étoient devenues
la source et l'occasion des friponneries. »
Le 10 mai, M. d'Argenson, lieutenant général de
police, arrêta à deux heures après minuit Talouet,
maître des requêtes, et le fit mener à la Bastille.
C'étoit un homme fort à la mode, jouant gros jeu et,
très heureusement, faisant la plus grande chère et la
plus déUcate, lié de commerce, même intime, avec des
gens de la première considération. Il étoit chez le
maréchal de Villars quatre heures avant que d'être
arrêté. Le maréchal lui parla sur les mauvais bruits
qui le regardoient; il répondit avec la plus grande
tranquillité. Ce qui détermina son emprisonnement,
c'est qu'il dit publiquement qu'il h'avoit rien fait que
par ordre. Gomme il étoit fort ami du contrôleur
256 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
général, celui-ci, se trouvant soupçonné, dit au régent
que les ordres dont Talouet parloit ne pouvoient partir
que de Son Altesse Royale, du cardinal Dubois ou de
lui; que Son Altesse Royale et le cardinal disoient n'en
avoir donné aucun, par conséquent, que c'étoit lui
seul, contrôleur général, sur qui pouvoient rouler les
soupçons, et qu'il demandoit que Talouet fût arrêté
sur-le-champ. Il est certain que, si Talouet s'étoit
sauvé, le contrôleur général auroit été soupçonné.
Celui-ci rendit compte de toute sa conduite au maré-
chal de Villars, qui ne put que l'approuver, quoiqu'il
s'intéressât à Talouet, qu'il avoit cru jusqu'alors inca-
pable de bassesse.
On nomma quinze commissaires, savoir : quatre
conseillers d'État et onze maîtres des requêtes. Il y
eut, de la part des maîtres des requêtes arrêtés,
quelques représentations assez foibles sur leur privi-
lège de n'être jugés que les chambres assemblées.
Le 17 mai, le roi donna au maréchal de Villars le
logement que quittoit M. de Gharolois, et le même
que le feu roi avoit donné au maréchal, qui avoit été
occupé par monseigneur le Dauphin. Cette grâce eut
l'air de faveur de la part du régent, qui, depuis
quelques mois, marquoit au maréchal des sentiments
de grande confiance, et quelque regret de n'avoir pas
suivi les bons conseils qu'il lui avoit donnés dans tous
les temps.
Le 27 mai, à une heure après minuit, le sieur de
la Jonchère fut arrêté par lettre de cachet et mené à
la Bastille. Le sieur de Vattan, maître des requêtes et
rapporteur de la commission à la tête de laquelle
étoit le maréchal de Villars, fit mettre le scellé dans le
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 257
moment sur les papiers du sieur de la Jonchère, et
Duplessis, frère du sieur de Moutargis, fut chargé de
l'extraordinaire des guerres.
Le 28, Son Altesse Royale dit au maréchal de Vil-
lars qu'il n'avoit eu aucune part à l'emprisonnement
de la Jonchère, mais que de très justes craintes qu'il
ne sortit du royaume avoient porté à le faire arrêter,
et il est certain que l'on voyoit déjà assez de désordres
dans sa régie pour donner lieu à cette précaution. Le
cardinal en signa les ordres avec un si grand secret
que M. Le Blanc, ministre de la guerre, n'en fut pas
averti, ce qui lui fut une extrême mortification.
Les premiers jours de juin, M. d'Argenson inter-
rogea La Jonchère à la Bastille, et les interrogatoires
furent l'un de douze et l'autre de quatorze heures de
suite. La Jonchère se troubla, se coupa, et nomma
enfin les plus considérables de ceux qui avoient part
à ses malversations; mais il déclara que, s'ils étoient
nommés dans son interrogatoire, il ne le signeroit pas.
Le régent informé des nouvelles découvertes, et
le premier ministre trouvant de nouvelles preuves, ils
crurent devoir donner un nouvel arrêt pour autoriser
la commission et lui ordonner de juger en dernier
ressort.
On a déjà remarqué qu'elle avoit fait tant de peine
au maréchal que, pour se défendre de l'accepter, il
avoit fait trois représentations différentes ; mais, comme
il la voyoit devenir encore plus fâcheuse, il écrivit
d'abord au premier ministre pour le prier d'en chan-
ger l'ordre. Le régent persistant à désirer qu'il en fût
le chef, le maréchal alla trouver le cardinal Dubois à
Meudon, et lui dit : « Que, par les divers interroga-
IV 17
258 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
toires de M. d'Argenson à La Jonchère, ce trésorier
étant convenu de ce qu'il y a de plus important, et le
délit étant connu, il n'étoit plus question pour le maré-
chal de Villars que d'autoriser de son nom une pro-
cédure criminelle, ce qui ne convenoit pas à sa dignité.
Qu'il savoit bien que tout homme d'honneur et tout
bon citoyen devoit regarder comme un premier devoir
de faire découvrir, arrêter et punir des désordres qui
alloient à la ruine de l'État; mais que, ces éclaircisse-
ments une fois assurés, il devoit croire aussi que le
courtisan passeroit bientôt de la satisfaction de voir
le délit éclairci à celle d'improuver, s'il étoit possible,
la conduite de l'homme de bien dont la réputation,
quoique bien établie, ne devoit jamais s'exposer à la
malignité du public, et qu'enfin tout homme d'hon-
neur devoit être attentif à éviter non seulement ce qui
est mal, mais encore tout ce qui peut être estimé tel,
même sans aucun fondement. » Après avoir exposé
toutes ces raisons, le maréchal se retira de la com-
mission, malgré de très fortes représentations du pre-
mier ministre, qui craignoit qu'une affaire si impor-
tante, et qui intéressoit des personnes puissantes à la
cour, ne fût pas aussi fidèlement conduite dans un
autre tribunal. Les trois lieutenants généraux se reti-
rèrent, et l'on mit à leur place trois conseillers d'État,
qui étoient Chàteauneuf, de Harlay et d'Herbigny.
On apprit, le 7 mai, la mort de l'ainé des enfants
du duc de Lorraine, qui étoit grand et fort bien fait.
Il partoit pour la cour de l'empereur, dont on croyoit
qu'il épouseroit la fille aînée, et par conséquent la
présomptive héritière de tous les biens de la maison
d'Autriche.
17^3] MÉMOIRES DE VILLARS. 259
La Jonchère, pressé, et désespérant de sa grâce s'il
n'avouoit tout, découvrit encore plusieurs mystères
d'iniquité, et ses diverses malversations furent éclair-
oies au point que le duc d'Orléans, malgré un assez
grand attachement pour Le Blanc, secrétaire d'État
et ministre de la guerre, lui fit donner ordre, le P"" juin,
de s'éloigner de Paris. Il alla à Dou', terre du mar-
quis de Tresnel, son gendre. Breteuil-, maitre des
requêtes et intendant du Limousin, eut le même jour
la place de secrétaire d'État par commission, comme
Le Blanc l'avoit exercée. On rendra compte dans la
suite de ce qui s'étoit passé entre le maréchal de Vil-
lars et le cardinal Dubois, qui vouloit lui donner l'ad-
ministration de la guerre en le mettant dans le conseil.
Le maréchal de Yillars avoit proposé pour la place
de secrétaire d'État d'Angervilliers, conseiller d'État
et intendant d'Alsace. Il avoit servi d'intendant dans
les armées qu'avoit commandées le maréchal de Vil-
lars, et il étoit estimé le plus propre à cet emploi. Le
premier ministre donna pour raison de son exclusion
ses trop étroites haisons avec le maréchal de Yilleroy,
le duc de Noailles et le maréchal d'Uxelles, suite des
mauvais offices qu'on lui avoit rendus sans fondement.
Le cardinal Dubois expliqua au maréchal de Yillars
toute sa conduite avec M. Le Blanc depuis plusieurs
années, et se plaignit de n'avoir pas trouvé en lui la
reconnoissance et l'ouverture de cœur à laquelle il
1. Dou ou Doux près de Goulommiers.
2. François -Victor Le Tonnelier, baron de Breteuil, jeune
intendant et étranger jusque-là aux choses de l'armée. Saint-
Simon a donnp, de l'origine de sa fortune, une explication plus
malveillante que vraisemblable (XIX, 107).
â60 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
étoit obligé dans les derniers temps. Il ajouta qu'il
l'avoit averti, il y avoit plus de quinze mois, des
désordres de l'extraordinaire des guerres.
Le duc de Chartres refusa de travailler sur l'infan-
terie avec le nouveau secrétaire d'État, et Son Altesse
Royale l'ayant approuvé, il dit à plusieurs colonels
d'infanterie de n'adresser plus aucun mémoire au
secrétaire d'État, et manda aux commis de la guerre
de venir recevoir ses ordres. M. le Duc et le cardinal
Dubois représentèrent à M. le duc d'Orléans que
c'étoit dégrader le secrétaire d'État qui avoit le dépar-
tement de la guerre, et il fut décidé qu'il continueroit
à travailler avec M. le duc de Chartres.
Le 1 0 juillet, l'ambassadeur d'Espagne vint trouver
le maréchal de Villars et lui apporta une lettre très
agréable du roi d'Espagne, par laquelle Sa Majesté
catholique lui mandoit que, n'ayant jamais perdu le
souvenir des services signalés et distingués qu'il avoit
rendus aux deux couronnes, il le faisoit grand d'Es-
pagne de la première classe, pour lui et pour sa mai-
son ^ Le maréchal alla le jour d'après à Meudon pour
avoir l'honneur de rendre compte au roi et à Son
Altesse Royale d'une grâce qui lui étoit d'autant plus
sensible qu'elle lui donnoit lieu de faire deux branches
dans sa maison avec des dignités. Il est certain que le
maréchal de Villars étoit informé depuis longtemps
des bonnes intentions du roi d'Espagne; mais elles lui
étoient inutiles si le roi ne marquoit pas à l'ambassa-
deur d'Espagne qu'il verroit avec plaisir le maréchal
1. Vuir à l'appendice quelques renseignements sur cette Gran-
desse.
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 261
de Villars honoré de cette dignité, et il eut l'obligation
au cardinal Dubois de porter M. le duc d'Orléans à le
dire à l'ambassadeur d'Espagne de la part du roi.
Le 1o juillet, les commissaires s'assemblèrent le
matin à huit heures pour l'affaire de Talouet et des
commis du visa. L'abbé Clément, conseiller au Grand
Conseil, fut mis à la Bastille par ordre du roi, et
décrété le même jour de prise de corps par les com-
missaires pour le même sujet, qui faisoit le procès de
Talouet et des commis de la banque. Les commissaires
s'assemblèrent le même jour, depuis midi jusqu'à
cinq heures et demie du soir, pour l'affaire de La Jon-
chère. Le marquis de Belle -Isle et le chevalier son
frère' furent décrétés d'ajournement personnel, et
d'abord il y eut sept voix qui allèrent à décréter
M. Le Blanc; on prétendit même que, sans l'adresse
de Chàteauneuf, conseiller d'État et président de la
commission, il auroit été décrété d'ajournement per-
sonnel.
Le marquis de Belle-Isle fut interrogé trois fois, et
Son Altesse Royale fît des réprimandes à MM. de Chà-
teauneuf et d'Herbigny sur la partialité qu'ils avoient
fait paroitre dans la première assemblée en faveur de
M. Le Blanc et de M. de Belle-Isle. On proposa en
même temps d'augmenter de cinq le nombre des
commissaires, parce que deux s'étoient retirés; mais
l'indisposition du cardinal premier ministre mit quelque
lenteur dans la commission, et les sollicitations pour
Belle-Isle étoient très pressantes.
1 . Tous deux petits-fils du surintendant Fouquet et inapliqués
dans l'affaire de la Jonchère à cause de l'amitié que le comte de
Belle-Isle avait pour Le Blanc.
262 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1723
Le mal du cardinal augmenta, et l'on fut obligé de
le faire porter à Versailles le 9 août. L'opération à
laquelle il avoit résisté très longtemps, et que les
médecins et les chirurgiens ne crurent pas pouvoir
être différée sans un péril manifeste, fut faite le même
jour par La Peronnie. Une demi-heure après, il y eut
un tonnerre violent, ce qui rend toute plaie très dan-
gereuse. L'abattement dans lequel étoit le cardinal
n'avoit pas besoin de cet accident. Il s'étoit confessé
en arrivant de Meudon, et, le 10, il mourut* sur les
cinq heures du soir, sans avoir fait aucune disposition
des biens qu'il pouvoit laisser, ni pour sa famille ni
pour ses domestiques.
Le maréchal de Villars étant allé au petit coucher
du roi à Meudon, le duc d'Orléans vint le soir chez le
roi, contre son ordinaire. Il tira le maréchal de Vil-
lars à part et lui apprit la résolution où il étoit de se
faire premier ministre avec une patente du roi, et que
M. de Morville étoit destiné aux affaires étrangères.
Il entra dans le détail de certaines négociations dont il
savoit que le cardinal Dubois avoit conféré avec le
maréchal de Villars. Le 11, le duc d'Orléans prêta le
serment de principal ministre, M. de Morville pour
les affaires étrangères, et M. de Maurepas pour la
marine, jeune homme de vingt ans, mais de beaucoup
d'esprit^.
Le cardinal Dubois avoit fait une fortune surpre-
\. L'horrible mal qui emporta Dubois a été décrit par Barbier.
2. Charles-J.-B. Fleuriau, comte de Morville, fils du garde des
sceaux Armenonville, avait été ambassadeur en Hollande et
plénipotentiaire au congrès de Cambrai. Maurepas débutait ; il
était fils de Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartrain.
1723] MÉMOIKES DE VILLARS. 263
nante en très peu de temps, et avoit un grand ascen-
dant sur l'esprit de son maitre, dont il avoit été sous-
précepteur. On lui trou voit beaucoup d'esprit, mais il
avoit mauvaise réputation pour les mœurs. Son maitre
avoit été le premier à en parler assez mal ; mais sitôt
qu'il n'eut plus d'autre intérêt que le bien de l'État, il
y parut entièrement dévoué, cherchant l'amitié et
l'approbation des honnêtes gens, et voulant, disoit-il,
punir les fripons. Enfin, sa mort fut regardée comme
une perte dans la conjoncture présente.
Le cardinal avoit fait beaucoup d'avances au maré-
chal de Villa rs, et recevoit avec grande confiance les
conseils qu'il lui donnoit, tant sur les affaires étran-
gères que pour l'état de la guerre, qui étoit dans la plus
grande confusion. Il s'étoit donné un brevet de retenue
de cinq cent mille francs sur la charge de secrétaire
d'État, qui n'étoit que commission, et une de trois
cent mille livres sur celle de surintendant des postes.
Breteuil paya le brevet de cinq cent mille livres pour
la charge de secrétaire d'État, et Son Altesse Royale
conserva les postes. Ces deux sommes firent espérer
un capital de bien à M. Dubois, frère du cardinal,
honnête homme, et qui, ayant fait autrefois la profes-
sion de médecin, étoit toujours demeuré dans un état
de modestie conforme à sa naissance.
Le roi revint le i 3 à Versailles, et le maréchal de
Villars s'y établit dans l'appartement du duc de Berri,
que le roi lui avoit rendu.
Le duc d'Orléans parut bientôt consolé de la mort
du cardinal. Il fit revenir Noce ', que le cardinal avoit
1. Charles de Noce, un des compagnons de plaisir du régent,
264 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
fait exiler, et employa les premiers jours à voir tous
les papiers que les commis du cardinal lui appor-
tèrent, et dont la lecture de plusieurs pouvoit ne lui
être pas agréable. La plupart furent brûlés, et il con-
serva presque tous ses commis. Il eut dans le même
temps une assez longue conversation sur les affaires
étrangères avec le maréchal de Villars, qu'il pria de
lui donner ses conseils sur les matières importantes.
Le maréchal de Villars usa modestement de la liberté
que lui donnoit ce prince, et résolut d'attendre qu'il le
consultât.
Le 24 août, M. de Mesmes, premier président du
parlement de Paris, mourut d'une attaque d'apoplexie ;
il en avoit eu une quelques années auparavant, de
laquelle il se sentoit toujours, et qui lui avoit fait
perdre une liberté d'esprit qui lui étoit naturelle.
Cependant, il fut regretté par la crainte du successeur,
sur lequel M. le duc d'Orléans parut incertain quelques
jours. Il devoit l'être en effet par la difficulté de faire
un bon choix, puisqu'il falloit un homme qui fût en
même temps dépendant de la cour et qui pût aussi
être le maître de sa compagnie, ce qui exigeoit des
qualités fort opposées.
Le 28 août, Talouet, maître des requêtes, et Clé-
ment, conseiller au Grand Conseil, furent condamnés
à avoir la tête tranchée, et les commis à être pendus,
pour avoir volé au roi et au public près de neuf cents
actions dans leurs fonctions de commissaires préposés
pour liquider plusieurs effets en papier, prévarication
et d'une grande liberté de langage avec lui, avait été exilé à
Tours (avril 1722), à cause de ses propos sur Dubois. Voyez
Mathieu Marais, II, 272.
1723] xMÉMOiRES DE VILLARS. 265
qui les rendoit d'autant plus coupables qu'ils avoient
employé à voler le roi et le public l'autorité et la con-
fiance que Sa Majesté leur avoit données.
Talouet et Clément eurent grâce de la vie, et leur
peine fut commuée en une prison perpétuelle, avec
confiscation de tous leurs biens. Les commis eurent
pareillement grâce de la vie et furent condamnés à un
bannissement perpétuel.
Fagon, conseiller d'État, homme d'esprit, et '"•,
qui étoit à la tète de la compagnie des Indes, vou-
lurent absolument s'en retirer, aussi bien que deux
capitaines de vaisseaux, nommés Duguay-Trouin et
Faget, tous deux très habiles gens de mer et fort
estimés par l'opinion qui s'établissoit que cette com-
pagnie étoit contraire au bien de l'État et qu'elle
détruisoit tous les autres commerces.
Le 20 septembre, le maréchal de Villars fit dans sa
famille une perte qui lui fut très sensible ; ce fut celle
de sa sœur, abbesse de Chelles^. Elle avoit cédé son
abbaye à M™^ d'Orléans, fille de M. le duc d'Orléans,
et s'étoit retirée dans un couvent à Paris, principale-
ment pour être plus à portée de voir son frère,
l'amitié ayant toujours été très vive entre eux. Cette
dame étoit d'un mérite distingué, et le maréchal,
extrêmement touché de sa mort, s'éloigna de la cour
pour trois semaines.
Le jour de son départ, M. le Duc et l'évéque de
Fréjus lui confièrent le dessein qu'ils avoient de porter
le roi à passer quatre ou cinq mois de l'année à Paris,
1. En blanc dans le manuscrit.
2. Agnès de Villars, née en 1654, morte au prieuré du Cherche-
Midi.
266 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
et lui dirent que M. le duc d'Orléans le souhaitoit
aussi. Il les fortifia autant qu'il lui fut possible dans la
résolution de faire connoître au roi qu'il ne devoit pas
être le seul monarque de l'univers qui n'habitât jamais
une capitale qui lui avoit donné de si grandes marques
d'attachement et de passion. M. le duc d'Orléans
n'avoit pas proposé le retour à Paris de manière à
ôter l'incertitude, et, de son côté, le roi ne paroissoit
pas le désirer ; ainsi, il se répandit que le roi demeu-
reroit à Versailles. Le cardinal de Noailles, qui vint
alors passer quelques jours dans le château du maré-
chal de Villars, l'exhorta fort à faire reprendre le
dessein de revenir à Paris, et même à en parler au roi.
On apprit, le 6 octobre, une nouvelle bien cruelle
pour la maison de Bouillon. Elle avoit conclu avec la
princesse Sobieski un mariage aussi glorieux qu'avan-
tageux par les alliances qu'elle avoit avec l'empereur,
le roi d'Espagne, le roi Jacques d'Angleterre, les ducs
de Modène et de Parme. Le mariage se consomma à
Strasbourg. Le lendemain, le prince de Turenne^
tomba malade et mourut de la petite vérole en trois
jours, jeune homme rempli de bonnes qualités.
Le même jour, le comte Maffei, ambassadeur extra-
ordinaire de Sardaigne, vint voir le maréchal et lui
apprit une aventure terrible arrivée près de Madrid.
La princesse de la Mirandole étoit à un quart de lieue
près de la ville, dans une maison où elle avoit invité
1. Frédéric-Maurice de la Tour, prince de Turenne, était le fils
aîné du duc de Bouillon. Celui-ci, « fort occupé d'étayer de plus
en plus sa princerie par ses alliances étrangères » [Sainl-Simon),
réussit à attirer la jeune veuve chez lui et à lui faire épouser son
second fils.
1723| MÉMOIRES DE VILLARS. 267
une nombreuse compagnie, composée des principaux
ministres étrangers et des plus considérables de la
cour; la bonne fortune du nonce du pape l'avoit fait
retirer avant la nuit. Sur les neuf heures, un orage
survint avec une pluie violente qui, dans un moment,
tomba avec une si furieuse abondance que, lorsqu'on
y pensoit le moins, la muraille de la cour fut empor-
tée par un torrent, la cour inondée, les fenêtres
enfoncées par la violence de l'eau, et la princesse de
la Mirandole, sa belle-fille, le prince Pio et Fabricio
Colonna, noyés dans l'appartement bas où ils étoient.
Le prince de Cellamare passa dans la cour et se tint
à l'impériale d'un carrosse, et l'ambassadeur de Venise
se sauva de la même manière. On dit que, soixante
ans auparavant, la même maison avoit été renversée
par un orage pareil.
Le maréchal de Villars revint le \ 3 octobre à Paris.
Il trouva que le marquis de Canillac, exilé d'abord à
Blois, ensuite dans le voisinage de Paris, avoit eu per-
mission d'y revenir. Sa santé étoit très affoiblie, et
son retour avoit été accordé sur ce que peu de jours
auparavant il s'étoit trouvé très mal. Il vit Son Altesse
Royale par une porte de derrière, demeura deux
heures en conversation avec elle, et fut rétabli dans
ses bonnes grâces.
Le 16, elle déclara la distribution des bénéfices, la
plus grande qui eût jamais été, puisque le roi donnoit
douze archevêchés ou évêchés et un nombre prodi-
gieux d'abbayes, dont les plus fortes furent chargées
de pensions pour des gens de cour ou de guerre.
Le 18, Son Altesse Royale se rendit aux sollicitations
du cardinal de Noailles, du duc de Gramont, du mare-
268 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
chai de Villars, et le roi rappela de son exil le duc de
Noailles, qui avoit été dix-huit mois éloigné de la cour.
Le 24, le baron de Penterriedder, un des ambassa-
deurs de l'empereur au congrès de Cambray, revint à
Paris. A son arrivée, on publia qu'il apportoit les
investitures, cause apparente de la longueur du con-
grès ; mais l'on jugea qu'elles n'étoient pas entièrement
conformes aux engagements, puisqu'elles étoient sui-
vies d'un ministre habile qui, selon les apparences,
avoit des ordres de ne rien accorder et de ne pas
rompre.
La petite vérole, qui, durant tout cet été, avoit fait
beaucoup de ravages , emporta en huit jours la
duchesse d'Aumont et le duc d*Aumont son fils, qui,
peu de mois auparavant, avoit perdu sa femme et son
père. Il laissoit de grands établissements. La charge
de premier gentilhomme de la chambre fut donnée à
l'aîné de ses deux fils, et le gouvernement du Bou-
lonnois, très considérable, au duc d'Humières, grâce
qui surprit d'autant plus la cour que jamais il n'avoit
rendu aucun service.
La Chaise, capitaine des gardes de la Porte, mourut
le 6 [novembre], c'est-à-dire le même jour que le duc
d'Aumont; la charge fut demandée par M. de Torcy
pour son fils ; elle lui fut accordée en payant les cent
mille écus du brevet de retenue, en lui donnant aussi
le même brevet.
Le 1 1 novembre, le duc de Noailles arriva à Paris
et vit Son Altesse Royale. Il en fut reçu avec les
manières gracieuses naturelles à ce prince, et fut pré-
senté au roi le 14, sans qu'il fût parlé des raisons qui
l'avoient éloigné. Le duc de Noailles avoit espéré qu'il
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 269
feroit la révérence au roi en particulier, et que M. d'Or-
léans voudroit bien dire qu'il n'y avoit eu dans cette
affaire que des soupçons du cardinal Dubois mal
fondés. Son Altesse Royale avoit comme promis au
duc de Noailles qu'il porteroit cette parole ; mais tout
cela fut oublié.
Le 16, les comédies commencèrent à la cour. Le
roi n'en vouloit pas ; mais le maréchal de Villars, pour
procurer ce divertissement à la cour, avoit proposé
un moyen qui étoit de pratiquer une grande loge pour
le roi, dans laquelle il pourroit entrer et sortir sans
déranger le spectacle, s'il en étoit ennuyé. Gela fut
exécuté, et, par le secours de cette invention, un
divertissement très nécessaire à la cour y fut établi.
Le même jour, le baron de Penterriedder, ambas-
sadeur de l'empereur, prit congé, après être convenu
de tout pour les investitures des États d'Italie desti-
nés à l'infant don Carlos, fils de la reine d'Espagne
régnante. Les difficultés de ces investitures avoient
suspendu toute négociation à Gambray ; mais il fut
résolu que les conférences s'ouvriroient incessamment,
et qu'on feroit l'ouverture du congrès, où presque
tous les ambassadeurs de l'Europe étoient inutilement
depuis trois ans.
Peu de jours après, on apprit la mort du grand-
duc, arrivée le 2 novembre. Le prince Gaston, son
fils unique, lui succéda sans aucune difficulté. L'élec-
teur de Gologne mourut à peu près dans ce même
temps. Son neveu, fils de l'électeur de Bavière, déjà
évêque de Munster, lui succéda à l'électorat de Gologne,
dont il étoit coadjuteur; mais il fut question d'une
élection de l'évèché de Liège. Les grands bénéfices
270 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
d'Allemagne commençoient à tomber à des princes :
l'empereur, par la protection qu'il leur accordoit, les
fit entrer dans presque tous les chapitres qui s'en
étoient défendus jusque-là, même dans les évêchés de
Wirtsbourg et de Bamberg, qui sont d'un revenu très
considérable. On fouettoit l'élu dans le chapitre; mais
cette petite indignité, qui naturellement devoit éloi-
gner les princes, ne les rebuta pas, et l'on vit, dans
la fin du dernier siècle, les électorats de Mayence, de
Trêves, et presque tous les autres grands bénéfices de
l'Empire, qui jusqu'alors étoient possédés par des
comtes ou barons de l'Empire, tombés à des princes.
Les cabales pour la compagnie des Indes en France
étoient vives et soutenues par M™^ la Duchesse, prin-
cesse hardie et de beaucoup d'esprit. On avoit déjà
obtenu la ferme du tabac pour cette compagnie, et on
lui accorda le privilège exclusif du café, ce qui ruinoit
non seulement la ville de Marseille, mais ce qui donnoit
lieu de craindre encore que la franchise du port ôtée
ne ramenât la peste, comme elle l'avoit causée quatre
ans auparavant. Le maréchal de Villars en représenta
les périls avec tant de force qu'il arrêta la résolution
prise d'ôter à la ville de Marseille la Hberté de vendre
du café. Cette compagnie, soutenue, comme nous
l'avons dit, par une forte cabale, vouloit rétabhr le
papier dans le royaume et faire ôter de place le
contrôleur général qui s'opposoit à ce pernicieux des-
sein. Le maréchal de Villars, informé de toutes ces
pratiques secrètes, parla à Son Altesse Royale, fit agir
l'évêque de Fréjus et soutint le contrôleur général.
M. le Duc, en cela opposé aux desseins de sa mère, se
conduisit comme il convenoit au bien de l'État. Gepen-
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 271
dant, le dessein où l'on étoit de rétablir le papier sus-
pendit la diminution des espèces, diminution si néces-
saire que la cherté de tout étoit excessive, et que les
troupes mêmes ne pouvoient plus subsister avec leur
solde, quoique augmentée ; en sorte que, depuis deux
ans, le soldat ne mangeoit pas de viande et ne pou-
voit s'acheter de chaussures, ni être habillé qu'au
bout de quatre ans, cequicausoit une grande désertion.
Le maréchal de Villars, qui avoit toujours repré-
senté au régent ce qu'il croyoit être du bien de l'État,
lui parla sur le papier et sur l'absolue nécessité de
diminuer incessamment les espèces.
Le bruit se répandit alors que le duc d'Orléans vou-
loit faire des ducs et donner cet honneur au marquis
de la Vrillière, afin que son fils épousât une fille
bâtarde du roi d'Angleterre. Sur cela, le maréchal dit
au duc d'Orléans : « Que ses bons serviteurs ne pou-
voient s'empêcher de lui représenter que sa gloire
étoit intéressée à [ne pas] laisser dire que le roi d'An-
gleterre, n'osant pas donner sa bâtarde à un milord,
dont il y en avoit près de deux cents, obhgeoit, pour
la marier, Son Altesse Royale à faire un duc en
France. » Le régent avoua qu'on lui en avoit parlé, et
que le maréchal lui faisoit un plaisir très sensible de
lui faire voir et sentir les conséquences qu'auroit cette
démarche.
Le 2 décembre, le maréchal de Villars, soupant chez
la princesse de Gonty à Paris, reçut un courrier de
Versailles, par lequel il apprit que le duc d'Orléans
étoit tombé en apoplexie, et mort une demi -heure
après. Ce prince étoit avec M""^ de Falaris, une de ses
maîtresses; il lui dit qu'il se trouvoit fort assoupi,
272 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
mais qu'il ne vouloit pas s'endormir, parce qu'il
devoit monter chez le roi. Un quart d'heure après,
cette dame, le voyant fort assoupi, lui demanda s'il
dormoit. Il s'assit dans un fauteuil; dans l'instant
même sa tête tomba sur son estomac et lui à terre.
On se hâta de chercher un chirurgien ; mais à peine
avoit-il quelques restes de vie, et, en effet, il mourut
peu d'heures après.
M. le Duc, averti du premier moment où il se
trouva mal, monta chez le roi et le supplia de l'honorer
de la place de premier ministre, ce qui lui fut accordé
sur-le-champ. Aussitôt, M. le Duc envoya chercher
le marquis de la VriUière, secrétaire d'État, et lui fît
recevoir l'ordre du roi d'en expédier la patente dans
le moment. M. de la VriUière demanda le retardement
de l'expédition jusqu'au lever du roi ; mais M. le Duc
ayant désiré qu'elle se fit promptement, une heure
après elle fut faite, et le serment prêté, en sorte que
l'on apprit presque en même temps M. d'Orléans mort,
et M. le duc premier ministre.
Le maréchal de Villars, après avoir reçu la nouvelle
de l'accident arrivé à M. le duc d'Orléans, partit pour
Versailles, où il arriva une heure après minuit. Il alla
d'abord chez M. le Duc, qui lui apprit de quelle
manière il s'étoit fait déclarer premier ministre ; puis
ensuite il lui dit : « Je ne mériterois pas votre estime
si, vous ayant assuré depuis trois ans que je vous dési-
rois dans le conseil du roi, vous n'y entriez pas dans
le moment que je le puis proposer au roi. Ce sera dès
demain. Je crois par là faire encore un grand plaisir à
M. de Fréjus. Demandez-lui à quelle heure il veut que
tous trois nous conférions sur cela. » Le maréchal
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 273
de Villars en parla le matin à l'évêque, qui parut
approuver le projet, et lui dit qu'il verroit M. le Duc
chez le roi. Dès que M. le Duc aperçut l'évêque, il le
tira dans une fenêtre et lui apprit son dessein sur le
maréchal. Mais ce prince fut très étonné lorsque
l'évêque lui dit qu'il ne céderoit point le pas au maré-
chal de Villars, et que, comme évêque, il le prétendoit
sur les Pairs de France. Cette prétention, déjà folle en
elle-même, surprit d'autant plus M. le Duc qu'il croyoit
qu'une amitié de cinquante ans entre le maréchal et
cet évêque devoit le guérir d'une prétention si mal
fondée, puisque, d'ailleurs, les archevêques n'ont de
place au Conseil d'État que du jour de leur réception,
et qu'ils passent après tous les gens de robe, dans le
temps que non seulement les Pairs, mais même les
ducs à brevet et les maréchaux de France, précèdent
tous les conseillers d'État de robe à leur première
entrée dans le conseil.
La conversation de M. le Duc et de l'évêque de
Fréjus étant finie, le maréchal demanda à l'évêque s'il
étoit convenu avec M. le Duc de l'heure à laquelle on
feroit la proposition au roi. « 11 y a une difficulté, lui
répondit l'évêque, c'est que je ne vous céderai pas, et
que je prétends passer devant vous. » Le maréchal de
Villars se contint sur une proposition si extraordinaire,
et le plus grand empire sur lui-même lui fut nécessaire
pour ne pas éclater. Seulement il lui dit : « Le public
sera surpris que vous vouliez empêcher le maréchal de
Villars, votre plus ancien ami, d'e/»trer au conseil,
fondé sur une prétention aussi frivole que la vôtre.
Vous y songerez, ajouta-t-il, et j'irai toujours dîner
avec vous. » Il vit M. le Duc le moment d'après, auquel
IV 18
274 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
il dit : « Il faut être sage et ne pas se brouiller avec
l'évêque. Je vais dîner avec lui. » L'évêque de Fréjus
fit ses réflexions, et connut le très grand tort qu'il
alloit se faire si sa résistance éclatoit, et, dès le soir,
il dit à M. le Duc qu'il sacrifieroit sa prétention au bien
de l'État et à l'amitié, sentiments généreux en appa-
rence, mais dont le peu de solidité ne sera que trop
connue par la suite de ces mémoires.
Sur les neuf heures du soir, M. le Duc envoya un
gentilhomme dire au maréchal de Villars qu'il le prioit
de venir chez le roi dans le moment. Dès que le roi
l'aperçut, il vint à lui avec un air riant, et l'évêque de
Fréjus voulut réparer ce qui s'étoit passé le matin par
un éloge qu'il fit au roi du maréchal de Villars sur ses
services dans la guerre et dans la paix. M. le Duc lui
dit que le roi le mettoit dans ses conseils, et celui d'État
demeura composé uniquement du roi, de M. le duc
d'Orléans\ de M. le Duc, du maréchal de Villars et de
l'évêque de Fréjus. Quant aux autres conseils, il n'y
fut fait aucun changement. Mais M"*® d'Orléans, déjà
animée par l'éloignement de ses frères, qui étoient
ennemis de M. le Duc, le prince de Gonty et plusieurs
des principaux de la cour, piqués de n'avoir aucune
part au gouvernement, tinrent plusieurs assemblées
secrètes chez M""® d'Orléans.
M. le duc d'Orléans, colonel général de l'infanterie,
voulut rendre compte au roi directement du détail de
l'infanterie. M. le Duc demeura ferme à n'y pas con-
sentir et offrit comme tempérament que M. le duc
d'Orléans, pour ne pas venir chez lui, envoyât ses
1. Louis, duc de Chartres, devenu duc d'Orléans par la mort du
régent, né en 1703, mort en 1752.
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 275
mémoires, qu'il les examineroit et ensuite les porte-
roit au roi. Cet expédient ne contenta pas le duc
d'Orléans. Il se défendit jusqu'au 1 0 décembre, qu'il
déclara qu'il ne se mêleroit plus des détails de l'infan-
terie; enfin, il fut réduit à faire sa charge comme le
comte d'Évreux faisoit celle de colonel de la cavalerie.
On pressa fort le maréchal de Villars de porter M. le
Duc à céder aux représentations que M. le duc d'Or-
léans étoit héritier présomptif de la couronne, et qu'il
méritoit par là de grands ménagements. Le maréchal
parla donc et dit à M. le Duc : « Que, dans presque
toutes les matières importantes, il y avoit deux partis
à suivre : dans celle dont il s'agissoit, plusieurs pense-
roientque les premiers jours d'une nouvelle adminis-
tration demandent beaucoup de sagesse et de modéra-
tion ; que l'autorité s'établit peu à peu ; qu'il faut couler,
ménager les esprits, et surtout quand il est question
de l'héritier présomptif de la couronne et de tous les
princes attachés à ses intérêts ; qu'un parti tout diffé-
rent est que l'on juge de celui qui prend le timon de
l'État par ses premiers pas ; que, si l'on y remarque
de la foiblesse, le courtisan et les étrangers en augurent
mal ; en pareil cas, c'est au ministre, conclut-il, à se
conseiller lui-même et à suivre son génie. » M. le Duc
n'hésita pas et prit le parti de la fermeté.
Le 8, il avoit paru trois arrêts très favorables au
public. Le premier éloignoit, ou pour mieux dire sup-
primoit, l'édit du joyeux avènement; cet édit avoit
alarmé tous les divers ordres du royaume, puisqu'en
l'exécutant il n'y avoit personne à qui l'on ne pût
demander une partie considérable de son bien, et du
moins le revenu d'une année.
276 MÉMOIRES DE VILLARS. [1723
Le second arrêt réduisoit et modéroit considérable-
ment le tarif des actes des notaires.
Le troisième diminuoit les droits sur les entrées
du foin, de l'avoine et des grains, dont la cherté étoit
excessive. Ces trois arrêts furent très agréables au
public et marquèrent dans le premier ministre une
vive attention à soulager et à calmer toutes les craintes
qui l'agitoient si justement depuis plusieurs années.
Le même jour, le roi nomma le président de Novion
premier président, et sa charge de président à mortier
fut remise comme en dépôt à M. de Blancménil, avo-
cat général ; et la charge d'avocat général de celui-ci
donnée au sieur Talon, petit-fils de Talon, qui avoit
exercé la même charge avec grande réputation.
Il y eut, le jour d'après, un nouveau cérémonial
réglé entre les princes du sang et les ducs pour les
obsèques de M. le duc d'Orléans. Suivant l'usage établi
et suivi, messieurs les princes du sang étoient chacun
accompagnés d'un duc, qui marchoit à côté d'eux ; il
avoit un carreau égal au leur, et sur la même ligne,
quand on se mettoit à genoux. Le roi ordonna que le duc
ne marcheroit pas directement à côté du prince du sang,
que le carreau du prince du sang seroit de velours,
que celui du duc seroit de drap, et qu'enfin il y auroit
une différence marquée, à laquelle les ducs ne purent
s'opposer, attendant des temps plus favorables pour
soutenir la possession établie.
Cependant, le maréchal de Villars fut prié par ses
confrères de porter leurs justes plaintes sur une inno-
vation qui regardoit ceux des maisons de Rohan et de
Bouillon. Quand on alla donner de l'eau bénite au Dau-
phin, à la Dauphine et à leur malheureux fils aîné, le
1723] MÉMOIRES DE VILLARS. 277
feu roi ordonna que les ducs iroient en corps ; que,
si les princes de la maison de Lorraine s'y trouvoient,
les uns et les autres se retireroient ; que, si ceux des
maisons de Bouillon et de Rohan, auxquels le roi a
accordé les honneurs de princes, s'y trouvoient, ils ne
pourroient aller avec les ducs que suivant l'ordre de
leur duché. Tout cela étoit écrit sur les registres du
sieur de Dreux , grand maître des cérémonies , qui
étoit fort contraire aux ducs et qui vouloit leur nuire
autant qu'il lui étoit possible. 11 montra son registre,
rayé, à ce qu'il disoit, par ordre du feu roi ; ce qui
paroissoit une fausseté et une tromperie manifeste.
Premièrement, on ne vit ce registre rayé que neuf ans
après la mort du feu roi ; il avoit ordonné lui-même
ce qui s'étoit passé aux obsèques du Dauphin et de la
Dauphine, et certainement il ne s'en étoit pas repenti,
puisqu'à la promotion de l'ordre, en 1687, ceux de
la maison de Rohan et de Bouillon n'avoient pas été
admis à l'ordre du Saint-Esprit. Le sieur de Dreux,
très embarrassé des bruits qui se répandoient dans le
pubhc, voulut engager le prince de Rohan à le soute-
nir ; ce qui ne le justifia pas.
Le 24, l'évêque de Fréjus alla déclarer à M"'® d'Or-
léans et à M. le duc d'Orléans la résolution que le roi
avoit prise sur la maison de ce prince. On la fit plus
considérable de beaucoup que n'avoit été sous Henri IV
celle du prince de Condé, qui se trou voit pour lors
héritier présomptif de la couronne. Il fut donc réglé
que le duc d'Orléans auroit un premier gentilhomme
de la chambre, un premier écuyer et un premier
maître d'hôtel. Ces places furent remplies par le che-
valier de Conflans pour la première, par Glermont
pour premier écuyer, et d'Épinay tut fait capitaine
278 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
des gardes du prince, considéré seulement en qualité
de gouverneur de province; on lui laissa un régiment
d'infanterie, un de cavalerie et un de dragons. Les
compagnies de gendarmerie demeurèrent au roi.
Dans les derniers jours de l'année, Sa Majesté
ordonna au maréchal de Villars d'entrer dans tous les
conseils, aussi bien que dans celui d'État. Il prit séance
au conseil des finances et à celui des dépêches. Il sup-
plia Sa Majesté de le dispenser d'assister à celui de
conscience parce qu'il ne se croyoit pas assez versé
dans les matières qu'on y traitoit, surtout dans celle
qui étoit le plus souvent agitée et qui regardoit la
constitution. Cette querelle avoit causé une grande
division dans l'Église, les molinistes et les jansénistes
portant souvent les choses à l'extrémité. Le feu roi,
dont les intentions étoient entièrement conformes à ce
qu'exige la religion, sans abandonner les libertés de
rÉghse gallicane, vouloit que l'on fût soumis au pape.
Après sa mort, le duc d'Orléans releva le parti jansé-
niste, presque abattu, en mettant le cardinal de Noailles
à la tête du conseil de conscience.
L'abbé Dubois, qui vouloit être cardinal, prit le
parti de la Constitution et fut soutenu par l'évêque de
Fréjus, qui eut aussi la nomination du roi au chapeau;
en sorte que ce conseil de conscience, sous le cardinal
de Noailles composé d'ennemis de la Constitution, fut
entièrement changé et composé des cardinaux de
Rohan, de Bissy, de Gèvres et Dubois, des évêques de
Fréjus et de Nantes; celui-ci nommé peu après à l'ar-
chevêché de Rouen.
1724. Le premier jour de l'an 1724, M. le Duc fit
agréer au roi le changement de divers logements dans
1724] MÉMOIRES DE VILLÂKS. 279
le château de Versailles. Le régent les avoit fait occu-
per par ses domestiques. Ils furent rendus à plusieurs
seigneurs, comme les ducs de Sully, de la Feuillade,
de la Rocheguion, de la Vallière, et ôtés à La Fare,
Simiane, Clermont, d'Étampes, Chirac, Belle-Isle, qui
naturellement ne dévoient pas être préférés à ceux
auxquels ils étoient rendus.
M. le duc d'Orléans n'avoit pas répondu à l'honnê-
teté que M. le Duc avoit eue pour lui. Il lui avoit
envoyé Blouin pour savoir ce qu'il désiroit sur les
logements. Sa réponse fut qu'il y feroit réflexion ;
après quoi il alla demander au roi ceux qui lui conve-
noient. Le roi ne lui répondit rien, mais il fît part à
M. le Duc de ce que lui avoit demandé le duc d'Orléans
et les changements furent ordonnés.
M. le Duc ayant pris le logement qu'avoit occupé
feu M. le duc d'Orléans, celui que quittoit M. le Duc
fut donné à ]\P le prince de Dombes et comte d'Eu.
Dans les premiers jours de janvier, la rougeole prit
à l'infante, et le roi alla le même jour à Trianon, où
l'on tint trois conseils, et l'on prit la résolution d'aller
habiter Marly pendant que l'on seroit obligé d'être
éloigné de Versailles. Cependant, la quantité de répa-
rations nécessaires dans un lieu où la cour n'avoit été
depuis dix ans détermina à retourner à Versailles trois
semaines après.
Le 11, l'échange de Belle-Isle * fut rapporté au con-
seil et fort nettement exposé par le contrôleur géné-
1. Le comte de Belle-Isle, depuis maréchal de France, avait
réussi, en 1718, à échanger avec le roi Belle-Isle en mer et sa
prétendue souveraineté contre le comté de Gisors, Vernon et
tous les domaines du roi qui en dépendaient.
280 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
rai. Cet échange avoit d'abord révolté la Chambre des
comptes par l'énorme lésion que le roi y souffroit. Elle
avoit, pour s'y opposer, donné deux arrêts qui furent
cassés par des arrêts du conseil. Le puissant crédit du
marquis de Belle-Isle lui faisoit trouver tout facile et
l'aveugloit au point qu'il croyoit pouvoir tout entre-
prendre. Nous ferons le portrait de ce jeune homme
dans la suite ^; mais, pour suivre ce qui regarde la
terre de Belle-Isle, le président de Nicolaï, homme
d'une vertu sévère et qui étoit à la Chambre des
comptes, fit représenter par le procureur général l'im-
possibilité qu'il y avoit de consentir à l'échange sans
manquer à son devoir. L'affaire fut examinée sévère-
ment et la délibération de la compagnie fut de résilier
le contrat d'échange. On rapporta tout ceci au conseil
et l'on y décida que la Chambre seroit autorisée à
vérifier de nouveau les diverses évaluations de la terre
de Belle-Isle et les domaines que le roi cédoit, aussi
bien que les améliorations et détériorations faites par
M. de Belle-Isle pendant le temps qu'il avoit joui des
terres du roi. Il fut réglé de plus, qu'en attendant, ledit
sieur de Belle-Isle jouiroit de trente-quatre mille livres
de rente, prix du dernier bail de la terre de Belle-Isle,
avec liberté à lui de jouir de la terre par provision s'il
croyoit que les trente -quatre mille livres fussent
au-dessous des revenus, qu'effectivement il faisoit
monter, par son estimation, à quinze mille livres de
rente de plus. Le maréchal de Villars, en disant son
avis, supplia le roi d'ordonner une économie univer-
selle absolument nécessaire. Il lui représenta que,
nonobstant ses revenus immenses, les peuples étoient
1. Le portrait ne se trouve pas dans la suite des mémoires.
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 281
trop chargés : « Et dans quel temps, lorsque l'on
jouissoit d'une longue paix. »
Le 20 janvier, il arriva un courrier d'Espagne,
envoyé par Goulanges, chargé des affaires du roi dans
cette cour. Il apporta une lettre de la main du roi d'Es-
pagne, qui apprenoit au roi la résolution de remettre
sa couronne au prince des Asturies, résolution prise
de concert avec la reine sa femme. M. le Duc apprit
cette nouvelle au maréchal de Villars, qui en fut très
affligé, car, bien que depuis l'éloignement du cardinal
Alberoni la monarchie d'Espagne fût très mal gouver-
née, il étoit néanmoins bien différent de la voir entre
les mains d'un roi âgé, dont l'autorité étoit tout éta-
blie, ou dans celles d'un enfant abandonné à la con-
duite des grands, c'est-à-dire à un désordre pareil à
celui qui régnoit sous le dernier roi d'Espagne.
On savoit les investitures arrivées à Cambray, mais
qu'elles n'étoient pas encore remises aux ambassadeurs
d'Espagne. On dépêcha un courrier à ceux du roi avec
ordre de ne rien oublier pour tirer les investitures des
mains des Impériaux avant que la nouvelle de l'abdi-
cation pût leur être parvenue ; ce qui fut exécuté heu-
reusement.
Deux jours après, on fut informé par divers cour-
riers du détail de cette abdication, et que le roi d'Es-
pagne avoit formé une junte pour gouverner sous
l'autorité du jeune roi , qu'elle étoit composée des
présidents de Castille, de l'archevêque de Tolède, du
grand inquisiteur, du marquis de Valero, du comte de
Saint-Estevan, du marquis de Leyde et de Guerreyra,
ci-devant chancelier de Milan; que le roi d'Espagne se
réservoit deux cent mille pistoles par an, pour lui et
282 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
pour la reine, et trois cent mille une fois payées pour
achever les bâtiments de Saint-Ildefonse, qui étoit le
lieu de sa retraite. On sa voit déjà que le marquis de
Grimaldo demeuroit auprès du roi d'Espagne, et les
motifs de l'abdication de ce prince fondés sur le désir
de ne plus songer qu'à son salut.
Le 27 janvier, le roi donna la charge de lieutenant
général de police au sieur d'Ombreval , maître des
requêtes*. Cette charge étoit exercée par M. d'Argen-
son. M. le Duc lui envoya demander sa démission;
mais il la remit à M. le duc d'Orléans. Ce procédé
n'étant pas convenable, M. le Duc, qui étoit bien dis-
posé pour M. d'Argenson, lui fit connoître son mécon-
tentement. M. d'Argenson étoit attaché par deux
charges à M. le duc d'Orléans, et il convenoit que le
lieutenant de police le fût absolument au premier
ministre. M. le duc d'Orléans désiroit pour M. d'Ar-
genson une expectative de conseiller d'État. Ces sortes
de grâces a voient été prodiguées pendant la régence,
et M. le Duc ne vouloit pas suivre cet exemple. Cepen-
dant, quoique peu satisfait de la conduite de M. d'Ar-
genson sur sa démission, il sacrifia son ressentiment
à la résolution de ne plus donner d'expectative en fai-
sant M. d'Argenson conseiller d'État; et M. le duc
d'Orléans, touché de cette conduite de M. le Duc, se
raccommoda avec lui.
Comme il étoit question alors de faire des chevaliers
de l'ordre, M. le Duc nomma plusieurs de ceux que
1. M. le Duc avait demandé au maréchal de Villars que ledit
sieur d'Ombreval fùL chargé de rapporter devant MM. les maré-
chaux de France à la place de M. d'Herbigni, fait conseiller d'État.
(Note de X.)
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 283
M. le duc d'Orléans demanda; et, par ce moyen, la
réconciliation entre ces deux princes fut parfaite. La
promotion fut déclarée, et elle fut de cinquante-huit.
M. le Duc, en entrant chez le roi, trouva le maréchal
de Villars, qui, retenu par un grand rhume qui l'avoit
empêché d'assister à plusieurs conseils, sortoit pour
la première fois. M. le Duc le tira à une fenêtre et lui
dit : « Je vous donne bien des confrères. » — « Je le
sais, » lui réphqua le maréchal, a. peut-être en ferez-
vous trop, car on tient plus les hommes par l'espé-
rance que par la reconnoissance. » — « Ce sont
d'autres confrères que ceux que vous entendez, » répli-
qua M. le Duc, « ce sont des maréchaux de France; »
et en même temps il les lui nomma. Le duc de Noailles
étoit assez près, et le maréchal de Villars dit à M. le
Duc : « Celui-là en est-il? » M. le Duc répondit :
« Non. » — « Mais, » ajouta le maréchal, « vous ne
m'avez pas fait l'honneur de m'en parler. » — « H y
a dix jours, » réphqua M. le Duc, « que je ne vous ai
vu. » Les sept maréchaux de France étoiént : le comte
de Broglio, qui depuis plus de quarante ans étoit hors
de service, le comte Du Bourg, le marquis de Médavy,
le duc de Roquelaure, le marquis d'Alègre, le duc de
la Feuillade et le duc de Gramont. Cette promotion ne
fut point du tout applaudie et ceux qui la vouloient
avoient apparemment exigé que M. le Duc ne s'en
ouvriroit pas au maréchal, qui, retenu dans sa chambre
pendant quinze jours, recommença à entrer aux con-
seils le 6 février.
On lut dans celui d'État la lettre que Philippe V écri-
vità son fils, Louis P', en abdiquant la couronne. C'étoit
une lettre, remplie de piété, sur le mépris des gran-
284 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
deurs et la nécessité de songer à son salut, avec des
instructions sur tous les soins qui doivent principale-
ment occuper un saint roi : le père y donnoit pour
modèles à son fils ses aïeux saint Louis et saint Ferdi-
nand et ne disoit que peu de choses sur la politique.
Le roi d'Espagne, uniquement occupé de son salut et
plus las encore des fatigues du gouvernement, l'avoit
abandonné de bonne foi ; mais la reine sa femme y
renonçoit avec plus de peine, aussi bien que Grimaldo,
qui depuis quelques années étoit seul ministre auprès
de son maître.
Le maréchal de Tessé avoit eu ordre d'aller droit à
Saint-Ildefonse voir le roi et la reine, et il fut très bien
reçu de Leurs Majestés. Il conseilla fort au roi de con-
server un grand empire sur son fils ; la reine approuva
fort ce conseil, et Grimaldo dit au maréchal de Tessé :
« Le roi Philippe n'est pas mort, ni moi non plus. »
La femme de Grimaldo étoit encore plus vivante et
avoit la réputation d'aimer les présens.
Cependant, il étoit aisé de conjecturer que l'autorité
de la vieille cour ne seroit pas longue ; et l'on reçut,
dès le 1 8 mars, des lettres du maréchal de Tessé qui
marquoient déjà un grand changement. Le roi Phihppe,
ou plutôt Grimaldo, avoit nommé quatre secrétaires
d'État qui dévoient expédier sous le jeune roi et, selon
les apparences, rendre compte au roi son père et en
recevoir les ordres sur les matières importantes. Les
sept ministres changèrent cette disposition, et il fut
arrêté que chacun d'eux seroit commissaire des prin-
cipaux ministres étrangers. Le président de Gastille
fut destiné au maréchal de Tessé. Sur cette nouvelle,
le maréchal de Villars dit au conseil : « Adieu la cour
MM] MÉMOIRES DE VILLARS. 285
de Saint-Ildefonse ; elle sera bien heureuse si son dîner
et son souper sont bien assignés. » On apprit le
1 5 mars que le pape étoit mort sans avoir fait aucune
promotion de cardinaux, quoiqu'il y ait eu quatre
chapeaux vacants. On donna ordre aux cardinaux
françois de partir incessamment pour Rome, et ils
vinrent dire adieu au maréchal de Villars le 1 9 mars.
Maintenant, reprenons les affaires du marquis de
Belle-Isle, dont les suites furent sérieuses. Le cheva-
lier de Belie-Isle, son frère, voulut faire tenir un billet
à La Jonchère, prisonnier à la Bastille. Pour cela on se
servit du marquis de Pompadour, lequel, y ayant été
enfermé lui-même pendant quinze mois, avoit fait des
connoissances et voulut tenter le lieutenant du roi.
Celui-ci avertit le gouverneur, et le gouverneur M. le
Duc, qui aussitôt donna ordre au marquis de Pompa-
dour de venir lui parler. Pompadour convint de tout
et dit que ce qu'il avoit fait étoit à la sollicitation de
M. d'Herbigny, qui l'en avoit pressé.
M. d'Herbigny, interrogé par le lieutenant de police,
déclara que M. de Pompadour étoit un imposteur, et
la vérité fut déclarée par le chevalier de Belle-Isle, qui
fut envoyé à la Bastille. Le marquis, son frère, sur
d'autres avis, y fut mené le 1'' mars. M. Le Blanc,
qui étoit exilé, y fut conduit le jour d'après, aussi bien
que les sieurs de Couches et de Séchelles. M. le Duc
prit ces résolutions sans en parler au maréchal de Vil-
lars ; et il est certain que, lorsque de certaines gens
avoient un dessein, ils exigeoient qu'on le tînt secret
au maréchal .
Trois jours auparavant, cinq ou six hommes, quê-
tant autour de la maison de Duvernay et croyant
286 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
l'avoir vu rentrer dans son carrosse, qui pour l'ordi-
naire alloit à neuf iieures du soir dans une maison à
quatre portes de la sienne, virent sortir de la maison
des Paris un grand homme de la taille de Duvernay,
qui étoit un capitaine de cavalerie de ses parents. Ces
hommes l'attaquèrent et le laissèrent pour mort, percé
de sept ou huit coups de poignard. Un pareil attentat
réveilla les indices bien forts de plusieurs autres, et
l'on arrêta le nommé Montauban avec quelques autres
connus pour être des chefs d'espions, dont il est cer-
tain que M. Le Blanc avoit répandu un grand nombre
à la ville et à la cour. Ces emprisonnements firent
grand bruit et l'on suspendit ses jugements jusqu'à ce
qu'il fût décidé par quoi ils seroient jugés.
M. Bignon, intendant de Paris, étant mort, le maré-
chal de Villars demanda cette place à M. le Duc pour
M. d'Angervillers, intendant d'Alsace, et proposa en
même temps M. de Harlay pour remplir l'intendance
d'Alsace, une des plus considérables du royaume.
M. le Duc approuva l'un et l'autre. Peu de jours après,
le premier eut ordre de se rendre à la cour et vint
descendre chez le maréchal de Villars le 20 mars.
Le mariage de M. le duc d'Orléans avec la fille du
prince Louis de Bade fut déclaré. Le roi et M. le Duc
n'avoient aucune connoissance des mesures que l'on
avoit prises pour traiter ce mariage. Il avoit même
paru des propositions d'un autre avec une des sœurs
de M. le Duc; mais celles-ci, qui furent connues peu
après, étoient telles qu'il n'étoit pas possible d'admettre
la dixième partie des conditions qu'exigeoit la maison
d'Orléans.
Les soupçons augmentoient tous les jours au sujet
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 287
de M. Le Blanc : on fit arrêter, le 20 mars, Le Vasseur,
qui avoit été un de ses premiers commis ; Du Chevron,
capitaine des gardes de la connétablie, et un de ses
lieutenants, nommé La Barre. Un secrétaire du maré-
chal de Bezons fut arrêté le même jour au Chàtelet,
sur ce qu'un prisonnier déclara qu'il avoit été obligé
à copier une lettre adressée au maréchal de Bezons,
par laquelle ce prisonnier l'avertissoit que l'on vouloit
le forcer à déposer contre M. Le Blanc. Le même jour,
on nomma le comte de Matignon pour aller faire la
demande de la princesse de Bade pour M. le duc
d'Orléans.
Duvernay ayant été nommé syndic de la compagnie
des Indes assez contre sa volonté, mais entièrement
contre celle de ses frères, ils déclarèrent qu'ils ne vou-
loient plus travailler, et se séparèrent de lui. Cette
division des quatre frères, tous gens de mérite, fit
beaucoup de peine au maréchal de Villars. Il envoya
chercher l'ainé Paris et il eut avec lui et Duvernay une
conférence de trois heures, dans son cabinet, en pré-
sence du maréchal de la Feuillade et de Contades. Il
mena ensuite Paris l'aîné chez M. le Duc, et obligea
les trois frères de continuer à travailler. Ils y consen-
tirent, mais toujours fort irrités contre Duvernay,
quoiqu'il n'eût pas pu résister aux ordres réitérés de
M. le Duc, qui disoit : « L'on convient que l'on doit
soutenir la compagnie par rapport au bien de l'État,
je veux donc la soutenir avec l'ordre convenable, et
empêcher les déprédations. Il faut pour cela qu'un
homme de confiance m'en rende compte. »
Les commissaires jugèrent enfin à la chambre de
l'Arsenal le procès de La Jonchère. Il fut blâmé, puni-
288 MÉMOIRES DE villars. [1724
tion qui rend un homme incapable d'exercer jamais
aucune charge, et condamné à restituer. Le marquis
de Belle-Isle le fut à payer six cent mille livres, si les
biens de La Jonchère n'étoient pas suffisants ; et il s'en
fallut plusieurs millions qu'il ne pût rapporter les
sommes dues au roi.
Un nommé Menq, chef des espions de M. Le Blanc,
fut arrêté à Marseille sur le point de s'embarquer.
M. Le Blanc n'étoit pas excusable sur le commerce
qu'il avoit eu avec ces misérables, capables de tous
crimes. Ce Menq, lorsque le maréchal de Villars étoit
président de la guerre, et M. Le Blanc du conseil, fut
condamné à être dégradé des armes par la main du
bourreau, pour avoir porté la croix de Saint-Louis, et
s'être dit faussement chevalier de Saint-Louis; homme
d'ailleurs reconnu pour fripon, et à demi convaincu
d'assassinats. L'arrêt du conseil de guerre exécuté
à Calais à la tête du régiment royal, M. Le Blanc,
ministre de la guerre, le reçoit, lui donne une croix
de Saint-Louis, le fait lieutenant -colonel, et vouloit
même le renvoyer au régiment, si tous les officiers
n'eussent déclaré qu'ils le mettroient en pièces. Or,
M. Le Blanc ne pouvoit se disculper d'entretenir de
pareils criminels. Celui-là même dont nous venons de
faire le portrait avoit quatre mille livres de pension.
Cependant non seulement les soupçons s'augmentoient,
mais il se formoit plusieurs corps de délit sur des
crimes que l'on avoit négligé d'approfondir.
Le maréchal de Villars fut d'avis d'en renvoyer au
parlement l'examen et le jugement entier, soutenant
qu'il étoit de la gloire du gouvernement, et surtout de
celui qui tenoit le timon, de renvoyer toujours les accu-
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 289
ses à leurs juges naturels. Les opinions partagées, il
fut résolu d'attendre la quinzaine de Pâques pour se
décider. Le maréchal de Villars alla passer six jours
dans son château, et M. le Duc quatre à Chantilly. A
son retour, M. le Duc Tentretint sur le sujet dont nous
venons de parler, et lui dit : « Je sais qu'il est de ma
gloire de ne pas choisir moi-même les juges de ceux
qu'on croit que je n'aime pas ; mais ma gloire est aussi
intéressée à faire connoître que j'ai eu raison quand
je les ai fait arrêter, et pour cela il faut que les infor-
mations soient continuées par le sieur Arnaud de
Bouesse, qui les a commencées. »
Il fut donc question de porter le parlement à ne pas
s'y opposer, et le maréchal de Villars parla au prési-
dent Portail et au procureur général pour cela. Leurs
raisons pour laisser la liberté entière au parlement
étoient bonnes, et M. le Duc s'y rendit d'autant plus
aisément que les siennes, pour éclaircir de si grandes
apparences de crimes, étoient trop fortes pour n'être
pas généralement approuvées. Ainsi, le 4 avril, il fut
envoyé des lettres patentes au parlement pour con-
noître et juger plusieurs corps de délits, et elles furent
enregistrées le même jour.
Le 6, mourut de la petite vérole le prince de Sou-
bise, fils unique du prince de Rohan. C'étoit l'homme
de la cour de la plus belle figure, et d'ailleurs de très
grande espérance.
Le roi se fortifioit beaucoup par un grand exercice,
et il est certain que, d'une santé qui, dans les commen-
cements, paroissoit fort délicate, il s'en étoit fait une
des plus robustes. Mais ses chasses et tout le chemin
qu'il étoit obligé de faire pour les chercher fort loin
IV 19
290 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
devenoient une fatigue excessive pour lui et pour tout
ce qui le suivoit, ce qui d'ailleurs entraînoit une grande
dépense. Le maréchal de Villars prit la liberté d'en
parler à Sa Majesté et de lui proposer de partager ses
amusements. Il lui dit qu'il souhaitoit de lui voir goû-
ter dans l'hiver ceux de Paris, les opéras, les comé-
dies, mais surtout de le voir habiter au milieu des
peuples qui lui avoient donné tant de marques d'amour.
Il lui parla aussi du malheur ordinaire aux rois, qui est
d'être toujours environnés de flatteurs et d'adorateurs
qui leur cachent les vérités les plus importantes, pour
peu qu'elles ne soient pas agréables à entendre. Il
ajouta que le seul moyen de reconnoitre les véritables
amitiés, c'étoit de voir si, au péril de leur déplaire,
on leur disoit des vérités utiles, quoique moins flat-
teuses. Le roi écoutoit le maréchal de Villars sans
peine, mais les occasions de lui parler étoient rares.
Le 12 mai, les articles du mariage du duc d'Orléans
avec une princesse de Bade arrivèrent après plusieurs
difficultés de la princesse de Bade mère, qui obligeoit
sa fille à renoncer à tous les biens allodiaux qu'elle-
même avoit apportés dans la maison de Bade, et M. le
duc d'Orléans voulut faire mettre dans le contrat de
mariage que sa femme auroit cinquante mille francs
par an pour ses habits et menus plaisirs, condition
inusitée dans les contrats de mariage.
Le 5 juin, le roi permit au maréchal de Villeroy de
revenir à la cour, et comme il étoit retenu à Lyon par
une lettre de cachet, on lui en fit porter une par un
courrier, le 6, pour le rappeler. Le maréchal de Vil-
lars lui avoit toujours conseillé de revenir sans condi-
tion, parce qu'il lui paroissoit que le principal étoit de
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 291
faire cesser son exil et de revoir le roi, bien persuadé
que, s'il pouvoit obtenir quelque chose de plus, sa pré-
sence y seroit plus propre que son éloignement.
La cérémonie de la réception des chevaliers de
l'ordre se fit la veille de la fête de la Pentecôte et fut
très magnifique. Les ambassadeurs ne s'y trouvèrent
pas, ayant prétendu être salués ; ce qui n'étoit pas de
ancien usage.
Le 7 juin, on apprit par un courrier du cardinal de
Rohan que, le 29 mai, le cardinal des Ursinsavoit été
exalté souverain pontife par la cabale des Zelanti.
C'étoit un homme d'une piété et d'une sainteté recon-
nues, élevé dans l'ordre des Dominicains, dont il avoit
toujours suivi la règle, et dans laquelle il voulut per-
sister, âgé de soixante-seize ans. Les cabales avoient
été très vives dans les premiers jours. Les Albani,
auxquels le long règne de leur oncle avoit donné un
très grand nombre de créatures, avoient espéré de
faire Olivieri pape ; mais la médiocrité du sujet révolta
même le peuple romain, et le scandale fut grand. Vers
le milieu du conclave le cardinal de Gienfuegos, s'étant
réuni avec le cardinal de Rohan, avoit compté l'exal-
tation du cardinal Piassa^ certaine : le cardinal de
Rohan l'assura même au roi. Mais les Albani, qui n'a-
voient pas eu assez de force pour élever Olivieri, s'en
trouvèrent assez pour empêcher Piassa d'être élu. Ils
se joignirent aux Zelanti, et en un moment Orsini fut
proclamé^ : il résista, il pleura; mais enfin il fut mis
sur l'autel, et alla à pied à Saint-Pierre, et donna des
1. Jules Piazza, cardinal depuis 1712, ancien nonce à Vienne,
très estimé à cause de sa candeur et de son désintéressement.
2. Sous le nom de Benoît XIII, 29 mai 1724.
292 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
marques de piété fort convenables, et d'ordinaire sui-
vies de peu d'effets.
Nous ne négligerons pas en cette occasion de rap-
porter ce que dit un cardinal qui, voyant Goscia,
depuis cardinal, s'approcher du nouveau pape pour le
presser d'accepter, dit : « Laissez passer ce galant
homme, vous verrez qu'il aura bientôt converti son
maître. » Dans la suite, ce même Goscia fît beaucoup
parler de lui par la grande autorité qu'il eut sur l'es-
prit du nouveau pape et par le mauvais usage qu'il
en fit.
On apprit le 19 juin, par un courrier, que le nou-
veau pape avoit déclaré à ses ministres que le cardi-
nal Paulucci étoit secrétaire d'État, Gorradini dataire,
et qu'Olivieri étoit demeuré secrétaire des brefs.
Gependant le congrès de Gambray n'avançoit point.
Les ministres impériaux se conduisoient en tout avec
une hauteur insupportable, et le plénipotentiaire Pen-
terrieder, dans un repas, parla avec insolence au comte
Saint-Se vérin, envoyé du duc de Parme, sur l'espé-
rance qu'il avoit de la protection des couronnes et
des médiateurs ; en sorte qu'il fut résolu au conseil du
roi d'en porter des plaintes à l'empereur.
Le roi avoit songé à un voyage de Ghantilly, et il
le résolut avec M. le Duc sans en faire part à l'évêque
de Fréjus. Le voyage fut déclaré et décidé pour le
30 juin. Gomme on ne trouve plus de cerfs dans les
environs de Versailles, et que les forêts de Ghantilly
en étoient remplies, il fut arrêté qu'on y demeureroit
un mois ; que ce qui ne seroit pas nommé pour être
du voyage n'auroit pas la liberté d'y venir, comme au
voyage de Marly du temps du feu roi. Il y eut en tout
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 293
dix-sept dames et près de quarante hommes. Le garde
des sceaux n'en fut point, et il fut déclaré qu'il n'y
auroit de conseils que celui d'État. Le maréchal de Vil-
lars s'y rendit le l®'^ juillet.
Chantilly est le plus beau lieu du monde, et M. le
Duc y fit une dépense prodigieuse, ayant cinq ou six
tables de dix-huit couverts, et très délicates. Les gardes
du corps, les pages du roi, tous les officiers du roi,
tous les soldats des gardes françoises et suisses et tous
les principaux domestiques de tout ce qui étoit du
voyage étoient nourris aux dépens de M. le Duc.
Le jeune duc de la Trémoille ne fut pas du voyage.
Il étoit premier gentilhomme de la chambre, jeune
homme très poli, de beaucoup d'esprit, d'une figure
très agréable, ayant deux ans plus que le roi. Comme
il y avoit apparence qu'il prenoit avec le roi des plai-
sirs de l'âge, le prince de Talmont, son grand-oncle
et son tuteur, avoit demandé à M. le Duc qu'on le
retirât. Cela pouvoit être raisonnable; mais il falloit
prendre pour prétexte son mariage avec M"® de Bouil-
lon, qui fut déclaré deux jours après qu'on eut fait
quitter la cour à ce jeune homme, sans en donner
d'autre raison que de le mettre à l'Académie : ce qui
confirmoit l'opinion générale de ses privautés.
Le roi chassoit tous les jours à Chantilly, et le 6 juil-
let son cheval tomba sans que le prince se fit aucun
mal. Cet avertissement étoit nécessaire pour éviter des
chutes plus dangereuses. Il n'étoit question que de
chasse, de jeu et de bonne chère, et il n'y avoit que
peu ou même point de galanterie, le roi ne tournant
point encore ses beaux et jeunes regards sur aucun
objet. Les dames sont toujours prêtes, et l'on ne pou-
294 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
voit pas dire : le roi ne Vest pas, puisqu'il étoit plus
fort et plus avancé à quatorze ans et demi que tout
autre jeune homme à dix-huit.
Le 12, on apprit par le courrier Bannières, arrivé
de Madrid en cinq jours et demi, que le roi Louis, mal
satisfait de la conduite de la reine sa femme, l'avoit
envoyée du palais du Retiro, où il habitoit, dans celui
de Madrid, avec défense de voir personne. On savoit
depuis plusieurs mois qu'il n'avoit jamais consommé
le mariage. Cette nouvelle donna occasion au maré-
chal de Villars de parler très fortement au roi, pendant
le conseil, sur l'extrême importance qu'il y avoit aux
rois de s'assurer une postérité dont la tranquillité de
leurs États, la conservation de leur royaume, de leur
autorité, et souvent de leur propre vie dépendoient
toujours. Il ajouta que cette dernière raison avoit
obligé le roi d'Angleterre à Rome de se marier, pour
arrêter les conspirations sur sa vie, et parla fortement
au roi pour le faire songer à se marier, puisque Dieu
donnoit à ses peuples la consolation de le voir si fort
à quatorze ans et demi, et qu'enfin il ne tenoit qu'à
lui de nous donner bientôt un dauphin.
Le voyage de Chantilly finit par la perte cruelle du
duc de Melun, qui fut tué par un cerf à une chasse du
roi : c'étoit un homme de trente ans, rempli de bonnes
qualités. Ce malheur agita tellement la cour que l'on
fit prendre la résolution au roi de partir dans l'instant.
Pour cela il falloit donner des chevaux de poste aux
gardes du corps, et tout étoit dans un très grand
désordre. Le maréchal de Villars représenta à M. le
Duc que les mouvements des grandes cours ne dévoient
pas avoir cet air de précipitation ; que le feu roi n'avoit
1724] MÉxMOIRES DE VILLARS. 295
pas quitté Marly pour la mort du Dauphin ni pour
celle du duc de Berri, et qu'il trouvoit convenable de
ne rien changer dans l'ordre du séjour et du départ
du roi; ce qui fut exécuté.
Il y eut un conseil de finances à Chantilly, dans
lequel il fut décidé des choses très importantes, entre
autres on y iît une déclaration pour ne plus souffrir
de pauvres mendiants et vagabonds dans tout le
royaume. Ils lurent distingués en invalides et valides.
On prit des mesures pour trouver des fonds extraor-
dinaires dont la destination étoit pour ceux qui ne
pouvoient gagner leur vie, et pour forcer ceux qui
pouvoient travailler à n'être pas inutiles à l'État.
On supprima les charges de gouverneurs et états-
majors de toutes les petites villes, et les charges muni-
cipales, et on assigna au denier cinquante le revenu
de la finance en rentes perpétuelles ou à vie. On
réforma cent charges de secrétaires du roi, et tous
ceux des petites chancelleries dans le royaume. Le
motif de la suppression étoit que toutes ces charges
anobUssant rejettoient le fardeau des tailles sur le
peuple, qui en étoit surchargé.
Il fut dit aussi qu'en attendant que l'affaire de Belle-
Isle fût décidée, ce qui ne se pouvoit pas légitimement
durant sa prison, on lui laisseroit trente-trois mille
livres de rente en domaines, somme bien au-dessus de
la valeur de sa terre; et l'on fit voir que par son
échange on lui avoit donné quatre-vingt-quatre mille
livres de rente plus que les siennes ne valoient, dans
les plus nobles terres de la couronne.
Telles furent les principales matières décidées dans
le conseil des finances, pour lequel le garde des sceaux,
296 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
MM. Desforts et Fagon eurent ordre de se rendre à
Chantilly. M. le prince de Gontyy vint aussi de sa terre
de risle-Adam.
Pendant le séjour de Chantilly, plusieurs personnes
que l'on ne croyoit pas devoir être admises à la table
du roi eurent l'honneur de manger avec lui. Les secré-
taires d'État après bien du mouvement y furent admis.
Le contrôleur général en étoit exclu ; il vint trouver
le maréchal de Villars et lui marqua que, s'il étoit seul
du voyage de Chantilly privé de cet honneur, il étoit
déterminé à se retirer. On avoit donné à M. le Duc
beaucoup de raisons contre lui, entre autres qu'il y
avoit pour le fait en question des exemples favorables
aux secrétaires d'État, et aucuns pour le contrôleur
général, dont l'emploi n'étoit qu'une commission, et
point une charge. Le maréchal de Villars dit à M. le
Duc : « Le contrôleur général vous convient-il dans
son emploi? (et certainement il le faisoit bien). Il faut
donc le conserver, et vous n'avez que trop de raisons
pour lui procurer l'honneur qu'il désire. » Il lui cita
que M™^ Colbert avoit été dans le carrosse de la reine,
honneur plus distingué que celui de manger avec le
roi, et que M^^ Desmarets avoit été dans le carrosse
de la Dauphine. Enfin il ajouta que la fonction de con-
trôleur général, qu'on vouloit rabaisser en ne la regar-
dant qu'à titre de commission, est cependant la plus
belle et la plus importante que le roi puisse donner.
M. le Duc se rendit, et M. Dodun mangea avec le roi
le dernier jour.
En arrivant à Versailles, on apprit que la jeune reine
d'Espagne s'étoit réconciliée avec son mari ; ce qui fit
trouver l'éclat précédent encore plus hors de propos.
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 297
Deux jours avant le départ du roi pour Fontaine-
bleau, on reçut un courrier de Constantinople, par
lequel on apprenoit que le marquis de Bonnac, ambas-
sadeur du roi à la Porte, avoit fait signer et ratifier la
paix entre le grand seigneur, le czar et le sophi; que
toutes ces puissances qui avoient demandé la médiation
du roi vouloient encore qu'un commissaire de sa part
réglât les limites des trois empires, et le sieur Dorion,
qui avoit été employé au traité auprès du czar, fut
nommé par Sa Majesté pour cet emploi. Rien ne pou-
voit être plus glorieux pour le roi, ni plus honorable
pour le gouvernement.
Le 23, le roi partit pour Fontainebleau et s'y rendit
le même jour. Le 27, on dépêcha un courrier au car-
dinal de Polignac, pour le charger des affaires du roi
à Rome. Le nouveau pape lui avoit marqué de l'amitié,
et même l'étoit allé voir dans une légère indisposition ;
cette bonne volonté du pape détermina à lui rendre
la confiance de la cour, dont il s'étoit éloigné par les
affaires dans lesquelles il étoit entré au sujet de M. et
M""^ du Maine.
L'archevêque d'Embrun^ eut donc ordre de revenir
après avoir très bien servi sous le dernier pontificat.
Le 0 septembre, on eut des nouvelles de Madrid que
le roi d'Espagne avoit la petite vérole. Les premières
inquiétudes furent médiocres; mais, le 7 septembre,
un courrier, parti de Madrid le 30 août, apprit que le
prince étoit à la dernière extrémité, et l'on en dépêcha
un au maréchal de Tessé, pour engager le roi Philippe V
1. Pierre Guérin, cardinal de Tencin, était chargé d'affaires
auprès du saint-siège depuis 1721 et reçut l'archevêché d'Embrun
en quittant Rome.
298 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
à reprendre la couronne avec plus de fermeté qu'il
n'en avoit montré, et surtout à ne se rendre pas esclave
d'un confesseur que l'on croyoit vouloir absolument
détruire l'autorité royale, en rendant les grands aussi
indépendants qu'ils l'avoient été sous Charles II.
Le 1 0 septembre se passa sans que l'on reçût aucun
courrier de Madrid qui apprît ou la mort du roi ou
qui donnât des espérances sur sa santé. Le maréchal
de Tessé n'avoit pas voulu perdre un moment pour se
rendre auprès du roi Philippe V, à Saint-Ildefonse, et
les apparences étoient que l'on avoit arrêté tous les
courriers.
Au reste, les affaires de Gambray n'avançoient pas :
tout au contraire, on avoit lieu de croire la dissolution
du congrès très prochaine. Les ambassadeurs de l'em-
pereur parloient de leur départ, et continuoient dans
les termes de hauteur fort ordinaires à la cour de
Vienne. Les médiateurs répondirent avec la dignité
convenable; mais tout tendoit à la division.
Le 14 septembre, on sut, par un courrier du maré-
chal de Tessé, que le roi Philippe étoit revenu à Madrid,
sur la mort du roi Louis ; que d'abord il avoit paru
résolu à reprendre la couronne ; que cependant il vou-
loit en être sollicité par les désirs de ses principaux
sujets. On lui faisoit espérer une demande du conseil
de Gastille; mais son confesseur, nommé Bermudès,
jésuite gagné par le président de Gastille à la tête de
la junte, lui dit que, pour le repos de sa conscience,
il falloit assembler des docteurs. Le conseil de Gastille,
bien intentionné, pouvoit en deux heures donner sa
supplique au roi, pour conserver la couronne; mais
la junte, qui vouloit demeurer à la tête du gouverne-
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. %99
ment sous un roi mineur, délibéra quatre jours sur
cette supplique, et ne la donna que lorsque les doc-
teurs, assemblés dans la maison des Jésuites, eurent
donné leur déclaration. Elle portoit qu'en conscience
le roi Philippe ne pouvoit reprendre la couronne. Cette
décision de ces malheureux docteurs eut un tel pou-
voir sur le roi qu'il déclara au maréchal de Tessé qu'il
retournoit à Saint-Ildefonse. Vainement on lui repré-
senta l'intérêt de ses enfants : il se contenta de répondre
que Dieu en prendroit soin.
La reine ne se rendit pas, désespérée d'une pareille
résolution, et le maréchal de Tessé n'oublia rien pour
la faire changer. La reine dit à Bermudès, en présence
du roi, qu'il étoit un traître, un Judas, et que, si elle
étoit en péril de mort, elle aimeroit mieux mourir sans
sacrements, que de les recevoir par le ministère d'un
aussi méchant homme que lui.
Le roi étoit seul avec la reine et la senora Louisia,
sa nourrice. Cette femme hardie dit au roi qu'il étoit
honteux de se laisser gouverner par un fripon, et
d'abandonner son fils à une minorité dont la junte pro-
fiteroit pour anéantir totalement l'autorité royale.
Cette nourrice parloit avec tant de violence que la
reine, s'apercevant que le roi pàlissoit, lui dit :
« Louisia, taisez-vous ; vous ferez mourir le roi de cha-
grin. » La courageuse nourrice répondit : « Qu'il
meure! ce n'est qu'un homme de perdu; au lieu que
s'il abandonne le gouvernement, ses peuples, ses
enfants, son royaume sont perdus. »
Le roi, déjà si combattu dans sa famille, fut encore
attaqué, et à plusieurs reprises, par le maréchal de
Tessé. Mais le nonce du pape, nommé Aldobrandini,
300 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
homme de beaucoup de mérite, le décida enfin sur les
frivoles scrupules que lui inspiroit son confesseur; et
il déclara, le 5, qu'il reprenoit la couronne en pro-
priété, et qu'il passeroit l'hiver à Madrid. Il voulut
conserver Grimaldo, quoique convaincu, par l'aveu
même qu'il en fit au roi, qu'il recevoit de l'argent de
l'Angleterre. La foiblesse du bon roi étoit très dange-
reuse et connue, mais l'administration de la junte pen-
dant une minorité auroit perdu la monarchie. Ainsi
l'on apprit avec joie à la cour de France qu'on avoit
empêché ce malheur.
Le maréchal de Villars, dans l'opinion que le roi ne
vouloit pas reprendre la couronne, lui écrivit une
lettre, et une autre à la reine d'Espagne, très forte.
M. le Duc trouva convenable qu'elles fussent envoyées,
quoique l'on eût appris, dans le temps que la lettre
partoit, que le roi conservoit son autorité. Mais la vue
du maréchal étoit de faire voir à Leurs Majestés Catho-
liques ce que pensoit un bon François dans une pareille
conjoncture. La jeune reine a eu la petite vérole, et
cette maladie calma les mauvais discours que l'on
tenoit de sa joie de la mort de son mari.
Le 8 octobre, on reçut des lettres des plénipoten-
tiaires de Gambray, qui se préparoient à la séparation
du congrès sans y avoir rien terminé. Le bruit se
répandit en même temps que l'empereur augmentoit
considérablement ses troupes. On donna ordre aux
plénipotentiaires de France de se conduire de manière
que les fautes sur la rupture ne pussent être attribuées
qu'à l'empereur.
Le premier président de Novion eut à peine exercé
pendant huit jours cette grande et importante charge
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 301
que le fardeau lui en parut trop fort. II étoit pourtant
homme d'esprit, mais l'habitude où il étoit de mener
une vie obscure cachoit ce qu'il y avoit de dérangé
dans son caractère. Comme il avoit de la naissance et
qu'il étoit d'une des plus anciennes maisons de la Robe,
de solides raisons avoient porté M. le Duc à lui don-
ner la première présidence, et, au fond, il sembloit
qu'elle ne pouvoit mieux convenir qu'à un homme
d'une condition distinguée, le plus ancien des prési-
dents, et fils d'un premier président. Aussi l'emploi
lui fut donné avec l'applaudissement général, mais,
comme on vient de le dire, il s'en dégoûta lui-même
huit jours après l'avoir reçu. La dépense et la néces-
sité de paroître en public étoient incompatibles avec
son humeur. Lamoignon étoit le premier après lui, il
étoit d'une condition également distinguée, et petit-fils
d'un premier président. Ainsi naturellement cet emploi
pouvoit le regarder. Il en étoit d'ailleurs assez capable ;
si donc sa famille avoit réuni toutes les cabales pour
lui, il n'étoit pas impossible qu'il l'eût obtenu. Mais
Basville, conseiller d'État, homme de mérite, ami
intime de l'évèque de Fréjus, de même que son fils
Courson, aussi conseiller d'État, et Desforts son gendre,
tous entreprirent d'élever Blancménil, cadet de Lamoi-
gnon, et qui venoit d'obtenir la charge de président
à mortier du premier président de Novion. Il ne pou-
voit guère faire de brigues pour le cadet, dernier pré-
sident à mortier, sans attaquer le mérite de l'aîné, le
plus ancien des présidents à mortier.
Le président Portail suivoit ; c'étoit un homme qui
avoit bien servi dans la place d'avocat général : il vint
trouver le maréchal de Villars comme la cour partoit
302 MÉMOIRES DE VILLARS. [1724
pour Fontainebleau, et lui dit que certainement le pre-
mier président de Novion avoit donné sa démission et
ne vouloit plus rentrer au parlement. La cabale ayant
en quelque manière exclu Lamoignon, M. le Duc se
décida aisément pour M. le président Portail, et il fut
déclaré dans les premiers jours d'octobre.
Depuis plusieurs mois, une très importante affaire
se traitoit entre M. le Duc, le maréchal de Villars et
Paris Duvernay, homme de beaucoup d'esprit, auquel
M. le Duc avoit une très grande confiance. Cette affaire
concernoit le mariage du roi. M. le Duc s'en ouvrit à
M. de Fréjus, qui parut y consentir, et qui néanmoins
i'éloigna sous divers prétextes.
Enfin il y eut, le 23 octobre, une conférence très
secrète entre M. le Duc, le maréchal de Villars, M. de
Morville et Duvernay. Il fut résolu qu'on en tiendroit
une incessamment entre M. le Duc, le cardinal de Bissy,
le maréchal de Villars, l'évêque de Fréjus, M. de Mor-
ville et le comte de la Marck qui y fut appelé, parce
qu'il avoit été chargé de prendre plusieurs connois-
sances sur les princesses étrangères sur lesquelles on
pouvoit jeter les yeux.
Cette conférence fut tenue le 29 ; l'évêque de Fréjus
résista longtemps, mais enfin il fut forcé de s'y trou-
ver par ordre exprès de M. le Duc. Dans cette assem-
blée, M. le Duc, le cardinal de Bissy, le maréchal de
Villars, Morville et La Marck furent précisément du
même avis, le seul évêque de Fréjus résista opiniâtre-
ment. Le maréchal de Villars le pressa avec politesse,
mais par des raisons très fortes. Mais il résista sans
vouloir répondre, et tous sortirent un peu mal contents
de sa manière de penser. On observe ceci pour ne pas
1724] MÉMOIRES DE VILLARS. 303
oublier les dates, et placer les choses dans leur ordre.
On expliquera dans la suite les raisons qui furent agi-
tées dans cette conférence.
Le 4 juillet, le procès des gardes du corps contre
les gendarmes et chevau-légers de la garde et les deux
compagnies de mousquetaires fut jugé au conseil du
roi. Les capitaines des gardes du corps ne vouloient
pas que ces quatre compagnies fussent de la garde du
roi dans les voyages, et les lieutenants des gardes du
corps ne vouloient pas que, dans les voyages, les
capitaines lieutenants de ces compagnies pussent occu-
per la portière du roi lorsque leurs compagnies étoient
devant et après le carrosse du corps de Sa Majesté.
L'aigreur étoit au plus haut point entre les chefs, et
les mémoires de part et d'autre étoient infinis. L'affaire
fut décidée avec une parfaite équité, et il fut réglé que
les lieutenants des gardes du corps seroient à la hau-
teur des roues de derrière du carrosse, et les officiers
des compagnies rouges à la hauteur de celles de devant.
Il n'y avoit de disputes que dans les voyages, car en
toute autre occasion les gardes du corps étoient presque
seuls chargés de la garde du roi. Les parties furent
contentes, hors le duc de Noailles, qui avoit composé
tous les mémoires contre les compagnies rouges, et
qui vouloit absolument qu'elles ne fussent pas de la
garde du roi. Il avoit compté que le maréchal de Vil-
lars, par la grande alliance qui étoit entre eux, suivroit
entièrement ses sentiments, et il se brouilla avec lui,
parce qu'il vit qu'il ne les approuvoit pas.
Le 19 novembre, on reçut des nouvelles du grand
changement arrivé dans le ministère à Madrid. Le roi
d'Espagne éloigna le président de Gastille et donna sa
304 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
place à Tévêque de Siguença. Celle de président des
finances fut ôtée à Monténégro, mis en prison pour
rendre compte de sa mauvaise administration ; sa
charge fut donnée au marquis de) Gampo-Florido ; et
Orendain fut chargé des états des finances, conservant
la place de secrétaire d'État.
Le roi d'Espagne a dit au Père Bermudès, son con-
fesseur, qu'il le trompoit; et le Père prenant le crucifix
pour jurer : « Je respecte trop le crucifix, » lui dit le
roi, « pour vous permettre de jurer. » Le maréchal
de Tessé manda que le Père Ramos, jésuite, avoit volé
plus de neuf cent mille livres ; et, dans toutes ses
lettres, il attaquoit sans réserve le confesseur du roi
et les Jésuites. Le maréchal de Tessé pensoit que le
roi d'Espagne, après avoir ainsi maltraité son confes-
seur, en prendroit un autre ; la reine y travailloit
même de tout son pouvoir : mais le foible du prince
l'emporta sur la raison et sur son juste ressentiment,
et le Père Bermudès demeura en place. Il ne paroît
pas cependant qu'il y conservât un grand crédit ; mais
on avoit tout à craindre de la foiblesse du roi d'Es-
pagne, qui gardoit toujours Grimaldo après avoir été
avéré que ce même Grimaldo tiroit de l'argent des
Anglois, auquel il étoit tout dévoué.
172(5. L'année 1725 commença par le procès de
M. Le Blanc. Les conclusions du procureur général
avoient été, dans les derniers jours des assemblées du
parlement, de le décréter de prise de corps. Mais l'in-
disposition du premier président de Novion, résolu de
se démettre de sa charge, l'empêcha d'assembler les
chambres, vu le privilège qu' avoit M. Le Blanc : ainsi
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 305
cette affaire fut remise aux premiers jours de janvier.
Les chambres furent assemblées le 8 janvier. M. le
duc d'Orléans voulut assister à tout le procès et être
des juges. M. le prince de Gonty fît la même chose.
MM. les ducs de la Feuillade, de Richelieu et de Bran-
cas, attachés à M. le Duc, crurent lui faire plaisir d'as-
sister au procès et allèrent aux premières séances;
mais le public ayant paru désapprouver leur conduite,
ils cessèrent de s'y trouver
4
périr les quatre frères Paris : c'étoit un abbé Margon,
qui déclara avoir été chargé par M. Le Blanc de fomen-
ter cette sédition.
Les chambres assemblées, après neuf séances, dont
une entière fut employée à aller aux opinions, ont
déclaré qu'il n'y avoit rien dans les accusations qui
pût intéresser M. Le Blanc. L'abbé Menguy parla long-
temps et fit même son éloge. Les deux rapporteurs,
Palu et Delpeche, lui furent entièrement favorables :
le second se récria contre le grand nombre de lettres
de cachet. Un Cochin de Saint-Vallier s'étendit en
louanges; enfin, le parlement entier traita de baga-
telles les trois chefs d'accusation, oublia que Le Blanc
avoit été le plus intime confident de feu M. d'Orléans,
qui avoit assez maltraité le parlement, que c'étoit
même lui qui avoit fait toutes les lettres de cachet
pour l'envoyer à Blois, quoique ce fût à M. de Mau-
repas, secrétaire d'État, ayant la ville de Paris dans
1. Le manuscrit offre ici une lacune qui ne doit pas être très
longue, à eu juger par les dates.
IV 20
306 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
son département, à les expédier; que c' et oit M. Le
Blanc qui avoit ce grand nombre d'espions contre
lesquels on avoit paru si animé. Enfin, dans cette
occasion, le parlement montra combien il pense diffé-
remment sur un ministre en place et sur un ministre
disgracié, et le peu de penchant qu'il a toujours fait
voir pour ce qui s'appelle premier ministre. L'affaire
fut renvovée à la Tournelle.
Le maréchal de Bezons écrivit à M. le Duc pour lui
demander la liberté de M. Le Blanc. La réponse fut
qu'il n'étoit pas arrêté pour les affaires qui avoient été
traitées au parlement, et que, dans six semaines, le
maréchal de Bezons seroit informé des raisons qu'on
avoit d'en user ainsi.
Le maréchal de la Feuiliade fut très mortifié des
sentiments du public et même du parlement sur ce
que lui et les ducs de Richelieu et de Brancas avoient
été au parlement. Des chansons très mauvaises et très
offensantes le piquèrent fort; il en parla au maréchal
de Villars, qui lui dit : « Si vous m'aviez consulté, vous
n'auriez pas été au parlement. » Ce chagrin contribua
sans doute à une indisposition qui lui donna quelques
mouvements de fièvre ; il devoit souper à Marly chez
le maréchal de Villars ; il joua au piquet avec le roi
jusqu'à dix heures et s'envoya excuser pour ne pas
souper le lendemain, et se fît saigner. Il ne parla pas
d'une douleur qu'il ressentoit pour des hémorroïdes
auxquelles il étoit sujet ; il avoit depuis plusieurs
années une incommodité très fâcheuse de ne pouvoir
s'empêcher d'aller; ce qui l'obligeoit à se tamponner.
Les chirurgiens se trompèrent sur une manière d'abcès
que lui fit le tampon, et, ayant négligé de le panser.
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 307
la gangrène s'y trouva et avoit fait un si grand progrès
qu'il mourut en vingt-quatre heures. Le maréchal de
Villars le \it quatre fois dans ses derniers moments.
Dans les trois premières, il lui trouva l'esprit net, mais
à la dernière il n'en fut plus reconnu.
^ Sa mort fut une perte, car il éloit homme d'honneur,
d'une valeur distinguée et de beaucoup d'esprit, mais
plus brillant et plus orné que solide.
Comme M. le duc d'Orléans avoit été au parlement
pour favoriser M. Le Blanc, ce fut une espèce de
triomphe pour lui que la déclaration du parlement.
Les trois sujets d'accusation qui avoient porté le pro-
cureur général à conclure et à décréter M. Le Blanc
de prise de corps n'étoient pas les seules plaintes qu'il
y avoit à faire contre lui. Ce qui regardoit l'adminis-
tration des finances de la guerre méritoit grande atten-
tion, et il importoit à M. le Duc de faire voir qu'il
n'avoit pas été arrêté légèrement, pour informer la
cour et le public des désordres immenses qu'il y avoit
eu dans les finances de la guerre, plus par négligence
que par en avoir profité ; il fut résolu de porter l'affaire
à un conseil devant le roi extraordinairement assem-
blé ; en attendant, on nomma un bureau à la tête
duquel fut mis M. d'Angervilliers , conseiller d'État,
pour examiner divers détails qui avoient rapport à
cette administration générale des finances de la guerre.
Le 18 février, le roi s'éveilla avec de la fièvre et
entendit la messe dans son lit. On le saigna sur les
quatre heures du soir. On lui donna un remède qui
fit peu d'effet, et l'assoupissement étant fort grand,
on le saigna du pied à onze heures du soir. Quoique
le mal ne fût pas violent, une santé aussi précieuse
308 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
attaquée donna une attention bien vive à toute la cour.
Les gens attachés à M. le duc d'Orléans s'assemblèrent
la nuit chez M™^ sa mère. M. le Duc envoya chercher
le maréchal de Villars à minuit, et ils demeurèrent
près d'une heure ensemble ; on envoya aussi chercher
M. de Morville.
Cependant, la fièvre du roi n'augmenta pas; un troi-
sième lavement fit un effet prodigieux ; son mal venoit
d'indigestion, et les différents remèdes et les deux sai-
gnées l'ayant fort dégagé, on eut lieu d'espérer, sur
les neuf heures du matin, que cette petite maladie
n'auroit pas de suites fâcheuses.
Elle réveilla les craintes du public et fit envisager
avec plus de sérieuses attentions l'horreur de voir
périr le roi sans postérité. Les résolutions étoient
prises depuis longtemps pour son mariage, et la con-
férence dont il a été parlé, tenue à Fontainebleau entre
cinq personnes, fut pour déterminer cette résolution
et la proposer au roi. Il y consentit; mais il ne se
décida sur la princesse qu'après son retour à Versailles.
L'on fit diverses oppositions que le maréchal de Vil-
lars combattit toujours avec grande fermeté; enfin,
l'on se détermina, le 24 février, à dépêcher les pre-
miers courriers; ce fut à Rome, le P"" mars à Madrid,
le 3 à Londres et le 4 au roi de Sardaigne. L'on observa
un très grand secret à la cour.
Le duc de Bouillon déclara son mariage au roi avec
la fille ainée de M™^ de Guise. G'étoit sa quatrième
femme, sans compter le mariage réglé avec la prin-
cesse Sobiesky, qui mourut partant pour Paris. Le
1 0 mars , les ambassadeurs d'Espagne pressèrent
encore M. le Duc pour régler les fiançailles avec l'in-
1725] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 309
fante. On leur répondit sans s'expliquer davantage
que le roi a voit écrit au roi d'Espagne. Ils purent
juger par cette réponse qu'il ne seroit pas question
de fiançailles, mais ils portèrent leur pénétration plus
loin, et le même jour ils parlèrent au maréchal de Vil-
lars et à M™® de Ventadour, dont les larmes marquèrent
assez la fraveur qu'elle avoit de voir renvoyer l'infante.
Le maréchal dit aux uns et aux autres que c'étoit
s'alarmer trop tôt, puisque le roi ni M. le Duc ne
s'étoient pas expliqués : « A moins que leurs craintes
ne vinssent des clameurs de tout un royaume, qui, ne
pouvant espérer de tranquillité que par la postérité du
roi, voyoit avec horreur ses espérances éloignées. Le
roi pouvant, par la force de son tempérament, avoir
des enfants depuis plus d'un an. » M. le Duc avoit
parlé presque dans les mêmes termes aux ambassa-
deurs. Et le renvoi de l'infante résolu, on crut plus
convenable que le roi ne fût pas à Versailles quand
elle partiroit; et il se rendit à Marly le 15 mars.
Peu de jours après, les courriers dépêchés à Rome
et à Madrid revinrent. Celui de Rome apporta une
lettre du pape qui approuvoit entièrement le parti que
le roi prenoit. Celui de Madrid apprit la colère exces-
sive du roi d'Espagne, et plus encore de la reine, qui
porta le roi son mari à rendre les lettres du roi et de
M. le Duc à l'abbé de Livry sans les ouvrir. Le maré-
chal de Tessé étoit parti de Madrid la veille, et le cour-
rier le trouva à six lieues de cette ville.
Le maréchal de Villars avoit représenté très souvent
et très fortement qu'il falloit charger M. de Tessé d'ap-
prendre cette nouvelle au roi d'Espagne et de le tou-
cher par la conscience et la crainte de voir le roi son
310 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
neveu, fort et vigoureux, se jeter dans les débauches ;
mais ses représentations furent inutiles, et l'abbé de
Livry, qui n'étoit pas connu du roi et de la reine, leur
dit cette nouvelle en pleurant.
M. le Duc envoya chercher le maréchal de Villars
le 18 au matin; il fit lire devant lui et M. de Fréjus,
par le comte de Morville, les dépêches de Rome, de
Madrid et d'Angleterre. M. de Fréjus étoit d'avis que
l'on écrivît au roi d'Espagne pour l'adoucir et comme
si l'on vouloit attendre encore de ses nouvelles avant
que de faire partir l'infante. Le maréchal de Villars s'y
opposa; il dit que, si le roi d'Espagne pouvoit espérer
que la colère qu'il avoit fait voir pût suspendre notre
résolution, on pouvoit s'attendre que ses premières
lettres seroient une déclaration de guerre si l'on ren-
voyoit l'infante ; qu'ainsi il failoit lui marquer par une
seconde lettre du roi une très vive douleur des senti-
ments du roi d'Espagne, mais une résolution détermi-
née à marier le roi incessamment.
Dans le même temps, l'ambassadeur d'Espagne vint
à Marly et parla seulement au comte de Morville. Le
lendemain, il vint voir le maréchal de Villars et fut
deux heures enfermé avec lui. La conversation fut
vive. Le maréchal avoit de si bonnes raisons à lui dire
sur la nécessité indispensable de marier le roi qu'elles
pou voient être difficilement combattues. L'ambassa-
deur lui dit qu'il avoit ordre de se retirer et qu'il alloit
demander à prendre congé du roi, qu'il reviendroit
dîner avec le maréchal de Villars ; ce qu'il fit, et prit
congé du roi le soir même.
Le 2i6, les ambassadeurs, sur un courrier reçu de
leur cour, demandèrent que l'infante leur fût remise
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 311
pour la ramener en Espagne. La réponse du roi fut
qu'elle seroit ramenée avec tous les honneurs et tous
les respects qui lui étoient dus et qu'ils étoient les
maîtres de l'accompagner.
Us vinrent le même jour chez le maréchal de Villars
à Marly ; ils eurent une longue conférence avec lui sur
les peines mutuelles de la division entre les deux cou-
ronnes. Le maréchal leur fît voir que l'empereur n'ou-
blieroit jamais rien pour gagner le roi d'Espagne par
toute sorte d'espérances ; mais que jamais il ne contri-
bueroit à la grandeur réelle d'un roi d'Espagne du
sang de France, par la raison qu'il n'espéreroit jamais
de séparer les deux branches de la maison de France,
puisque jamais la France n'avoit pu diviser les deux
branches de la maison d'Autriche.
Le 29, on apprit que l'abbé de Livry avoit reçu
ordre de sortir de Madrid en vingt-quatre heures et
des royaumes d'Espagne dans quinze jours, et que
l'on faisoit sortir tous les consuls françois de tous les
ports d'Espagne.
Le 30, Montéléon vint voir le maréchal de Villars à
Paris, et ils eurent une longue conférence sur les
mesures à prendre pour empêcher la division ; et il
promit de ne rien oublier pour calmer l'esprit de son
maître. Montéléon dit : « Mais on pouvoit négocier
avec l'Espagne. » Sur cela le maréchal répondit : « Si
vous voulez raisonner sur des principes certains, je
vous ferai voir qu'on ne pouvoit tenir une autre con-
duite que celle qu'on a suivie. Établissez, ce qui est
une vérité constante, que le roi, M. le Duc et ceux qui
ont l'honneur d'être du conseil de Sa Majesté étoient
déterminés à marier le roi, et examinez les sentiments
312 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
de colère outrée du roi et de la reine d'Espagne. Vous
conviendrez que, si on leur avoit parlé du renvoi de
l'infante pour négocier, leur première repartie, le
voyant incertain, eût été que, regardant ce renvoi
comme un affront mortel, ils déclaroient que si l'on
persistoit, il n'y a sorte d'extrémité où ils ne se por-
tassent, et qu'ils déclareroient la guerre. Donc, » con-
cluoit le maréchal, « il étoit plus convenable de faire
connoître notre résolution avant une déclaration de
guerre certaine que quelque temps après ; par là nous
évitons au moins un engagement dans lequel le roi
d'Espagne se seroit jeté s'il en avoit pu espérer la
rupture ou le retardement du renvoi, puisque, ce ren-
voi fait, il s'en fallut peu qu'il ne se portât aux der-
nières extrémités. » Montéléon ne put répondre à ce
raisonnement du maréchal de Villars et ils se sépa-
rèrent bons amis.
Enfin, le 31 mars, les ordres furent donnés pour
faire partir l'infante le 15 avril. Tout étant déjà payé
d'avance, on n'oublia rien pour la magnificence de son
voyage et des présents qui lui furent faits. La duchesse
de Tallard fut nommée pour la conduire, et l'on fut
assez heureux pour persuader à cette jeune princesse
que son voyage n'étoit que pour aller voir le roi et la
reine ses père et mère, qui voyageoient sur les fron-
tières de leurs États. L'on apprit en même temps, par
un courrier d'Espagne , que l'on renvoyoit M"® de
Beaujolais, sœur de la jeune reine d'Espagne, et qui
avoit été promise à l'infant don Carlos; et que ces
deux princesses revenoient ensemble. M™® d'Orléans
envoya des dames en poste pour les recevoir à
Bayonne ; la princesse de Bergue , fille du duc de
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 313
Rohan, partit en poste, et le prince de Robecq fut
nommé son majordome, et M. de Gressy son premier
écuyer, le duc de Nevers, grand écuyer, n'ayant pu
faire le voyage à cause de sa goutte.
Le % avril, le roi résolut d'épouser la princesse
Marie, fille du roi Stanislas de Pologne, et M. le Duc
écrivit un mot à son père, qui ne pouvoit recevoir une
nouvelle plus agréable ni plus surprenante. Le cour-
rier revint le 6 au soir. Le lendemain, le roi revint à
Versailles, et l'on résolut de ne déclarer le mariage
que lorsque l'infante seroit près d'arriver sur les fron-
tières d'Espagne.
Presque dans le même temps on apprit que le prince
de Gonty et la princesse sa femme, qui étoit dans un
couvent depuis trois ans, s'étoient raccommodés sans
l'entremise de personne, après avoir refusé l'un et
l'autre tous les expédients que leur famille et leurs
amis avoient imaginés pour les réconcilier. Le public
pensoit toujours qu'une inclination de cette princesse
avoit occasionné sa retraite, et l'on voulut, croire encore
qu'une autre inclination avoit causé son retour.
lyjme ig Duchesse, M. le Duc, en furent également
surpris, et la princesse de Gonty répandit qu'elle
s'étoit déterminée par l'espérance d'être surintendante
de la maison de la reine. Elle avoit fait agir en Espagne
pour porter le roi d'Espagne à demander cet honneur
au roi et à M. le Duc, et l'ambassadeur d'Espagne
avoit eu ordre de faire les mêmes sollicitations. M. le
Duc, pour prévenir les démarches que cette princesse
faisoit, proposa M"® de Glermont, sa sœur; et le maré-
chal de Villars, jouant avec W^^ la Duchesse et M. le
Duc, vint le 16 au soir lui apprendre cette nouvelle.
314 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
Elle fut médiocrement agréable à M"'® la Duchesse, qui
avoit agi de concert avec la princesse de Conty, sa
fille, pour avoir cette charge pour elle-même, et la
survivance pour l'autre, sous prétexte de la mettre à
couvert des mauvais traitements du prince de Conty.
M"® de Gharolois, qui voyoit sa cadette dans cette
place importante, en fut aussi très affligée. Cette dis-
position augmenta encore les divisions de sa famille,
M""® la Duchesse étant déjà fort piquée de ce que son
fils ne lui donnoit aucune connoissance des affaires.
L'on fit partir ce même jour le comte de la Bastie,
pour se rendre à Florence, où il de voit résider pour
le service du roi. Les dernières nouvelles marquoient
que la santé du Grand Duc, attaqué d'hydropisie, bais-
soit tous les jours. L'on déclara aussi le comte de Bois-
sieux, neveu du maréchal de Villars, ambassadeur
extraordinaire en Danemarck, et le comte de Cerest,
frère du comte de Brancas, envoyé en Suède.
M. le Duc ayant agité plusieurs fois avec le maréchal
de Villars le choix très difficile d'une dame d'honneur
pour la reine, le détermina à jeter les yeux, préférable-
ment à toutes, sur une dame dont la conduite fût res-
pectable, et les deux qui pouvoient le plus mériter
cette place étoient la maréchale de Gramont et la
maréchale de Boufflers. La première ne put l'accepter,
à cause de l'état languissant de son mari ; et la maré-
chale de Boufflers fut déclarée le 19 avril.
Le lendemain on fit partir Vanchon , lieutenant-
colonel du régiment royal, qui étoit fort connu du roi
Stanislas, pour lui porter des mémoires qui fussent
les premières instructions pour la princesse sa fille.
Cependant on demeura dans le silence sur la reine
1725] MÉMOIRES DE VILLAUS. 315
future, jusqu'à ce que l'infante fut près de la frontière
d'Espagne.
Le 30 avril, on déclara les douze dames du palais
destinées à la reine, c'étoit la maréchale de Villars,
les duchesses de Béthune, de Tallard, d'Épernon, la
comtesse d'Egmont et la princesse de Chalais, IVP^^ de
Nesle, de Prie, de Gontault, de Matignon, de Rupel-
monde et de Merode.
M. de Breteuil, secrétaire d'État, fut fait chancelier;
Bernard, surintendant; Paris-Duvernay, secrétaire
des commandements. Villacerf, qui avoit été premier
maître d'hôtel de M"'^ la Dauphine, donna deux cent
mille francs pour la même charge. Nangis étoit déjà
nommé chevalier d'honneur et le comte de Tessé pre-
mier écuyer. L'évêque de Ghàlons étoit destiné pre-
mier aumônier. L'évêque de Fréjus hésita s'il accepte-
roit la place de grand aumônier et demanda du temps
pour se déterminer ; il l'accepta enfin, presque toutes
les autres charges furent aussi données.
Le maréchal de Villars s'étoit fort opposé à former
une maison à la reine, au moins jusqu'à ce que les
finances, épuisées comme elles l'étoient, fussent un peu
rétablies. Il représenta au conseil que, du temps du
feu roi, il avoit empêché pendant deux ans que l'on
ne fit la maison de M. et de M""^ de Berry, et dit que
l'impératrice n'avoit d'autres pages, écuyers, carrosses,
valets de pied, officiers et cuisine que celle de l'empe-
reur. Ses représentations furent inutiles, et l'avidité
de la cour pour profiter de toutes les charges entraîna
M. le Duc malgré les raisons solides du maréchal de
Villars.
Le 7, l'on fit sortir des prisons de Vincennes AL Le
316 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
Blanc, et il fut renvoyé à Lisieux : MM. de Belle-Isle,
les deux frères, à Carcassonne. Des raisons d'État et
l'esprit de cabale que l'on connoissoit dans ces trois
personnes avoit obligé à les arrêter, et l'on avoit su
que, du temps de M. le duc d'Orléans et du cardinal
Dubois, ils avoient proposé de faire arrêter M. le Duc,
et même que l'aîné Belle-Isle, lorsque le cardinal de
Rohan arriva de Rome après l'élection du pape Conti\
alla au-devant de lui à Fontainebleau, pour lui pro-
poser d'entrer dans leurs cabales pour faire arrêter
M. le Duc.
Le 10 mai, le maréchal de Villars étant allé le soir,
avant le conseil, chez M. le Duc, ce prince lui apprit
qu'on avoit été informé le matin, par un courrier de
Dubourg, chargé des affaires du roi à Vienne, d'un
traité signé le 30 avril entre l'empereur et le roi d'Es-
pagne. Fonseca, ministre de l'empereur auprès du roi,
avoit eu ordre de le déclarer et l'avoit fait le jour
même. Il y avoit quatre mois que l'on avoit eu les
premiers avis qu'un nommé Riperda traitoit avec
l'empereur de la part du roi d'Espagne; ce prince
ayant caché soigneusement son dessein au roi et au
roi d'Angleterre médiateurs, lorsque ces deux puis-
sances n'oublioient rien pour lui faire obtenir de
l'empereur toutes les satisfactions possibles. D'ail-
leurs il paroissoit toujours beaucoup d'aigreur dans
la reine d'Espagne qui gouvernoit absolument le roi
son mari.
L'on eut aussi divers avis que l'on faisoit un double
mariage de l'infante d'Espagne avec le prince du Bré-
i. Innocent XIII, élu le 8 mai 1721.
1725] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 317
sil, fils aîné du roi de Portugal, et de sa fille aînée
avec le prince des Asturies. L'on parla aussi du mariage
de don Carlos, second fils du roi d'Espagne, avec la
seconde fille de l'empereur. Enfin tout marquoit une
union entière de la maison d'Autriche avec le roi d'Es-
pagne, ce petit-fils de Louis XJV que nous avions mis
sur le trône en sacrifiant le sang des François et tous
les biens de la nation ; et les deux puissances parois-
soient, outre cela, se lier d'intérêt avec le roi de Por-
tugal, auquel le même Louis XIV avoit conservé son
royaume, malgré les efiForts de la maison d'Autriche
qui n'avoit rien oublié pour les perdre l'un et l'autre ;
tant il est vrai que les alliances, les obligations et la
reconnoissance sont de foibles liens entre les têtes
couronnées.
Sur la fin du mois de mai, le roi déclara son mariage
avec la princesse de Pologne, fille unique du roi Sta-
nislas, qui avoit régné bien peu d'années en Pologne.
Il y avoit déjà quelque temps que l'affaire étoit
résolue, mais plusieurs raisons l'avoient tenue secrète.
Les dernières rouloient sur des avis que l'on savoit
bien être mal fondés, mais que M. le Duc n'avoit pas
dû mépriser au point de n'être pas exactement informé
de la vérité.
En effet, M""® l'abbesse de Remiremont avoit écrit à
Paris, à un homme qui étoit au service du prince de
Vaudemont, que cette jeune princesse tomboit du haut
mal. M. le Duc n'oublia rien pour éclaircir la vérité.
Cependant le bruit se répandit et le maréchal de Vil-
lars, auquel M. le Duc l'avoit appris, lui dit, huit jours
après, qu'il étoit public dans Paris. Mogne, un des plus
habiles médecins du royaume, fut envoyé au roi Sta-
318 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
nislas , et il se trouva que la calomnie n'avoit pas la
moindre apparence.
L'on avoit dépêché un courrier au roi de Sardaigne
pour lui apprendre la résolution du roi. Sa Majesté
écrivit aussi au roi d'Espagne, et le nonce Aldobrandin,
à la cour de Madrid, fut chargé de rendre la lettre.
L'on avoit appris quelques jours auparavant que
l'infante avoit été remise au marquis de Sainte-Croix
et à la duchesse de Los-Rieros qui étoient envoyés
par le roi d'Espagne au-devant d'elle. Ils reçurent les
présents de pierreries qui avoient été faits à l'infante
et emportèrent la quantité prodigieuse d'habits, de
linge, de toutes sortes de provisions que le roi avoit
fait acheter avec profusion pour cette princesse.
Celle de Pologne avoit près de vingt-deux ans, bien
faite et aimable de sa personne, ayant d'ailleurs toute
la vertu, tout l'esprit, toute la raison qu'on pouvoit
désirer dans la femme d'un roi qui avoit quinze ans
et demi. Le duc d'Antin fut nommé pour aller faire la
demande. Le maréchal de Villars l'avoit proposé à
M. le Duc dès Marly. Le marquis de Beauveau fut
chargé de se rendre auprès du roi Stanislas pour con-
certer tout et prendre ensuite la qualité d'ambassadeur
lorsqu'il seroit question de faire la demande. Il fut
déclaré que huit des dames du palais iroient avec la
dame d'honneur jusqu'à Strasbourg, où se feroit la
cérémonie du mariage. Le même jour, on déclara un
grand changement de logements à Versailles, pour en
donner aux dames du palais de la reine.
M. le Duc dit aussi au maréchal de Villars qu'il s'étoit
déterminé à délibérer dans un conseil plusieurs argu-
ments de finances. Comme la matière étoit grande, très
1725] MÉMOIRES DE VILLÂRS. 319
difficile et importante, le maréchal de Villars avoit
toujours pensé qu'il ne falloit pas que M. le Duc se
chargeât seul d'une pareille décision. Ainsi il fut dit
que les douze appelés à ce conseil seroient M. le Duc,
le garde des sceaux, le maréchal de Villars, l'évéque
de Fréjus, le duc de Noailles, le duc d'Antin, le con-
trôleur général, et, pour conseillers d'État, Desforts,
Fagon, Gaumont, d'Ormesson et d'Angervilliers, et
que ce conseil se tiendroit chez M. le Duc le 5 juin.
Il fut assemblé à trois heures après midi. L'évéque
de Fréjus prétendoit sans raison la préséance sur les
conseillers d'État, lesquels l'ont dans le conseil sur les
archevêques. Pour obvier aux contestations, on prit
place selon que l'on entroit, et l'on opina comme l'on
étoit assis.
Le contrôleur général fit voir qu'il étoit dû cin-
quante-sept millions des trois années dernières et que,
pour se mettre en règle, il falloit commencer à trouver
des fonds, à faire la suppression et le rétablissement
de plusieurs charges de finances, enfin de mettre en
rentes viagères près de quinze millions dus de ces
trois dernières années.
Tout cela fut accordé ; il fut représenté, et avec rai-
son, de faire des fonds nouveaux, tant pour augmenter
les troupes, ce qui étoit indispensable, que pour for-
mer des magasins, car ceux des frontières étoient uni-
versellement épuisés, et il importoit de se mettre en
état de soutenir la guerre si l'on y étoit obligé ; la dif-
ficulté étoit d'en trouver les moyens. Il fut donc pro-
posé d'imposer un cinquantième sur tout ce qui se
perçoit dans les terres, blés, grains, vins, bois, foins,
forges, etc., et l'on comptoit de tirer au moins vingt-
320 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
cinq millions par an, lesquels, s'il n'y avoit pas de
guerre, seroient employés à commencer des paiements
des anciennes dettes et à la libération de l'État.
Cette imposition fut trouvée remplie d'une infinité
de différents obstacles. Cependant, d'Angervilliers,
conseiller d'État, qui opina des premiers, le maréchal
de Villars et le duc de Noailles furent les seuls qui s'y
opposèrent, proposant, ou de dédoubler la capitation,
ou de faire des impositions de fourrages ou ustensiles,
comme pendant la guerre. Le maréchal de Villars pro-
posa un autre expédient et dit que la ferme du tabac
pouvoit être poussée de neuf millions jusqu'à dix ; il
étoit plus juste de prendre ce fonds, sauf à en donner
un de deux ou trois millions à la Compagnie des
Indes, puisque, lorsque la ferme du tabac lui avoit été
cédée, elle n'alloit pas à trois millions.
Cet avis ne fut pas suivi, et le maréchal de Villars,
le soutenant avec fermeté, adressa la parole à M. le Duc
et lui dit qu'après l'intérêt du roi et de l'État celui de
M. le Duc lui étoit le plus cher, et qu'il vouloit lui évi-
ter la cruelle douleur de former une imposition qui lui
seroit éternellement reprochée, et, bien que M. le Duc
parût se rendre au sentiment de ceux qui lui conseil-
loient l'imposition, il croyoit être obligé de lui dire la
vérité. Il ouvrit son avis en rappelant une lettre qu'il
avoit eu l'honneur d'écrire au feu roi, ayant eu le mal-
heur de lui déplaire en le servant bien. Cette lettre
disoit que le maréchal voyoit bien qu'il falloit s'atta-
cher à une maxime des habiles courtisans, qui étoit de
préférer le bonheur de plaire à son maître à celui de
le bien servir. Il disoit ensuite : « Peut-on plaire sans
servir? Sans doute, on n'en voit que trop d'exemples.
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 321
Peut-on servir sans plaire? Hélas! oui. J'ai l'honneur
d'être de Votre Majesté le très humble etc. Je répète
cette lettre parce que ma liberté pourroit déplaire. »
Le maréchal de Villars ajouta qu'il eût été désirable
que des diminutions considérables dans les dépenses
de la maison du roi eussent précédé toutes ces imposi-
tions. Le duc d'Antin dit : « Il y a une dépense qui
nous a bien déplu ; c'est ce mail de Versailles. » —
« Il est vrai, » dit le maréchal, « que quarante mille
écus pour faire jouer le roi au mail un seul jour dans
l'année m'a fait beaucoup de peine. » M. le Duc, un
peu piqué, dit : « Mais, si le roi m'avoit ordonné
de prendre deux années du gouvernement de Pro-
vence pour faire ce mail? » Le maréchal répondit : « Je
n'en aurois pas murmuré, quoique ce gouvernement
de Provence ait été bien gagné. »
La pluralité des voix l'emporta, tous les conseillers
d'État, horsd'Angervilliers, ayant suivi celle du contrô-
leur général. L'évèque de Fréjus sortit, disant qu'il
seroit de l'avis commun. S'il avoit été de celui des
quatre premiers opinants, il auroit ramené les con-
seillers à neuf; il sortit du conseil pour suivre le roi
au salut.
Le 5 au soir, M. le Duc envoya prier le maréchal
de Villars de passer chez lui, et lui dit que l'on croyoit
nécessaire de faire un édit pour ôter à tous les offi-
ciers du parlement qui n'auroient pas dix ans de
service la liberté d'entrer lorsqu'il seroit question de
délibérer sur les édits ou ordonnances du roi. Le
maréchal lui dit qu'il n'étoit pas assez informé des
usages du parlement pour décider sur une pareille
matière, qu'il prévoyoit que l'exécution de ce dessein
IV %\
322 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
seroit très odieuse s'il n'y avoit pas d'exemple qui
l'autorisât, mais qu'il prioit M. le Duc de ne pas
prendre sur lui de décider cette affaire sans en parler
au conseil. M. le Duc lui dit qu'il n'y avoit que quatre
personnes qui eussent connoissance de ce dont il lui
parloit. Le maréchal de Villars, arrivant à Paris le 6,
trouva cette résolution publique, et envoya sur-le-
champ un courrier à M. le Duc pour lui apprendre
que son secret n'avoit pas été bien gardé.
Quoi qu'il en soit, il fut résolu qu'il y auroit un lit
de justice, et, le 8 juin, le roi arriva au parlement sur
les dix heures du matin ; il entra dans la grande
chambre peu après. Tout le monde étant assis, le roi
dit d'une voix ferme et haute : « Messieurs, je vous ai
fait assembler pour vous apprendre mes intentions
sur divers règlements qui regardent le bien de l'État.
Mon garde des sceaux vous les expliquera. » Ce qu'il
fît par un discours assez long, et fit connoître les
diverses impositions dont on a déjà parlé. Le premier
président répondit fort bien, et, assurant de la
respectueuse soumission du parlement, il dit que
Louis Xlll avoit promis autrefois d'envoyer les ma-
tières qui dévoient être délibérées deux ou trois jours
auparavant, puisqu'il étoit difficile de se déterminer
sans les avoir étudiées.
L'avocat général Gilbert dit, sur toutes ces matières,
qu'il voyoit bien que le roi vouloit être obéi, mais
que ^n devoir l'obligeoit à représenter les difficultés,
et, sur la dernière, qui regardoit le parlement, qu'elle
mettoit le comble à sa douleur. M. le duc d'Orléans
ne parla point, et M. le prince de Gonty, à différentes
fois, s'opposa à ce que l'on proposoit. Les présidents
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 32|3
et conseillers dirent qu'ils ne pouvoient opiner, et
tout le reste observa un profond silence. Le roi se leva
sur les deux heures et demie. Le parlement demeura
assemblé, et le murmure fut très grand dans Paris,
aussi bien que la consternation.
Le 9 juin, le maréchal de Villars alla à Chantilly,
dont un assez grand rhume l'obligea à revenir à Paris
le 1 3, après le Conseil d'État.
Il n'avoit pas écrit au roi Stanislas ni à la princesse
sa fille. Le roi Stanislas le prévint par une lettre très
obligeante et fort bien écrite. Le maréchal de Villars eut
l'honneur de l'en remercier et d'écrire à la princesse.
M. deHarlay, conseiller d'État et intendant d'Alsace,
ayant été averti par un officier allemand qu'il avoit
été sollicité par un capitaine des troupes de Saxe
d'empoisonner le roi Stanislas, et que le corrupteur
étoit dans le château de Falkembourg appartenant au
comte de Linange, dans les terres de l'empereur,
animé de zèle pour le roi Stanislas et par l'horreur
d'un tel crime, partit lui-même la nuit avec un déta-
chement de trente hommes et se saisit du bailli de ce
château, cousin du corrupteur, lequel venoit d'en sor-
tir, et dans la chambre duquel on trouva une cassette
remplie d'un tabac empoisonné ; il ramena ledit bailli
à Landaw, et s'assura du dénonciateur auquel on avoit
promis, en cas de succès, mille ducats et une com-
pagnie de cavalerie.
Comme il ne convient pas d'entrer à main armée
dans les terres de l'empire, M. de Harlay fut désa-
voué, et l'on renvoya le bailli au comte de Linange,
le priant de faire justice du crime et même de l'ap-
profondir autant qu'il seroit possible.
324 MÉMOIRES DE VILLARS. [17^5
Cependant, les affaires de finances établies par les
édits du lit de justice n'avançoient pas. Celui du cin-
quantième trouvoit des difficultés sans nombre ; le
clergé commença par s'y opposer formellement pour
ce qui le concernoit. Le contrôleur général étant venu
voir le maréchal de Villars à Paris fut exhorté par
lui à chercher d'autres ressources.
Dans le même temps, une affaire où M™® de Prie
étoit mêlée fît beaucoup de peine à M. le Duc. L'on
publia qu'il y avoit une reconnoissance signée par elle
et par le marquis d'Antragues pour une affaire qui
auroit rapporté quatorze cent mille francs. De pareils
gains, dans un temps où le public étoit opprimé, alté-
roient encore les esprits, déjà irrités contre M. le Duc.
La marquise de Prie dit que d'Antragues étoit un
imposteur. Celui-ci se sauva à Bruxelles. Sa réputation
n'étoit pas bonne, mais le public ne vouloit pas jus-
tifier M"*® de Prie ni penser que d'Antragues eût
espéré de faire seul une affaire si considérable. Il fut
assez prouvé que la marquise de Prie n'avoit pas
signé cette reconnoissance; mais le public ne voulut
jamais consentir à la disculper.
Le duc d'Orléans fut nommé pour aller épouser la
princesse de Pologne au nom du roi, et on lui donna
cent mille écus sur ce qu'il prétendoit lui être dû
pour la dépense du voyage. Il fut déclaré que le duc
d'Antin partiroit le 15, et les dames le 20. La reine
d'Espagne et M"® de Beaujolais arrivèrent le 2! juillet à
Vincennes.
Le 7 juillet, le marquis de Breteuil vint voir le
maréchal de Villars de la part de M. le Duc; la mar-
quise de Prie y vint le même jour et le pressa de
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 325
retourner le plus tôt qu'il pourroit à Chantilly, son
absence jointe à l'opposition qu'il avoit apportée aux
derniers édits, répandant des discours dans le public
qui faisoient quelque peine à M. le Duc, lequel lui
avoit reproché la sienne sur leurs sentiments diffé-
rents.
Le 8, il reçut une lettre de M. le Duc, qui lui mar-
quoit beaucoup d'impatience de le voir à Chantilly. Il
lui mandoit que le roi lui avoit donné à Fontainebleau
l'appartement le plus grand et le plus commode du
château.
Il y eut alors, dans le faubourg Saint-Antoine, un
boulanger qui voulut vendre du pain l'après-midi plus
cher que le matin. Le peuple s'assembla, pilla sa bou-
tique et en usa de même sur toutes celles du faubourg,
et, voulant entrer dans la ville, on ferma la porte
Saint-Antoine. Les archers du guet à pied et à cheval
s'étant rassemblés tirèrent pour écarter la populace ;
ils tuèrent un homme de condition qui passoit son
chemin. L'émeute ne fut dissipée que dans la nuit.
Il y eut presque dans le même temps plusieurs
séditions à Caen, où l'intendant d'Aube fut obhgé de
se sauver dans le château; plusieurs maisons furent
brûlées; d'autres révoltes moins considérables écla-
tèrent à Lisieux et dans le Maine. La rareté de blé
étoit si grande dans plusieurs provinces qu'elle don-
noit lieu de tout craindre ; le murmure étoit très vif
contre le gouvernement. Le désordre fut plus grand
à Rouen; le duc de Luxembourg, gouverneur de la
province, fut attaqué dans son carrosse, ses gens
blessés, et obligé de se retirer dans le Vieux-Chàteau.
L'on fut informé que les parlements de Bordeaux,
326 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
Bretagne et Bourgogne avoient refusé d'enregistrer
l'édit du cinquantième, et le clergé persistoit dans son
opposition.
Le 5 juillet, l'on fit la procession de la châsse de
sainte Geneviève, dévotion très grande dans le peuple,
et qui se fait avec beaucoup d'appareil dans les extré-
mités où l'on se trouve. Celle du pain étoit grande,
et la saison si pluvieuse depuis deux mois qu'il y avoit
tout à appréhender pour la récolte. La procession
réussit, et il y a bien des exemples de pareils succès.
Ainsi, il ne faut pas s'étonner de l'opinion du miracle
et de la dévotion du peuple.
Le 1 3 juillet , le maréchal de Villars retourna à
Chantilly ; il parla avec sa sincérité ordinaire à M. le
Duc sur l'édit du cinquantième. Il conseilla de le
changer au trentième en argent ; il en pressa fort le
contrôleur général ; ni l'un ni l'autre ne fut ébranlé.
Le comte de Tarlo, parent du roi Stanislas, et
envoyé par ce prince, eut audience du roi le 15; le
même jour, le comte de Morville vint dire au maré-
chal de Villars que le roi l'avoit nommé pour signer
les articles du mariage avec le garde des sceaux.
L'ambassadeur d'Angleterre, qui étoit à Madrid,
manda qu'il voyoit le roi d'Espagne disposé à recevoir
des satisfactions sur l'offense prétendue du renvoi de
l'infante. L'on lui répondit que le roi ne demandoit pas
mieux que de faire sur cela tout ce que le roi son
oncle pouvoit désirer. On fit entendre que l'on vou-
droit qu'un prince du sang allât faire cette satisfaction,
et l'on ne trouva que le comte de Charolois, lequel,
par son caractère prompt et violent, ne paroissoit pas
autrement propre à pareille commission ; et, comme
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 327
les cardinaux sont fort considérés en Espagne, on
proposa d'y en envoyer un.
Pendant ce temps-là, le Danemark prit de grandes
inquiétudes de l'armée maritime des Moscovites, et le
roi d'Angleterre, qui étoit dans ses États d'Allemagne,
pressa le roi pour les secours en argent pour ce
prince, ce qui fut proposé au conseil. Le maréchal de
Villars s'y opposa, et dit qu'il falloit au moins voir
plus clair dans les desseins de la Czarine avant que de
se jeter dans de telles dépenses; et, peu de jours
après, l'on apprit par l'envoyé de France à Péters-
bourg que la Czarine promettoit de ne pas attaquer le
Danemark.
Le 1 9 juillet, le maréchal de Villars alla signer les
articles du mariage du roi chez le garde des sceaux.
Le douaire n'étoit que de vingt mille écus d'or, éva-
lués à huit livres. La médiocrité surprit, et l'on expli-
qua que c'étoit le douaire ordinaire des reines ; mais
il y avoit cent mille écus de pierreries qui lui demeu-
rèrent propres.
Le même jour, le clergé déclara au contrôleur géné-
ral qu'il ne consentiroit jamais au cinquantième, et
l'on apprit que les parlements continuoient à refuser
d'enregistrer par tous ces refus. Le mécontentement
de la conduite de M. le Duc paroissoit général; le
maréchal de Villars en étoit fort affligé, et, au hasard
de faire quelque peine à ce prince, il ne lui cachoit
pas la vérité.
Le 22 juillet, M"^ de Clermont partit de Chantilly
pour se rendre avec la maison de la reine à Stras-
bourg. La dame d'honneur et les duchesses prirent
les premières places, M. le Duc ayant fait dire par
328 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
M. de Maurepas aux dames qui n'étoient pas titrées
qu'elles ne fissent pas de mauvaises difficultés aux
autres parce qu'elles ne seroient pas soutenues dans
leurs prétentions.
Le 29 juillet, M. de Breteuil, secrétaire d'État, ayant
le département de la guerre, vint à l'appartement du
maréchal de Villars à Chantilly lui apporter, de la
part de M. le Duc, les états sur lesquels on pouvoit
retrancher des dépenses inutiles, et l'on convint de
celles qui regardoient les officiers réformés, dont l'en-
tretien avoit augmenté des trois quarts depuis que le
maréchal de Villars avoit quitté l'administration de la
guerre.
On lut le même jour au conseil des dépêches envoyées
par le duc de Richelieu, lesquelles préparoient à
quelque incident de la part de Riperda, déclaré ambas-
sadeur d'Espagne à la cour de l'empereur. Ce ministre,
qui avoit fait le dernier traité, n'oubliant rien pour
mettre la division entre la France et l'Espagne, déclara
qu'il prétendoitpasser devant l'ambassadeur de France,
prétention d'autant plus mal fondée pour un roi d'Es-
pagne, cadet de la maison de France, que les rois de
la maison d'Autriche l'avoient cédée par une déclara-
tion authentique il y avoit plus de cinquante ans.
On apprit aussi, par des lettres de Stockholm, que
l'alarme y étoit assez grande de l'armement de mer
de la Gzarine, laquelle demandoit un port à la Suède
pour retraite à sa flotte. Le parti du duc de Holstein,
gendre de la Gzarine, étoit très fort en Suède, par-
tagée par diverses factions. Le parti du roi régnant
paroissoit le plus foible ; celui de quelques seigneurs
du royaume vouloit tenir la balance entre le roi et le
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 329
duc deHolstein, et l'on demanda de l'argent au roi;
l'Angleterre pressoit de le secourir par des sommes
considérables, offrant d'en envoyer aussi. Le roi de
Danemarck en demandoit de son côté.
Le maréchal de Villars n'étoit pas disposé à des
dépenses qui rompoient toute négociation avec la
Czarine, avec laquelle on traitoit depuis longtemps, et
laquelle même avoit fait de grandes avances, jusqu'à
offrir à M. le Duc une de ses filles; mais on étoit sub-
jugué par l'Angleterre, en sorte qu'on ne croyoit pas
lui pouvoir rien refuser.
Le 1 " août, le maréchal de Villars reçut une lettre
du marquis de Grimaldo, principal ministre du roi
d'Espagne, auquel il avoit adressé une lettre qu'il
écrivoit au roi d'Espagne, dont on trouvera la copie
ci-jointe^. Il avoit aussi envoyé une copie de ladite
lettre au marquis de Grimaldo, comptant bien que
cette copie seroit lue en cas que la colère du roi d'Es-
pagne le portât à ne pas recevoir la lettre, ce qui
étoit d'autant plus raisonnable qu'il n'avoit pas voulu
ouvrir celle du roi. La lettre du roi d'Espagne fut ren-
voyée cachetée, et le marquis y répondit sur la copie
qu'il garda qu'on vouloit des satisfactions proportion-
nées à l'outrage du renvoi de l'infante. Ces satisfac-
tions, expliquées par le nonce et l'ambassadeur d'An-
gleterre à Madrid, étoient que M. le Duc premier
ministre allât lui-même faire des excuses au roi d'Es-
pagne, ce qui étoit demander l'impossible. Pendant
ce temps, le duc de Riperda, ambassadeur à la cour
de l'empereur, fit entendre qu'il ne céderoit pas au
1. La copie manque dans le manuscrit.
330 MÉMOIRES DE \ILLARS. [1725
duc de Richelieu, ambassadeur de France, et même
il ne répondit pas au duc de Richelieu, qui, suivant
l'usage, lui donna part de son arrivée.
Enfin, le 9 août, le roi signa le contrat de son
mariage à Versailles, en présence des princes et prin-
cesses du sang, lesquels signèrent aussi le contrat, de
même que le comte de Tarlo, lequel partit dans ce
moment pour en aller porter la nouvelle à la future
reine à Strasbourg.
Le 1 1 , il y eut conseil des dépêches dans lequel il
y fut décidé une partie des affaires suspendues par la
longue absence du roi.
Le 12, le Conseil d'État fut occupé de plusieurs
matières très importantes qui regardoient l'Angleterre,
l'Espagne, le roi de Prusse et l'empereur, et, comme
elles exigeoient de plus grandes délibérations, M. le
Duc dit au maréchal de Villars et à l'évêque de Fréjus
de se trouver le soir chez lui, et à M. de Morville,
secrétaire d'État, d'y apporter divers traités faits en
divers temps, avec les couronnes ci-devant nommées.
Les ordres furent envoyés au comte de Broglie,
ambassadeur auprès du roi d'Angleterre à Hanovre,
de renouveler les traités faits avec l'Angleterre et le
roi de Prusse, qui étoit allé voir le roi d'Angleterre.
Le 18, il y eut conseil des dépêches, où le marquis
de Saint-Florentin, fils du marquis de la Vrillière
malade, rapporta pour la première fois.
M. le Duc dit au maréchal de Villars et à l'évêque
de Fréjus de se trouver le soir chez lui avec M. de
Morville; on fit appeler le comte de Cambis^ ambas-
1. G. de Velleron, cadet de Provence plein de mérite, qui fit
I
I
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 331
sadeur auprès du roi de Sardaigne, lequel avoit eu
permission de venir faire un petit voyage à Paris. Dans
cette conférence, on agita les prétentions du roi de
Sardaigne pour le droit appelé Dace\ ou autrement
droit de ville franche. L'établissement en étoit du
temps de François P', et le premier titre étoit fondé
sur les dépenses que le duc de Savoye étoit obligé de
faire pour les guerres contre le Turc. Il paroissoit que
ce droit avoit été payé, mais refusé pendant le règne
presque entier du feu roi, mais rétabli par un article
entier du traité d'Utrecht de 1712. Il fut ordonné au
sieur de Cambis de faire un abonnement pour les bâti-
ments françois.
Le même jour, le chevalier de Conflans arriva,
envoyé par le duc d'Orléans, pour rendre compte au
roi de la célébration du mariage faite à Strasbourg.
Il nous rassura sur la personne de la reine, qu'il nous
soutint être certainement aimable, point belle, mais
très éloignée de cette laideur que l'on lui attribuoit
assez généralement.
Le dimanche, on apprit au Conseil d'État, par les
dépêches du cardinal de Polignac , que plusieurs
évêques de France a voient écrit au pape sur le cin-
quantième que l'on imposoit au clergé comme à tout
le reste du royaume. Cette conduite des évêques étoit
très hardie ; aussi fut-elle désapprouvée, et l'on ordonna
au cardinal de Pohgnac de savoir qui étoient ces
évêques.
fortune et mourut ambassadeur en Angleterre, chevalier de
l'ordre, sous le nom de comte de Cambis (Saint-Simon, XYI, 393).
1. Vieux mot qui signifie impôt, tribut; italien dazio, du latin
datio.
332 MÉxMOIRES DE YILLARS. [1725
M. le Duc parla de l'inquiétude où il étoit pour le
pain de Paris. Le dernier marché a voit été très court
et plusieurs s'en étoient retournés sans en avoir. L'on
craignoit d'en manquer pour les premiers marchés et
l'on donna tous les ordres possibles pour empêcher ce
désordre.
Le roi partit pour Fontainebleau, et il fut dit qu'il
n'y auroit de conseil que le 24. Le maréchal de Yillars
alla passer ces quatre jours dans son château et se
rendit le 24 à Fontainebleau.
Le lendemain, on apprit au Conseil d'État, par les
dépêches du duc de Richelieu, que le roi d'Espagne
avoit fait toucher six millions de livres à l'empereur
et que ce prince faisoit une levée de vingt mille
hommes. Il étoit surprenant que le roi Philippe, oncle
du roi, fit donner beaucoup plus d'argent à Tempereur
pour le porter à faire la guerre à la France, que les
derniers rois de la maison d'Autriche n'en avoient
jamais donné pour se garantir de la France. Il n'avoit
été guère moins surprenant que la France, en 1719,
eût donné de l'argent à l'empereur pour chasser de
Sicile le roi d'Espagne, qui avoit attaqué le roi de
Sardaigne son beau-père, dans la Sicile, et cette con-
duite, très blâmable de toutes parts, étoit également
contre les véritables intérêts de la France, de l'Espagne
et du roi de Sardaigne, et montroit bien que les liens
du sang les plus étroits étoient comptés pour rien
entre le gendre, le beau-père, l'oncle et le neveu.
Il est vrai que, pendant la régence, il n'avoit été
question que de l'intérêt mal entendu du duc d'Or-
léans, régent, lequel, voulant se soutenir malgré les
François et l'Espagne sur le trône de France, si le roi
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 333
mouroit, s'étoit allié avec l'Angleterre, l'empereur et
la Hollande; c'est cette fausse politique, jointe au sys-
tème abominable de Law, qui a été la source des
malheurs dont la France est accablée et souffrira
encore longtemps. L'on apprit par les nouvelles d'Es-
pagne que tout paroissoit s'y préparer à la guerre par
la haine violente de la reine d'Espagne ; comme elle
étoit cousine germaine de l'empereur, elle étoit l'en-
nemie la plus outrée des François, et prenoit une auto-
rité entière sur l'esprit du roi son mari par un carac-
tère violent qu'elle avoit osé montrer en chassant,
comme nous l'avons dit, la princesse des Ursins avant
que d'avoir vu le roi qu'elle alloit épouser.
Le maréchal de Villars ne pouvoit songer sans une
très vive douleur que la guerre étoit prête à s'allumer
entre la France et l'Espagne, entre l'oncle et le neveu,
et qu'enfin tous les efforts qu' avoit faits le feu roi
pour mettre la couronne d'Espagne sur la tète de son
petit-fils, et pour le soutenir au hasard de voir même
la sienne ébranlée, avoient une fin si terrible, sans faire
tout ce qu'il pouvoit imaginer pour ouvrir les yeux
au roi d'Espagne, qui ne voyoit que par ceux de sa
femme ; il lui écrivit une lettre que l'on trouvera
ci-jointe^. La difficulté étoit de la faire parvenir et
que l'on pût la faire lire au roi d'Espagne, qui avoit
refusé toutes celles du roi, surtout la dernière, où il
lui donnoit part de son mariage. Le nonce refusa de
faire passer la lettre du maréchal de Villars au nonce
qui étoit à Madrid. Le marquis de Grimaldo, chance-
lier de l'ordre de la Toison d'or, lui écrivit, suivant la
1. La lettre n'est pas jointe au manuscrit.
334 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
coutume, à la mort du maréchal de Tessé, chevalier
de cet ordre, et le maréchal de Villars, en lui faisant
réponse, lui adressa la lettre qu'il écrivoit au roi d'Es-
pagne en lui en envoyant une copie. La réponse du
marquis de Grimai do arriva en très peu de jours et il
mandoit qu'il n'avoit pas rendu au roi d'Espagne la
lettre du maréchal de Villars pour ne pas lui rappeler
des souvenirs pénibles, et, en même temps, il répon-
doit par articles à cette lettre écrite au roi d'Espagne
et demandoit des satisfactions qu'il appeloit équiva-
lentes à l'afTront d'avoir renvoyé l'infante. Ces satis-
factions étoient toujours que M. le Duc, premier
ministre, allât en personne demander au roi d'Espagne
l'oubli de cette offense. Il n'étoit pas possible que
M. le Duc quittât le gouvernement. On offroit d'en-
voyer un cardinal ; cela ne paroissoit pas suffisant à la
reine. Le maréchal écrivit une seconde lettre ci-jointe
à Grimaldo*.
Pendant les premiers jours de Fontainebleau, on
eut de très vives inquiétudes pour le pain, qui man-
quoit totalement à Paris. Le peu d'ordre qu'y appor-
toit d'Ombreval, le lieutenant général de police, et
même M. de Ghàteauneuf, prévôt des marchands, obli-
gea M. le Duc à renvoyer l'un et l'autre. La place du
premier fut donnée à Hérault, intendant à Tours, et le
président Lambert entra en exercice de celle de pré-
vôt des marchands un an plus tôt qu'il n'étoit résolu.
On fit prendre des blés dans plusieurs monastères à
Paris; on ordonna de moudre le nouveau, et enfin on
évita le manquement réel ; mais il fut d'une cherté
1 . La copie manque également.
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 335
excessive et qui excita des murmures très violents.
Cependant la reine arriva le 4 septembre à Moret.
Le roi alla la recevoir à une lieue au delà de Moret. Le
maréchal de Villars trouva la personne de la reine très
agréable sans être belle. Le roi attendoit son arrivée
avec impatience et en parut content. Il lui présenta les
principaux de ceux qui étoient auprès de lui; et, quand
le roi se fut un peu éloigné, elle dit au maréchal de
Villars que le roi son père lui avoit fort parlé des obli-
gations qu'elle lui avoit. Le o, la reine arriva à Fon-
tainebleau ; il y eut comédie et feu d'artifice. Le roi,
après s'être mis dans son Ht un moment, alla dans
celui de la reine suivi de M. le Duc, du premier gen-
tilhomme de la chambre, du grand maître de la garde-
robe et du maréchal de Villars, qui avoit les mêmes
entrées. Tout le monde sortit, et l'on apprit le matin,
en entrant chez le roi, qu'il avoit surpassé tout ce que
l'on dit des plus forts. Le maréchal de Villars entra
avec M. le Duc dans la chambre de la reine, encore
dans son lit, et peu après que le roi en fût sorti. On
fit des compliments très modestes. Les nuits suivantes
furent à peu près égales. Le roi montra une si entière
satisfaction que l'on ne peut douter qu'elle ne fût par-
faite, enfin des mieux du monde.
Le jour d'après, la reine se promena à pied dans le
jardin de Diane. Le maréchal de Villars avoit donné à
diner ce jour-là aux quatre princes de Bavière, dont
l'un étoit électeur de Cologne, à M. le comte de Cler-
mont, le cardinal et le prince de Rohan et plusieurs
autres. Le repas fut gai. 11 descendit ensuite dans le
jardin de Diane et entretint la reine très longtemps.
Comme elle lui marquoit de la bonté, il lui dit :
336 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
« Madame, la satisfaction est générale du mariage et
des commencements, et tout ce qui connoît les grandes
qualités qui sont en vous désire que vous preniez
empire sur l'esprit du roi. Vous augmenterez l'admi-
ration du public si vous voulez bien laisser entendre
que la générosité et la libéralité que vous exercez avec
joie n'est troublée que quand vous songez que tout
ce que vous donnez aux François vient des Fran-
çois et que vous tirez les biens que vous répandez
d'une nation que vous voudriez bien qui fût plus opu-
lente. »
Le 13 septembre, le secrétaire de l'ambassade du
comte de Broglie apporta le traité signé entre le roi,
le roi d'Angleterre et le roi de Prusse. Cette alliance
entre la France et les deux plus puissants princes de
l'empire, dont le premier objet étoit la tranquillité de
l'Europe, mettoit un grand obstacle à ceux qui vou-
loient la troubler. L'on fit partir les ratifications le 17.
Le roi et la reine reçurent les députations de toutes
les cours supérieures, et l'on ne prit le deuil du fils du
prince de Piémont que le même jour 17.
Quelques jours auparavant, on apprit, par des lettres
de Firmacon, commandant en Roussillon, que quatorze
bataillons des troupes d'Espagne s'approchoient de
Puycerda et qu'elles faisoient conduire douze pièces
de vingt-quatre à Urgel, petite place assez voisine de
Mont-Louis. Sur ces nouvelles, on fit partir le comte de
Coigny, lieutenant général, destiné à commander sur
ces frontières, et pour maréchaux de camp Barville^
1 . André-Jules comte de Barville avait fait toutes les guerres
de Loyis XIV depuis 1687.
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 337
Barat^ et Gassion-. On ordonna aussi des dispositions
pour que la frontière ne fût pas dégarnie de troupes
si le roi d'Espagne vouloit l'attaquer.
Le 18, le maréchal de Villars étant dans le cabinet
de la reine, on lui apporta une lettre du roi son père.
Après avoir commencé à la lire, elle appela le maré-
chal de Villars et lui dit : « Voici qui vous regarde, »
et lui lut une page entière qui contenoit les sentiments
d'estime dont ce roi l'honoroit, mandant à la reine
qu'elle ne pouvoit mieux placer sa confiance ; elle le
rappela une seconde fois pour lui faire voir que dans
la fin de la lettre le roi Stanislas confirmoit encore ces
mêmes sentiments.
La reine se promenant le soir à pied dans les jardins,
le maréchal de Villars s'approcha et lui dit : « Madame,
les bontés du roi votre père me donnent un courage
que je n'ai pas naturellement; Elle trouvera que je
suis très mauvais courtisan et fort timide ; ce qu'Elle
m'a fait l'honneur de me lire de sa lettre m'a fait
prendre la liberté de lui donner une marque de mon
attachement, que j'ose me flatter qu'Elle daignera
approuver. » Et il lui répéta en termes plus forts ce
qu'il lui avoit dit quelques jours auparavant sur le
mérite de l'esprit d'économie, si nécessaire dans nos
1. Nous n'avons trouvé ce nom dans aucune des promotions
de maréchaux de camp antérieures à 1725 ; peut-être faut-il lire
Bassat, nom d'un commissaire d'artillerie qui servit en Espagne
en 1719 et fut nommé lieutenant général en 1734.
2. Jean, chevalier puis marquis de Gassion après la mort de
son frère tué à Hochstaedt. Digne héritier d"un grand nom mili-
taire, commandait le régiment de Navarre à la bataille de Mal-
plaquet et fit à sa tête les célèbres charges de la droite. Ses états
de service sont incomparables.
IV %%
338 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
maîtres, a Votre Majesté, » poursuivit-il, « rendra cette
qualité bien respectable si Elle veut bien faire entendre
qu'Elle en est sérieusement occupée, vu la nécessité
indispensable de soulager l'État. »
Le 2i2l, on décida, au conseil des dépêches, un pro-
cès qui duroit depuis un temps infini entre le chapitre
des comtes de Saint-Jean de Lyon et les échevins de
la même ville. Les comtes gagnèrent leur procès très
justement et la ville de Lyon fut condamnée à de gros
dommages et intérêts appelés amendes. Les secrétaires
d'État, en opinant, dirent que dans les autres tribunaux
les échevins avoient été condamnés aux dépens, mais
qu'on ne les condamnoit jamais dans le conseil du roi.
Le maréchal de Villars dit que le conseil du roi, étant
le plus respectable du royaume, ne devoit pas être
retenu par un mauvais usage et que, puisque l'on
trouvoit de la vexation de la part d'une ville puissam-
ment riche contre un chapitre des plus illustres, mais
pauvre, il falloit punir la vexation. Et son avis fut
suivi.
Le maréchal de Villars alla passer les cinq ou six
premiers jours d'octobre dans son château; il en revint
le 1 3 et alla chez la reine, qu'il trouva seule dans son
cabinet. Il eut l'honneur de l'entretenir assez long-
temps, et cette princesse lui montroit des sentiments
très respectables. Elle étoit dans l'impatience de voir
le roi son père, qui devoit arriver le 15. Le 14, M. le
Duc alla voir ce prince à Villeneuve-la-Guerre.
Le 1 5, il arriva au château de Bouron sur les quatre
heures après midi. Le maréchal de Villars le salua
comme il descendoit de cheval ; il en fut embrassé
avec une tendresse très vive, et ses premières paroles
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 339
furent des remerciements de toutes les obligations
qu'il comptoit avoir au maréchal de Villars. La reine
arriva quelque temps après. Le roi son père alla la
recevoir comme elle descendoit de son carrosse. La
reine ne pouvoit se détacher du roi son père, et son
bon cœur attendrit tout ce qui les voyoit. La reine sa
mère arriva quelques moments après; les embrasse-
ments recommencèrent. Elle lui présenta les dames et
toute la cour. En lui montrant le maréchal de Villars
elle dit : « Voilà un de nos meilleurs amis ; » et la reine
de Pologne lui marqua les mêmes sentiments que le
roi son mari. Le roi de Pologne fit prier le maréchal
de Villars de revenir le jour d'après, ne pouvant dans
ces premiers moments l'entretenir comme il le désiroit.
Le roi alla le 16 voir le roi et la reine de Pologne.
L'entrevue se passa avec beaucoup de marques d'ami-
tié de la part du gendre ; sa conversation fut même
plus libre et plus aisée que l'on a dû s'attendre. Il
parla beaucoup plus qu'une timidité naturelle pour
tout ce qu'il n'a pas vu ne lui permet d'ordinaire. La
reine dîna au milieu du roi et de la reine sa mère, et
le maréchal de Villar^ avec les dames.
Comme il sortoit de table, le comte de Tarlo lui dit
que le roi l'attendoit dans sa chambre, où ils restèrent
une heure et demie seuls. Le roi de Pologne commença
par dire au maréchal de Villars qu'avant toutes les
obligations qu'il savoit lui avoir sur le mariage de sa
fille, il le connoissoit par ses grandes actions et par
l'estime du roi de Suède, qu'il n'avoit vu que ce mal-
heureux roi et le maréchal de Villars que l'on put
compter les deux héros de l'Europe ; qu'il se souve-
noit, avec des regrets qui lui avoient été bien sen-
340 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
sibles, de l'année 1707, où le maréchal de Villars
pressoit le roi de Suède de marcher à Nuremberg avec
son armée, qui étoit en Saxe dans le temps que celle
de France n'étoit qu'à vingt lieues de Nuremberg; que
cette marche auroit décidé de l'empire et de plusieurs
couronnes. Ils parlèrent ensuite de ce qui regardoit
les affaires du gouvernement, desquelles le roi Stanis-
las étoit instruit, et il pria le maréchal de Villars qu'il
pût s'entretenir tous les jours avec lui pendant qu'il
demeureroit dans le voisinage de Fontainebleau.
Le 17, le roi Stanislas arriva sur les huit heures du
soir à Fontainebleau. Il entra chez le roi pendant le
conseil, qui se leva, et la conversation s'établit entre
les rois et ce qui étoit au conseil. Ils s'embrassèrent.
La conversation fut très libre. La reine revint à huit
heures et demie et entra dans le cabinet du roi. Après
quoi le roi, son père et elle rentrèrent dans l'apparte-
ment de la reine par la porte de la ruelle de la chambre
du roi.
Le conseil recommença. L'on y lut les ratifications
des traités de Hanovre et l'on eut la confirmation de la
prise de Tauris par le bâcha Abdala et quelques avis
que le même bâcha avoit marché à Ispahan avec l'ar-
mée ottomane ; ce qui étoit la conquête entière de
l'empire persan par les Turcs. Ainsi, ces mêmes Turcs
qui, depuis le siège de Vienne, avoient été battus en
toutes occasions par les chrétiens, ayant trouvé une
nation encore plus ignorante qu'eux dans la guerre et
avilie par près de cent ans de paix, s'en rendirent
maîtres en deux campagnes ; tant il est vrai que les
longues paix sont presque aussi dangereuses que les
longues guerres.
1725] MÉAIOffiES DE VTLLARS. 341
Le 20, il y eut conseil des dépêches chez le roi, où
furent appelés les quatre conseillers d'État qui avoient
examiné le procès entre le prince Frédéric d'Auvergne
et l'archevêque de Cambray pour le prieuré de Saint-
Martin, qui valoit près de cinquante mille livres de rente.
L'affaire fut décidée tout d'une voix en faveur de l'ar-
chevêque de Cambray, fils naturel du duc d'Orléans,
lequel jouissoit déjà de plus de deux cent cinquante
mille livres de rente. On auroit voulu que le prince
Frédéric eût pu gagner, mais la conduite de son frère
l'archevêque de Vienne ne lui avoit laissé aucun droit,
ayant donné ce prieuré, avec toutes les formes néces-
saires, à l'archevêque de Cambray, et si solidement
que la seconde nomination qu'il avoit faite en faveur
de son frère étoit nulle de tout point.
Le même jour, l'assemblée du clergé prit congé du
roi, l'évêque de Langres porta la parole, et son discours
fut trouvé très beau et bien prononcé. Cette assemblée
persista à refuser son consentement à la levée du cin-
quantième, imposition qui avoit toujours paru peu
convenable et à laquelle nous avons vu que le maré-
chal de Yillars s'étoit très fortement opposé dans le
conseil qui fut tenu sur ce sujet à Versailles le 5 juin.
Les derniers jours d'octobre, il fut envoyé une lettre
de cachet à l'assemblée du clergé à Paris pour la sépa-
rer et même défense de s'assembler chez le président,
qui étoit l'archevêque de Toulouse.
Ceux qui la composoient parurent très irrités ; il y
fut résolu, presque d'une commune voix, d'écrire au
roi. Cinq ou six archevêques ou évêques refusèrent de
signer cette lettre; tout le reste généralement la signa,
et, enfin, cette assemblée refusa même le don gratuit
pour lequel elle s'assemble.
342 MÉMOIRES DE VILLÂRS. [1725
Dans le commencement du mois suivant, M. de Mau-
repas, secrétaire d'État, fut envoyé à Paris pour faire
ôter des registres de l'assemblée cette lettre qu'elle
avoit écrite, et l'on n'oublia rien pour donner au clergé
toutes les marques de la mauvaise satisfaction que l'on
avoit de sa conduite.
Le 1 0 de ce mois, l'affaire du prévôt de Paris contre
les lieutenants civil et criminel du Chàtelet et le lieute-
nant général de la police fut rapportée au conseil des
dépèches. La charge du prévôt de Paris, dans son
origine très belle et très ancienne, puisqu'elle fut
établie par Hugues Gapet, avoit été peu à peu détruite
et il n'en subsistoit que le nom; il ne lui restoit que
les appointements, qui sont de huit mille livres, dont
quatre mille payées sur les épices du Chàtelet, le pou-
voir de présider le jour de son installation et l'usage
de passer tous les contrats en son nom, mais il avoit
perdu la voix délibérative et tout le reste des attribu-
tions de premier juge.
Le comte d'Esclimont, pourvu de cette charge par
la démission de son père, employa deux années à
rechercher tous les titres et à s'instruire, et, ayant
enfin obtenu au conseil des dépêches, devant le roi,
d'être jugé, il fut prouvé très clairement que tous les
édits et déclarations des rois qui avoient ôté la voix
délibérative à tous les baillis et sénéchaux du royaume
n'avoient pas nommé le prévôt de Paris, et la voix
délibérative lui fut rendue. 11 fut aussi réglé que le
lieutenant civil prononceroit les arrêts en son nom et
que, dans les cérémonies oii le Chàtelet est invité, le
prévôt de Paris marcheroit à droite, ses gardes et
hoquetons devant lui, que l'administration entière de
la justice resteroit comme ci-devant aux trois lieute-
I
1725] MÉMOIRES DE YILLARS. 343
nants, civil, criminel et de police, lesquels, dans cette
décision, ne perdirent que ce qu'ils ne pouvoient pas
gagner à moins de supprimer entièrement la charge
de prévôt de Paris. Cependant, le lieutenant civil se
crut dégradé par ce jugement et présenta plusieurs
requêtes. Le garde des sceaux le protégeoit fort; il
obtint que l'on parleroit encore de son affaire au pre-
mier conseil, qui fut tenu à Versailles. Le jugement
fut confirmé et l'arrêt publié ainsi qu'il avoit été dicté
au précédent conseil.
Peu de jours après le retour du roi à Versailles, il
fut publié une diminution d'espèces. Les louis d'or
valant seize livres dévoient être réduits à quatorze au
premier de l'année 1726 et à douze livres au premier
février suivant. On espéra par là remettre quelque
circulation dans le royaume. Tout ce qui avoit de l'ar-
gent le tenoit caché par les craintes mal fondées de voir
rétablir le papier.
Le maréchal de Villars fut absent de la cour pendant
un mois, étant retenu à Paris par un rhume. Pendant
son absence, il n'y eut rien de bien important pour
les affaires étrangères. L'on compta de faire accéder
la république de Hollande au traité de Hanovre. Les
intérêts de cette république pouvoient très aisément
ramener une guerre par la résolution de s'opposer à
la compagnie d'Ostende et le ferme dessein de l'empe-
reur de la soutenir. Le comte de Kœnigseck, ministre
de l'empereur à la Haye, donna des mémoires remplis
de menaces si les HoUandois accédoient à ce traité.
D'un autre côté, le roi de Prusse déclara au roi
d'Angleterre, par une lettre qui marquoit une grande
foiblesse, que, si la Hollande accédoit, il n'entreroit
344 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
dans aucun engagement au sujet de la compagnie
d'Ostende. Par cette lettre, il faisoit voir une si grande
crainte des forces de l'empereur, par la situation si
étendue de ses États, qu'il confirmoit une opinion que
le maréchal de Villars avoit fort soutenue, c'est que,
s'il y avoit guerre avec l'empereur, le roi de Prusse
n'exécuteroit en façon du monde les traités, que, tout
au plus, il seroit neutre la première campagne, et, la
seconde, feroit ce que l'empereur voudroit, et que l'on
pouvoit craindre quelque chose de pareil des princes
de l'empire, qui paroissoient présentement attachés à
la France et à l'Angleterre, lorsqu'ils auroient à craindre
les armes de l'empereur, qui pouvoit occuper les pays
de Hanovre.
Le maréchal de Villars rappela devant le roi des dis-
cours que le roi de Prusse avoit tenus quelques mois
auparavant sur ses nombreuses forces, qu'il n'étoit pas
question des cinq mille hommes qu'il s'engageoit de
donner, qu'il marcheroit avec quarante mille hommes.
Sur quoi le maréchal de Villars dit que c'étoit le seul
bon parti qu'il pût prendre et même le plus sage, et
que le roi lui envoyât trente mille hommes avec tout
ce que l'Angleterre pourroit donner, et, avec une armée
considérable, marcher en Bohême, puisque telle con-
duite mettoit l'empereur en péril et contenoit les autres
princes de l'empire, et que, par tout autre, on perdoit
à coup sûr le roi de Prusse. L'expérience fît voir peu
de mois après que le maréchal de Villars pensoit juste.
Dans le conseil du 30 décembre, on lut dix-huit
articles, écrits par le roi de Prusse, de conditions nou-
velles, par lesquelles on pouvoit juger que son traité
conclu à Hanovre n'étoit pas bien solide. Sur cela, le
1725] MÉMOIRES DE VILLARS. 34o
maréchal de Villars représenta pour la sixième fois qu'il
falloit conclure avec le roi de Sardaigne liaison, sans
comparaison, la plus importante.
Pendant le mois de décembre, il y eut une intrigue
de cour des plus importantes. L'évêque de Fréjus,
depuis que M. le Duc étoit premier ministre, avoit
inspiré au roi qu'il ne devoit jamais travailler seul avec
son premier ministre, et il étoit établi que l'évêque de
Fréjus entroit toujours dans le cabinet du roi une demi-
heure avant M. le Duc, assistant à ce qu'on appeloit
travail, qui étoit un suprême conseil pour la distribu-
tion de toutes les grâces, grands et petits bénéfices,
gouvernements, charges de guerre et de cour, en un
mot, M. de Fréjus avoit la complaisance pour M. le Duc
de lui laisser la disposition du gros, mais, quand il
avoit été question des charges de la cour les plus con-
sidérables, il les avoit fait donner à ses amis, malgré
les paroles de M. le Duc à d'autres.
M. le Duc avoit voulu sortir de cette sujétion par le
moyen de la reine, et, le mardi 18 décembre, le roi
ayant entretenu M. de Fréjus sur les six heures du soir,
la reine envoya le marquis de Nangis prier le roi de
passer chez elle. Le roi dit en sortant à M. de Fréjus
qu'il reviendroit dans le moment. Cependant le roi fut
plus de deux heures chez la reine; M. de Fréjus s'im-
patienta et s'en alla chez lui.
Le même jour, mardi, M. le Duc écrivit six hgnes
de sa main au maréchal de Yillars pour le prier de se
rendre incessamment à Versailles. Il avoit pris méde-
cine presque dans le même temps et cela lui fut impos-
sible. Sa présence, que M. le Duc désiroit fort, lui auroit
été assurément utile, surtout avant ce qui s'étoit passé
346 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
chez la reine, qui avoit été mal digéré et plus mal
exécuté.
Le duc de Mortemart, premier gentilhomme de la
chambre, très brave homme à la guerre, plein d'hon-
neur, se crut obligé à parler au roi contre la marquise
de Prie et Paris-Duvernay, auxquels M. le Duc avoit
sa première confiance. Il en dit au roi toutes les hor-
reurs. Ce ne fut pas sans retomber aussi sur M. le Duc,
lequel lui avoit fait donner quarante mille écus, argent
comptant, au commencement de l'année, par le con-
seil de Duvernay.
Cependant, le mercredi 19, l'évêque de Fréjus, per-
suadé par la longue conversation du roi avec la reine
et M. le Duc que sa résolution avoit été prise de don-
ner à M. le Duc quelques audiences pour les intimes,
ce qu'il étoit assez raisonnable à un premier ministre
de prétendre, partit de la cour le matin, écrivit une
lettre au roi qu'il chargea Niert^ de lui rendre et une
autre à M. le Duc.
Le roi ne lut sa lettre qu'au retour de la chasse et
parut très fâché et fut près d'une heure sur sa chaise,
seulement pour être seul, car on remarqua qu'il ne
s'étoit pas mis en état d'en faire usage. M. de Morte-
mart prit ce temps-là et parla pour M. de Fréjus et se
fit donner un ordre très exprès, qu'il porta à M. le Duc,
d'en envoyer un sur-le-champ à M. de Fréjus de reve-
nir incessamment auprès du roi. Cet ordre fut reçu à
Issy, où il s'étoit retiré, et exécuté dès six heures du
matin le jour d'après.
1. Niert ou Nyert, premier valet de chambre du roi, en quar-
tier. Voir dans Saint-Simon (XV, 320) le récit du même incident.
'l72!o] MÉMOIRES DE VILLARS. 347
Le maréchal de Villars apprit le retour de M. de Fré-
jus dans le temps que son incommodité finie lui permet-
toit de retourner à Versailles, où il n'alla que quatre
jours après, sa santé n'étant pas encore fort rétablie.
M. le Duc, à la première conversation, lui fit de
grandes plaintes de M. de Mortemart, non seulement
de sa conduite auprès du roi, mais de l'insolence avec
laquelle il lui avoit parlé. Le maréchal de Villars lui
répéta à cette occasion ce qu'il lui avoit dit plusieurs
fois de sa peine à consulter ceux en qui il devroit
prendre plus de confiance ; qu'il avoit donné quarante
mille écus, argent comptant, à M. de Mortemart, sans
quoi il refusoit de servir son année de premier gentil-
homme de la chambre; qu'il lui auroit conseillé de pla-
cer plus utilement cette somme d'argent, parce que l'on
ne pouvoit en façon du monde compter sur M. de Mor-
temart.
Enfin, les choses demeurèrent pour les conférences
de M. le Duc avec le roi dans le même état, c'est-à-dire
qu'il n'en avoit aucune seul, et M. de Fréjus toutes les
fois qu'il le vouloit, en sorte que M. le Duc ne pouvoit
parler d'aucune affaire avec le roi qu'en présence de
M. de Fréjus.
M. le Duc témoigna au maréchal de Villars qu'il ne
pouvoit plus longtemps demeurer dans une situation
véritablement honteuse pour un premier ministre.
Le maréchal lui dit qu'elle étoit telle, mais que, puis-
qu'il avoit souffert plus de deux ans, il falloit chercher
les moyens solides d'en sortir, et que quinze jours,
un mois de plus dévoient être comptés pour rien, à
moins que l'on ne vît ce qu'on appelle pericuîum in
morâ. Telle étoit la situation de M. le Duc et de M. de
348 MÉMOIRES DE VILLARS. [1725
Fréjus dans les premiers jours du voyage de Marly.
La reine parla au maréchal de Villars de ses peines
sur celle de M. le Duc, et l'envie qu'elle auroit de
la faire cesser. Le maréchal de Villars lui dit qu'elle
devoit ménager le roi et lui dire qu'elle n'avoit d'autre
volonté que la sienne et d'autre désir que de lui plaire,
ainsi qu'il devoit prendre tout ce qu'elle lui diroit
comme venant de ces sentiments-là.
Le maréchal de Villars dit à M. le Duc que ce qui
devoit lui donner une grande attention, c'est que tout
ce qui environnoit le roi suivoit le crédit, et que celui
de M. de Fréjus paroissoit le plus fort auprès du roi.
Les mêmes gens, qui lui étoient le plus affidés, chan-
geroient assurément ; qu'il prît bien garde désormais
à qui il se confîeroit. La reine eut une assez longue
conversation avec l'évêque de Fréjus, de laquelle elle
rendit compte au maréchal de Villars, auquel elle mar-
quoit beaucoup d'amitié. Dans cette conversation,
l'évêque de Fréjus ne s'engagea point à procurer
d'audience particulière à M. le Duc, et le premier
ministre, qui avoit l'administration du royaume, n'a-
voit pas la liberté d'en rendre compte un moment
seul au roi.
APPENDICE
I
APPENDICE. 351
EXTRAITS DE CORRESPONDANCES
RELATIVES AUX NÉGOCIATIONS DE RASTADT ET DE BADEN.
1713-1714.
Les habitudes de la Société de l'histoire de France et la place dont
nous disposons à la fin du présent volume ne nous permettent pas de
reproduire, même par extraits, la correspondance diplomatique de Villars
d'octobre 1713 à septembre 1714. Elle est extrêmement volumineuse. Les
pièces principales ont d'ailleurs été imprimées, soit en entier, soit par
fragments, par M. de Courcy {Coalition de 1701) et par nous-même {Vil-
lars, etc., t. II, ch. vin). Nous nous bornerons donc à donner le compte-rendu
de l'entrevue de Villars et de Hundheim (voy. ci-dessus, t. III, p. 225),
des extraits de la correspondance particulière de Villars avec Voysin et
Torcy et quelques passages de la correspondance particulière du prince
Eugène. Ce choix de documents éclaire d'un jour tout particulier la phy-
sionomie des négociations et celle des négociateurs. ,
i. Villars au Roi.
Brisach, 25 octobre 1713.
Sire,
Je sors d'une conférence de près de quatre heures avec M. le
baron de Hundheim, dans laquelle plus de deux heures ont été
employées de sa part à vouloir me persuader qu'il étoit impos-
sible à l'Empereur de donner des pleins pouvoirs au Prince
Eugène, auquel ils sont destinés, sans préalablement faire con-
noître à l'Empire quelque chose des conditions sur lesquelles on
pourroit traitter la paix : la conversation retombant toujours
sur ce point, bien que de tems en tems il me parlât des diverses
conditions.
Pour moy, Sire, réglé par les ordres de Votre Majesté, qui me
deffendent d'entrer dans aucun détail, j'ay dit à M»" le baron de
Hundheim que Votre Majesté vouloit véritablement la paix et
marquoit la désirer plus sincèrement que ceux auxquels elle est
plus nécessaire, mais que les retardemens que la cour de Vienne
apporte à donner ses pleins pouvoirs dévoient persuader que ses
intentions de procurer promptement le repos de l'Europe ne
3521 APPENDICE.
sont pas tout à fait si sincères; que, pour moy, je pouvois pen-
ser que l'archiduc qui fait la guerre aux dépens de l'Empire est
bien aise de pouvoir faire les dispositions des quartiers d'hyver,
d'en prendre pour la plus grande partie de ses troupes dans des
terres qui ne leur appartiennent pas, et cela sous le prétexte
spécieux de ne pouvoir point traitter que l'Empire ne soit informé
d'une partie des conditions ; qu'il n'y a point de personne rai-
sonnable qui puisse imaginer que l'Empire, dont la plus grande
partie déteste la continuation de la guerre, fût offensé contre
l'archiduc des facilités qu'il apporteroit à la fin de ses malheurs.
Qu'enfin celuy-là marquoit toujours le plus ardent désir de finir
qui en donneroit les plus courts moyens et les plus faciles ; qu'en
un mot il y avoit présentement cinquante sept jours que j'ay
déclaré que Votre Majesté m'avoit honoré de ses pleins pouvoirs
et cela sur ce que M. de Beckers m'avoit dit que ceux de la
cour de Vienne paroîtroient bientôt; que c'étoit un tems plus
que suffisant à la cour de Vienne pour faire approuver à l'Em-
pire qu'elle donnât aussy les pleins pouvoirs pour terminer une
guerre qui ne divertissoit pas, selon les apparences, le Palatinat
et les Électorats de Trêves et de Mayence, ny même les États
de Souabe ; que Votre Majesté, avec beaucoup de raison, persis-
toit à ne vouloir entrer dans aucun détail qu'avec ceux qui
paroîtroient revêtus de pleins pouvoirs pareils à ceux dont j'étois
honoré.
Je reviens, Sire, à la conclusion de notre conférence; j'expli-
queray ensuitte les diverses matières dont M. le baron de Hun-
dheira m'a parlé.
Le résultat est que M. le Prince Eugène luy a dit qu'il avoit
les pleins pouvoirs pour tout ce qui regardoit directement les
intérests de l'Empereur ; pour tout ce qui regardoit les intérests
de l'Empire, il falloit observer les formalités requises et si l'on
s'en contenteroit (supposé que M^ le Prince Eugène eût un plein
pouvoir, et qu'en outre dudit plein pouvoir il pût traitter et signer
ce qui seroit arrêté) exigeant un entier secret jusqu'à ce que
l'on pût avoir le consentement de l'Empire.
Le baron de Hundheim dit encore que, si ces conditions sur
lesquelles on peut commencer ne convenoient pas (ce qu'il ne
peut croire), cela apporteroit de si grandes longueurs qu'elles
pourroient à la fin rompre la négociation; qu'il m'informera
dans peu de jours, retournant en poste auprès du Prince Eugène,
si ledit Prince a besoin de quelques pouvoirs plus essentiels,
qu'il ne luy faudra que peu de jours pour les recevoir.
APPENDICE. 353
Que, quant au lieu des conférences avec luy, je serois le
maître de le choisir : le Prince Eugène est persuadé que Ras-
tatt ou Spire conviendront le mieux pour la facilité de s'y rendre
de part et d'autre ; ainsy Votre Majesté peut conter que dans
le tems qu'elle m'honorera d'une réponse, je seroy informé
par M. le haron de Hundheim du jour auquel on pourra com-
mencer à s'assembler; c'est sur quoy elle aura pour agréable
de m'honorer de ses ordres.
Pour reprendre ensuitte les diverses matières dont il a été
question, j'auray l'honneur de luy dire qu'écrivant moy-même
devant ledit baron de Hundheim et luy relisant ce que j'écri-
vois, il m'a dit que le comte de Straffort avoit fait de grandes
plaintes de ce que l'on vouloit priver la reine sa maîtresse de la
négociation, et qu'ils auroient par sa médiation obtenu des con-
ditions plus avantageuses qu'en traittant directement. Que, même
depuis la prise de Landau, le comte de Straffort avoit dit haute-
ment que le Roy accorderoit à l'Empereur et à l'Empire de trait-
ter aux mêmes conditions offertes à Utrecht, et, comme j'ay paru
ne pas ajouter foy à une pareille proposition du comte de Straf-
fort, étant bien assuré que Votre Majesté a toujours conté de
garder des conquestes qui luy coûtent assez cher, ledit baron de
Hundheim m'a assuré qu'il m'en donneroit la preuve autentique.
Il m'a déclaré aussy que l'Archiduc étoit résolu, et l'Électeur
Palatin, de faire la paix directement avec Votre Majesté sans la
participation d'autres puissances.
Ledit baron m'a représenté que Landau pris et Votre Majesté
voulant le conserver fortifié, l'on avoit cherché les moyens de
terminer ce point à la satisfaction de Votre Majesté, mais que
j'avois commencé une nouvelle conqueste, laquelle seroit appa-
remment bientôt terminée, et si elle causeroit de nouvelles diffi-
cultés : sur cela j'ay répondu que Votre Majesté désiroit sincè-
rement la paix, mais qu'elle contoit aussy que ses ennemis
seroient raisonnables sur les conditions, que la supériorité de
ses armes paroissoit bien hautement puisque l'on avoit déjà pris
une des plus fortes places de l'Europe, dont toutes les nouvelles
d'Allemagne promettoient le secours : que cette conqueste heu-
reusement terminée j'en avois entrepris une nouvelle au delà du
Rhin, malgré tous les retranchemens que l'on prétendoit inexpu-
gnables et les assurances même des généraux ennemis de don-
ner une bataiUe pour la secourir : que j'avois été à la source du
Danube ; que les principautés et comtés de Furstemberg, Donau-
IV 213
354 APPENDICE.
eschingen et Stuhling traittoient pour les contributions : que,
dans une pareille situation, il ne seroit pas bien surprenant que
Votre Majesté déclarât que puisqu'on l'avoit forcé à la continua-
tion de la guerre elle prétendoit les avantages que promet la
supériorité de ses armes : qu'ainsy non seulement elle conserve-
roit Landau et Fribourg, que même elle ne rendroit ny Brisach,
ny Kell, ny aucune des fortifications qui luy assuroient le Rhin
, et les frontières ; que des personnes désintéressées ne trouve-
roient rien d'injuste dans de pareilles propositions, mais que, si
au lieu de les soutenir avec hauteur Votre Majesté se contentoit
pour Fribourg du vieux Brisach, il n'y avoit personne au monde
qui put s'empêcher d'admirer sa modération,
M. le baron de Hundheim a parlé aussy de la proposition des
Pays-Bas depuis la Meuse pour l'Électeur de Bavière aux con-
ditions de céder par ledit Électeur à l'Empereur les terres de
Bavière qui sont au delà de l'In et du Danube. Sur tout cela,
Sire, je m'en suis tenu aux ordres de Votre Majesté de n'entrer
dans aucun détail.
J'en ay usé de même sur les affaires d'Italie. M. de Hundheim,
lisant les propositions faittes à ce sujet, qui portent que les États
soient remis à qui ils appartiennent légitimement, a dit que
cela peut rester ainsy. Reste à savoir à qui appartient le juge-
ment de ces appartenances légitimes : j'en ay usé de même que
sur toutes les autres propositions.
Sur mon silence, M. de Hundheim m'a dit qu'il étoit cepen-
dant un peu rude que l'Électeur son maître eût fait des proposi-
tions sans tirer de moy aucune réponse qui marquât s'il y avoit
au moins quelque partie desdites propositions qui fût au gré de
Votre Majesté : par exemple le rétablissement entier de l'Élec-
teur de Bavière, lequel avoit été rejette à Utrecht; sur cela je
m'en suis tenu à la liberté conteniie dans la lettre de Mons. le
marquis de Torcy du 30 juillet : je ne l'ay point passée.
Voilà, Sire, ce qui s'est passé dans près de quatre heures de
conférence , sur quoy je dois avoir l'honneur de dire à Votre
Majesté que, si elle se contente des pleins pouvoirs qu'a déjà ou
que M. le Prince Eugène aura dans très peu de jours pour tout
ce qui regarde directement les intérests de l'Empereur, M. le
baron de Hundheim ayant les pleins pouvoirs de l'Électeur Pala-
tin, on pourra entrer incessamment en conférence. Ce sont les
deux seules puissances qui ayent des intérests directs à la paix.
Si elle veut attendre que tous ceux de l'Empire soient arrivés,
APPENDICE. 355
l'hyver se passera sans que l'on entame même la matière, sur-
tout après la déclaration formelle que la cour de Vienne et
l'Electeur Palatin ne veulent aucune médiation de l'Angleterre.
(Orig. Arch. des Affaires étrangères, Vienne, vol. 93, fol. 80.)
A cette dépêche était joint le billet suivant adressé par Villars à Torcy :
2. Villars à Torcy.
Voicy, M., une assez longue dépêche pour n'avoir pas beaucoup
de choses à ajouter dans celle que j'ay eu l'honneur de vous
écrire. J'ay tenu bon, car suivant les ordres de Sa Majesté, ce
n'a pas été sans entendre plusieurs plaintes du baron de Hon-
theim de mon silence ; si je l'en croy, les intentions de la cour
de Vienne sont bonnes pour la paix et le P^e Eugène ne sera pas
difficile. Mais il assure que, si nous le sommes de notre côté, et
que l'on ne veuille pas agir rondement, rien n'est plus aisé que
de tout rompre. Voilà ce qu'il m'a dit plusieurs fois.
Si je n'étois pas pressé de retourner à notre siège, la lettre de
S. M. seroit plus correcte : mais il ne faut pas demander de
l'éloquence à un général qui est à la veille de donner un grand
assaut.
3. Rapport du baron de Hundheirn sur son entrevue avec Villars.
Le 25 octobre 1713.
{Analyse et traduction d'extraits.)
Parti de Miililberg le 20 octobre, Hundheirn arrive à Strasbourg le 21
et descend chez Hatsel: Villars lui fait dire qu'il l'attendra le 24 à Biisen,
près de Brisach. Hundheirn s'y rend avec Hatsel et le conseiller intime
Beckers, qu'il a trouvé à Strasbourg, mais il arrive trop tard pour voir
Villars, et l'entrevue est remise au lendemain.
En attendant, il s'entretient longuement avec Hatsel, qui ne lui dissi-
mule pas que Villars a l'ambition de signer la paix, mais lui dit qu'à sa
connaissance la restitution de Landau souffrira de grandes difficultés : on
ne l'aura jamais fortifié; mais, si on fait quelque concession sur ce point,
qu'on accorde l'entier rétablissement de la Bavière et le mariage que l'on
sait, Hatsel ne doute pas qu'on ne puisse arriver à s'entendre. Hundheirn
se plaint vivement de ce que la cour de France ferait partout courir le
bruit que l'empereur aurait fait parvenir ses propositions de paix par
Sélecteur palatin: Hatsel ne peut nier que ce soit lui et Villars qui aient
donné la première occasion; l'empereur est tout à fait étranger à ce qui
s'est passé entre l'éiecleur palatin et Villars. Hatsel reconnaît que la cour
impériale n'a pris aucune part à ces pourparlers, mais ajoute qu'une
question de détail ne doit pas entraver l'affaire principale.
35G APPENDICE.
Cependant, Villars arrive avec l'intendant et son secrétaire ; après un
échange de compliments, Hundheim lui affirme que Fempereur et l'élec-
teur palatin sont très disposés à conclure la paix, si les conditions sont
meilleures qu'à Utrecht, et que, bien que le prince Eugène ne soit pas muni
de pleins pouvoirs en due forme, il est néanmoins investi d'une autorité
suffisante pour que les clauses qu'il aura négociées puissent être consi-
dérées comme convenues ; il lui demande, d'autre part, ce qu'il y aurait
à faire, à son avis, pour arriver à la conclusion de la paix.
— II me répondit que son dernier courrier lui avait apporté
l'ordre formel de ne pas s'ouvrir à moi, à moins que je n'eusse
les pouvoirs nécessaires, et de se borner à savoir de moi quelles
étaient les propositions nouvelles que j'apportais. On doutait fort
à la cour que S. M. I. songeât sérieusement à terminer la guerre ;
car, depuis 54 jours qu'il avait reçu des pouvoirs illimités, S. M. I.
n'avait encore rien fait de semblable ; on alléguait, il est vrai,
que l'empereur n'était pas le maître de les donner; sa cour con-
sidérait cette raison comme une simple défaite, car il ne tenait
qu'à l'empereur de proposer la paix à l'Empire pour qu'il y sous-
crivît des deux mains, la plupart des princes n'allant à la guerre
que traînés par les cheveux. Il s'étendit alors avec une exagéra-
tion manifeste sur les grands périls de l'Empire, sur la supériorité
de la France, sur les nombreux avantages obtenus par lui dans
la campagne actuelle et sur tout le mai qu'il pouvait encore faire
à l'Empire; ajoutant que le moins qu'il attendît de moi était d'ap-
prendre que S. M. I. avait donné ses pleins pouvoirs pour con-
clure la paix, laissant entendre indirectement que c'était moi qui
avais demandé à venir le voir. Mais, comme M. le maréchal est
beau parleur et très prolixe dans ses discours, il serait trop long
et fort inutile de noter toutes ses paroles; aussi n'en ai-je retenu
que ce qu'il y a de plus important pour l'affaire présente.
Hundheim répond à Villars que l'empereur est très décidé à faire la
paix à des conditions raisonnables et qu'on lui reproche à tort de ne pas
vouloir encore donner ses pleins pouvoirs ; s'il le faisait sans consulter
FEmpire, l'électeur palatin lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, s'y
opposerait énergiquement. La France devrait sur ce point modifier ses
vues; elle paraît vouloir entraver l'œuvre salutaire de la paix en imposant
à l'empereur une condition inacceptable. Hundheim ne nie pas que l'em-
pire désire une paix raisonnable, mais, malgré les désavantages qu'il a
subis cette année, il affirme qu'il ne se trouverait pas un seul prince
pour conseiller à l'empereur d'accepter les conditions posées à Utrecht.
Les avantages remportés par le maréchal ont été plus glorieux pour lui
et plus utiles pour le roi que nuisibles à l'Empire ; les chances de la
guerre sont changeantes, l'armée impériale est nombreuse et dévouée, la
1
APPENDICE. 357
paix n'est nullement nécessaire, mais elle convient également à la France
et à l'Empire. Qui veut la fin veut les moyens. Villars savait qu'Hundheim
n'avait pas de pleins pouvoirs et pourtant il l'a appelé auprès de lui, et
maintenant il refuse de négocier. Hundheim regrette une attitude qui ne
peut que le compromettre, lui et l'électeur. La conversation se perd
ensuite dans des redites, des discussions et même des digressions étran-
gères au sujet.
— Je me figurais, lui dis-je enfin, que lui, maréchal de Villars,
ne se désintéressait pas ainsi de l'affaire ; il avait porté sa répu-
tation et sa gloire si haut par l'épée qu'il semblait n'avoir plus
rien à désirer au monde que de les rendre immortelles en procurant
la paix à l'Europe , et dans cette hypothèse je le suppliais de
dépouiller son caractère officiel et de me dire son opinion per-
sonnelle ; je le priai de me dire sans détour s'il croyait que le
roi s'en tiendrait toujours aux conditions proposées à Utrecht et
consentirait, oui ou non, à ce que le Rhin servît de frontière
entre la France et l'Empire.
Il me répondit que le Roi voudrait absolument garder Landau ;
sur quoi je lui représentai les grandes difficultés qui surgiraient
à cause de l'Empire et le trop grand avantage qui en résulterait
pour le roi. J'ajoutai que dernièrement encore le comte de Strafford
avait déclaré à la Haye que, malgré le temps écoulé et la prise
récente de Landau, le roi avait manifesté à la reine son inten-
tion de s'en tenir aux conditions offertes à Utrecht. Là-dessus, le
maréchal protesta et affirma que, si le comte de Strafford avait
tenu ce langage, il avait parlé de lui-même, sans ordre et contre
la vérité.
Je cherchai aussi à savoir ce qu'il pourrait dire des projets
relatifs à la Bavière et je lui en exposai plusieurs, soit en entier,
soit en partie. Mais il m'interrompit aussitôt, disant qu'on n'écou-
terait plus les anciennes chansons, qu'il n'y aurait rien de fait
tant qu'on n'aurait pas accordé la restitution intégrale de la
Bavière, parce que le roi avait pris un engagement à ce sujet.
Je lui ai parlé alors, comme étant une idée de l'électeur palatin,
du partage des Pays-Bas : on céderait les provinces situées de
l'autre côté de la Meuse contre la partie de la Bavière comprise
entre le Danube et l'Inn, au lieu du rétablissement intégral avec
le neuvième électorat; alternative qu'il n'a pas absolument repous-
sée. Il ajouta qu'on ne pourrait pas laisser le haut Palatinat à
l'empereur, me demandant où était Mundelheim, dans quel lot il
se trouverait, et, laissant entendre qu'on ne permettrait pas au
prince de Marlborough de le garder ; j'appuyai sur le projet de par-
358 APPENDICE.
tage des Pays-Bas, montrant que la France et la Bavière y trou-
veraient bien plus d'avantages que dans le rétablissement inté-
gral, pourvu qu'il agréât à S. M. I., qui y perdait le plus. Si je
donnais cette idée, disais-je, c'était uniquement pour qu'elle fût
étudiée, si elle semblait raisonnable, n'ayant pas la moindre inten-
tion de retarder l'oeuvre principale. Pour ce qui est de l'Italie,
j'espérais qu'il n'y aurait pas de difficultés, pourvu qu'on ajoutât
à l'article des propositions d'Utrecbt que les villes et pays ne
dépendant pas de Naples et de Milan seraient rendus à leurs légi-
times possesseurs, dont les droits seraient reconnus par les auto-
rités compétentes. Il n'a fait à ces idées aucune opposition spé-
ciale et les a prises en note ainsi que le projet de partage des
Pays-Bas. Quant à la Savoie, je lui dis que je ne voyais pas bien
ce que le duc de Savoie avait à faire dans un traité entre le roi
et l'empereur, et qu'on s'attendait à d'autant moins de difficultés
de ce côté qu'on négociait un traité entre l'empereur et le duc.
Le maréchal se mit à rire et dit : « Pourvu que le roi promette
sa garantie. » — Je répliquai qu'il était peu probable que le roi
l'eût fait ni qu'il eût à le faire, et je lui exposai longuement mes
raisons. « Au moins, dit-il, la garantie sera fortement recher-
chée. » Je crus comprendre qu'il y avait là-dessous quelque chose
de caché, car il me fit la même réflexion au sujet de la Sicile ;
j'ajoutai que l'intention de S. M. I. était vraisemblablement de
traiter avec la France seule sans l'intervention des autres puis-
sances, et cela dans l'intérêt de la religion et du rétablissement
de la confiance; cette ouverture parut lui causer un grand plaisir
et il en prit aussi note par écrit.
Je n'ai rien négUgé pour aborder le fond des choses, mais je
n'ai pu y réussir, car il m'opposait toujours le défaut de pou-
voirs semblables aux siens. Je voulais pourtant arriver à savoir
si la France ne posait ainsi une condition inacceptable que
pour rendre toute négociation impossible; aussi lui ai-je demandé
si, au cas où S. M. I. donnerait au prince Eugène le pouvoir
de négocier avec le maréchal ou tout autre sans toutefois lui
donner le pouvoir de conclure la paix, il serait, lui maréchal,
en état de traiter avec lui; étant convenu que, pendant que les
affaires seraient ainsi préparées, l'empereur ferait le nécessaire
auprès de l'Empire, afin d'être en mesure de donner, comme
empereur, le pouvoir de signer la paix. Il a pris encore cette
question en note, disant qu'à ses yeux cela lui paraissait suffi-
sant; puis il m'a demandé où je pensais qu'ils pussent se ren-
contrer. Il indiqua Rastadt ; je proposai Spire, en disant qu'ils
APPENDICE. 359
pourraient toujours s'arranger dans la suite. Mais il était déjà
plus de huit heures, et, comme le maréchal devait encore rega-
gner Brisach, notre entrevue prit fin.
Pendant ce temps, l'intendant, Hatsel et le conseiller Beckers
étaient restés dans l'antichambre. En les retrouvant, le maréchal
dit qu'il avait espéré que j'aurais apporté des pouvoirs ou de nou-
velles propositions, qu'il fallait cependant voir comment on pou-
vait s'arranger et qu'il y mettrait toute la bonne volonté possible.
Je répondis que, de mon côté, en recevant mon passeport, je
m'attendais à trouver plus de facilités, que, notamment, la
réponse au sujet de Landau n'était pas de nature à faciliter l'ou-
vrage. Là-dessus, le maréchal s'écria : « Le roi ne cédera jamais
Landau fortifié ! > Ce mot fortifié n'avait pas été prononcé une
seule fois dans notre conversation antérieure.
Villars et Hundheira se séparent avec force compliments. Pendant la
route, Hundheim se plaint à Hatsel des réticences de ViUars et proteste
de ses bonnes intentions ; peut-être la cour de France a-t-elle changé
d'avis quant à la paix, ou les ennemis du maréchal ont-ils persuadé au
roi qu'il n'était pas capable de mener à bien une affaire aussi importante.
Le lendemain, Hatsel, qui a revu Yillars, rapporte à Hundbeim les idées
du maréchal : le roi gardera Landau, peut-être avec un tempérament à
trouver; si l'électeur de Bavière n'accepte pas le partage, il devra être
entièrement rétabli, sauf à renoncer à ses autres prétentions; dans les deux
cas, on suppose qu'on s'entendra sur le mariage de la fille aînée de l'em-
pereur Joseph; pas de difGcultés sérieuses en Italie; peut-être deman-
dera-t-on une compensation pour Fribourg après la prise de cette place;
Villars ne fera aucune objection à ce que les pouvoirs du prince Eugène
soient dans la forme ci-dessus indiquée; enfin, Villars propose Bàle pour
son entrevue avec le prince Eugène. Comme Hundheim observe qu'il ne peut
s'éloigner ainsi de l'armée, Hatsel suppose qu'on conviendrait d'un armis-
tice. Puis ils discutent sur les clauses probables du traité à venir. Hatsel
dit qu'on pourrait rendre Landau démantelé, à condition de raser aussi
Kehl et la tête de pont de Fort-Louis, et de convenir qu'il ne serait plus
élevé de fortification sur le Rhin entre Strasbourg et Phihpsbourg. Hun-
dheim termine en rappelant qu'Hatsel, quoique né dans le Sundgau, est
passioivië pour les Français ; il est subdélégué de l'intendant à Strasbourg,
prévôt d'Haguenau et très protégé par le maréchal d'Harcourt.
(Orig. allemand. Arch. L R. de Vienne.)
4. Villars à Voysin.
[Fribourg], 17 novembre 1713.
"Vous voulez bien. Monsieur, que j'aye l'honneur de vous par-
ler avec la liberté d'un homme qui conte bien sincèrement sur
360 APPENDICE.
l'honneur de votre amitié : je ne m'aveugle point sur le bonheur
que j'ay de servir le Roy assez heureusement, mais vous m'avez
dit l'hyver passé que, bien que Sa Majesté fût favorablement
disposée, il falloit luy demander, si l'on vouloit avoir.
Je vous envoyé la copie de la lettre que j'écris à Madame de
Maintenon, et je vous diray ce que vous savez mieux que moy,
c'est que ceux qui ont mis le Royaume à deux doigts de sa ruine
entière sont sans comparaison mieux traittés que moy, et telle-
ment que je ne demanderois pas même que l'on m'accordât les
mêmes grâces.
M. le maréchal de Villeroy, outre toutes les survivances, a
reçu des coffres du Roy, en gratifications près de quatre cens
mille écus, et, outre cela, n'a pas négligé les sauvegardes : je
vous diray que celles de cette campagne, qui a été la meilleure,
ne va pas au tiers de ce que le Roy a donné de ses cotîres à
M. le maréchal de Villeroy.
Il y a dix ans que M. le maréchal de Tallard a le gouverne-
ment de Comté, quinze qu'on luy a donné celuy du pays de Foyx
à vendre, et quarante qu'il a la lieutenance généralle de Dau-
phiné.
M. de Boufïlers, quelles jouissances ! quelles grâces après les
prises de Namur et de Lille ! et il demandoit encore très forte-
ment à être connétable.
Je vous supplie de donner votre attention à ma lettre à Madame
de Maintenon, et pour moy ce que votre amitié vous permettra
de faire.
J'aimerois mieux que le Roy voulût bien me donner sans
demander, mais s'il faut demander, je demanderay.
(Min. orig. Arch. Vogué.)
5. Voijsin à Villars.
Marly, le 22 novembre 1713.
Je ne respondrai point. Monsieur, à la lettre particulière que
vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 17 de ce mois : ilfau-
droit pour cela que j'eusse veu M^ de Maintenon seule pour sça-
voir et ce qu'elle pense et ce qu'elle a fait sur ce que vous luy
avés mandé; ce que je puis vous dire est que le Roy est très aise,
très content, et qu'il sent en perfection que nul autre que vous
n'auroit pu faire tout ce que vous avés fait dans cette campagne.
Ces sentiments, dans lesquels je le voy par rapport à vous, me
font un sensible plaisir, et je m'y intéresse très vivement par
APPENDICE. 361
l'amitié dont vous m'honores. Il ne vous reste plus qu'à conclure
la paix pour estre comblé d'honneur et de gloire; la négotiation
paroist se ranimer depuis la prise de Friliourg; vostre première
conférance nous apprendra ce que nous en pouvons espérer. Les
limites de l'Alsace sont toujours fort incertainnes, il y a diffé-
rentes terres en deçà de la Loutre vers Strasbourg qui appar-
tiennent à l'Électeur palatin, l'évesque de Spire et autres princes
de l'Empire; si, en conservant Landau, on pouvait obtenir que
l'Alsace seroit bornée à la Quaiche, ce seroit un grand avantage,
cela ne peut venir que dans le cours de vostre négotiation et je
ne vous le donne que comme une idée, supposé que vous y trou-
viez jour; de mesme que ce que vous avés pensé sur Homhourg
et Biche.
Madame de Maintenon vient de m'envoier la lettre cy-jointe
pour vous, je ne scay si c'est une responce à vostre lettre ou un
simple compliment.
(Orig. autogr. Arch. Vogué.)
6. Torcy à Villars.
Marly, le 24 novembre 1713.
La prise de Fribourg et de ses chasteaux, Monsieur, est une
pressante raison pour déterminer la cour de Vienne et pour
vaincre ses longueurs affectées. Si vous n'eussiez pas réussi dans
une entreprise aussy difficile, et dont le succez vous est aussy
glorieux, les pouvoirs que le Prince Eugène a receus à point
nommé auroient pu demeurer encore longtems en chemin. J'es-
père que la conférence que vous devez avoir avec luy va bien
avancer les affaires. Il est tems que la guerre finisse, et le besoin
en est égal dans toute l'Europe ; mais il est beau, je vous asseure,
de signer les conditions de la paix, après avoir fait une aussy
belle campagne que celle que vous venez d'achever. Je ne repète
point ce que vous sçavez desjà de l'intérest sensible et véritable
que je prens depuis longtems à tout ce qui peut vous regarder,
et je vous supplie seulement de me continuer la justice de croire
qu'on ne peut être plus parfaitement que je suis, Monsieur, votre
très humble et très obéissant serviteur.
(Orig. Arch. Vogiié.)
7. Villars à Voysin
A Rastatt, ce 27 novembre 1713.
J'ay receu. M"", les lettres que vous me faitte l'honneur de
362 APPENDICE.
m'écrire du 15 et 16 par l'ordinaire, et du 21 par le courrier que
vous m'avez dépêché; par la dernière desquelles je vois avec une
sensible joye la satisfaction de S. M. sur les heureux succès de
Fribourg. Il est très vraysemblable que cette importante con-
queste a terminé plusieurs irrésolutions de la cour de Vienne
pour rentrer en négociation.
J'auray l'honneur de vous informer de ce qui s'est passé de
particulier depuis mon arrivée à Rastatt. Rien n'a été plus hon-
nête que la première entrevue de M. le Prince Eugène avec moy.
J'étois arrivé une demie heure avant luy; ses fourriers m'avoient
laissé le principal et premier appartement et celuy que j'avois
occupé lorsque j'étois icy il y a sept ans avec l'armée du Roy,
lequel fortuitement se trouve sur le chemin du Fort-Louis icy,
comme celuy de M. le Prince Eugène se trouve pareillement sur
le chemin de Mulhberg icy, les deux appartements séparés par
le salon. Je voulus absolument, comme le premier venu, mener
M. le Prince Eugène chez luy ; après y avoir été quelque temps
je revins dans mon appartement et un quart d'heure après ce
Prince me vint voir. Nous fûmes un quart d'heure ensemble. Il
retourna chez luy et, après y avoir été près d'une heure, il me fit
dire par M. le Prince de Rohan qui avoit été le voir qu'il ne pou-
voit pas être dans la même maison que moy sans avoir plus de
commerce ensemble, et comme j'allois chez luy je le trouvay qui
me venoit voir et nous demeuràme ensemble jusqu'à dix heures
du soir chez moy. Aujourd'huy il m'a donné à dîner avec les
ofiiciers généraux qui m'ont suivy icy et doit demain diner chez
moy avec ceux qui l'ont accompagné.
J'ay eu l'honneur de vous mander que nous étions convenu
d'amener chacun cent hommes de pied et cent chevaux. Les cent
hommes de pied de M. le Prince Eugène étoient des grenadiers
avec un drapeau, un grand nombre de haubois, de cors de chasse
et de fifres à leur teste. Les cent grenadiers que j'ay amené mar-
choient simplement sans drapeau et seulement leurs tambours.
Les armes du Roy sont trop victorieuses depuis deux campagnes
pour ne pas éviter toute sorte de faste. Je puis vous répéter
encore que je dois me louer infiniment de tous les premiers dis-
cours de M. le Prince Eugène remplis de politesse et d'honnêteté.
Vous ne m'avez point accusé, M*", la réception de la copie que
j'ay eu l'honneur de vous adresser de la lettre que j'ay écrite à
Mad" de Maintenon.
(Orig. Dépôt de la guerre, vol. 2460, n° 160.)
APPENDICE. 363
8. Le Prince Eugène au comte de Sinzendorf.
Rastat, ce 4 décembre 1713.
Enfin, je reçois mon courier avec peu de choses comme V. E.
le verrat par ma relation. Ces huicts iours ce sont passés à dis-
puter et découvrir leurs sentiments ; j'ais esté obligé de faire
venir Hundheim pour le confronter presque avec Villars pour
qu'ils scache, une fois pour tout, que la négociation n'at pas com-
mencé par nous, que S. M. l'at entièrement ignorée jusqua l'ar-
rivée du courier de l'Électeur palatin et que si elle avoit put
prévoir les propositions qu'il m'at faites depuis que je suis icy,
elle ne m'auroit jamais permit d'y venir et qu'en mon particulier
il n'y at rien que je neusse fais pour éviter une pareille commis-
sion; il paroît facile sur tout ce qui n'est point Landau et l'équi-
valent de Fribourg, c'est-à-dire Fort-Louis et la restitution
entièrre de l'Électeur duquel cependant il n'est pas ami, car il
me dit assez franchement son sentiment ; il est craintif, très peu
informé des négociations précédentes et souhaite la paix : selon
que je vois les choses, s'il dépendoit de luy, il sacrifiroit tout
ailleurs pour veu qu'il obtint quelque chose par icy, pour pouvoir
se faire un mérite à sa cour; j'ay balancé si je devois partir
dabord en roppant par conséquent toute négociation , mais la
chose vaut bien d'envoyer un courier, ne luy ayant cependant
donné aucune espérance, n'y mesme dit que j'envoyois un cou-
rier, ayant protesté de prendre ces propositions ad référendum.
Soit que ce courier me trouve icy ou parti, il est absolument
nécessaire qu'on le redepêche d'abord.
(Orig. autogr. Arch. I. R. de Vienne.)
9, Villars à Voysin.
A Rastatt, ce 5 décembre 1713.
J'auray l'honneur de vous dire en deux mots. Monsieur, que,
grâce à Dieu, je croy la paix faitte, si (comme je n'en doute pas)
le Roy se contente de la paix de Riswich, c'est-à-dire Landau
fortifié et le Fort-Louis, et le rétablissement total des deux Élec-
teurs, et qu'en ce traité S. M. veuille bien ne pas faire des diffi-
cultés à l'archiduc sur les affaires d'Italie, c'est-à-dire seulement
ce qui regarde Mantoiie, les païs de la Mirandole et Portolongone
déjà promis : l'archiduc s'expliquant cependant que sur tout ce
qui regarde ces fiefs il désire seulement que le jugement de leur
364 APPENDICE.
légitime appartenance soit déféré à la chambre Impérialle de
Wezlaer ou au Conseil aulique, seuls juges naturels et compétens
de pareilles matières.
Je vous supplie, M., de vouloir bien entendre avec attention
la lecture de mes lettres à S. M. dont il m'est impossible (veu la
longueur) de vous envoyer les copies.
Je vous supplie aussy de faire voir l'importance et la nécessité
indispensable que j'aye des ordres clairs et précis sur les articles
qui peuvent faire rompre.
(Min. orig. Ârch. Vogiié.)
iO. Le prince Eugène à V empereur Charles.
Traduction. Rastadt, 6 décembre 1713.
V. M. I. voudra bien remarquer que les difficultés actuelles
ayant trait aux affaires de l'Empire, j'ai mis le plus grand soin
à ne céder en rien; mon but principal est, dans le cas où l'en-
tente ne pourroit s'établir sur les points qui intéressent spécia-
lement la maison impériale, de provoquer la rupture sur les
affaires de l'Empire, afin que, si la continuation de la guerre
devenoit nécessaire, aucun reproche ne pût être adressé à V. M. I.
à cause de sa maison. Villars insiste surtout sur les points con-
cernant l'Empire, et principalement sur la conservation de Lan-
dau et de Fort-Louis et sur le rétablissement intégral de l'Élec-
teur de Bavière ; sur les autres points, je crois comprendre qu'il
sera plus facile : je ne puis néanmoins répondre de rien aujour-
d'hui, d'autant qu'il ne s'explique pas clairement; il est confus
et diffus, prétend devoir attendre un courrier expédié à sa cour :
comme il se plaint de l'insuffisance de mes pleins pouvoirs, je
n'ai pas manqué de faire observer que j'avois bien davantage à
me plaindre de l'insuffisance de ses instructions; en effet, comme
je le lui ai souvent déclaré, je suis en mesure de régler, suivant
l'accord qui interviendroit entre nous, tous les points qui ne
seroient ni nouveaux ni tels qu'ils n'avoient pu faire l'objet
d'instructions : lui, au contraire, à chaque instant et pour la
moindre chose, est obligé de demander de nouveaux ordres; cela
vient, m'a-t-il dit confidentiellement, de la méfiance qui règne
à sa cour : elle est convaincue que V. M. I. ne veut pas con-
clure, mais simplement s'informer. Aussi doit-il s'avancer avec
une grande réserve; sur aucun point il ne doit dire le dernier
mot avant de s'être assuré des véritables intentions de V. M.
I
i
I
APPENDICE. 365
En outre, il est si incertain et si changeant dans ses paroles et
ses actes qu'on ne sauroit être tranquille tant qu'un point n'est
pas formellement réglé : c'est d'ailleurs l'habitude de sa nation
de faire peu de difficultés au début, mais de les multipher, ainsi
que les exigences, à mesure que l'on avance. Les choses se
sont ainsi passées à Utrecht. Il se peut aussi que le maréchal,
s'il étoit livré à lui-même, se montrât moins ferme sur les
autres points que sur la conservation de Landau et la fixation
d'un équivalent pour Fribourg Ces deux points lui permet-
tant de faire valoir auprès de sa cour les résultats de sa der-
nière campagne Je trouve en outre qu'il est très peu au
courant des négociations antérieures : cette ignorance le rend
timide, hésitant ; il n'ose rien prendre sur lui, de peur de s'ex-
poser aux critiques du ministère, dont la plupart des membres,
y compris Torcy, seroient peu de ses amis. Aussi envoie-t-il
un courrier pour chaque question Néanmoins, avant l'en-
voi de son dernier courrier, il a protesté que ses demandes
ne concernoient pas les trois points déjà mis à part (Landau,
Fort-Louis et le rétablissement de l'Électeur de Bavière), sur les-
quels la volonté du Roi lui étoit assez connue pour qu'il put
rompre toute négociation, sans nouveaux ordres : sur les autres
points, après le retour du courrier, il espéroit pouvoir me don-
ner satisfaction.
La question est donc de savoir ce qu'il convient de faire si la
France abandonne toutes ses prétentions, sauf cçs trois points,
ou si elle refuse d'examiner les autres conditions avant que les
trois points n'aient été accordés par V. M. 1.
Le prince Eugène examine d'abord la question de Bavière; ses instruc-
tions lui permettent, en dernier ressort, de céder sur le rétablissement de
l'électeur, mais il ne cédera pas avant d'avoir amené Viliars à renoncer
à tous les autres points ; il aborde ensuite la question de Landau et de
Fort-Louis, sur laquelle ses instructions ne lui laissent aucune latitude,
et il ajoute :
Je crois conforme à mon devoir et à ma fidélité envers V. M. I.
do lui dire avec respect et franchise que, quand je considère le
cours des choses, l'état des affaires intérieures de l'Empire, la
grande supériorité de l'ennemi, les mauvaises dispositions des
principaux pays d'Empire, l'a nécessité de renoncer à tout espoir
de secours de la part de nos anciens alliés, les visées de cer-
taines cours de l'Empire et surtout de la cour de Prusse, l'atti-
tude suspecte du duc de Savoie, et enfin l'éventualité d'une
366 APPENDICE.
guerre avec les Turcs combinée avec les complications possibles
du côté du nord, quand je vois tout le parti que la France pour-
roit tirer de ces circonstances, en cas de continuation de la
guerre , j'estime, à mon humble avis, que, si l'on peut éviter
la guerre à des conditions passables, à savoir l'abandon de tous
les autres points relatifs à l'Empire et à la maison impériale, et
l'abandon de tout dédommagement pour l'Électeur, sauf son
entier rétablissement, il sera plus sage d'accepter que de s'ex-
poser à toutes les incertitudes de l'avenir : auquel cas on pour-
roit négocier certains tempéraments, comme le démantèlement
de Landau, le démantèlement simultané de Kehl, du Fort Louis
et du Fort Mortier, à condition que tous les autres points seroient
réglés conformément au traité de Ryswick. Mais je ne saurois
promettre que la France consente à ces tempéraments.
Le prince Eugène termine en conseillant à l'empereur, s'il n'accepte pas
ces conditions, de rompre immédiatement et de reprendre les opérations
militaires avant qu'une plus longue interruption ait achevé de désorgani-
ser la résistance. (Qrig. Arch. I. R. de Vienne.)
11. Villars à Voysin.
A Rastat, ce 9 décembre 1713.
Je suis pénétré. Monsieur, de toute l'amitié que je vois dans
vos lettres : comme j'ay eu l'honneur de vous envoyer la copie
de celle que j'écrivois à Madame de Maintenon, vous y aurez
trouvé que je ne formerois jamais de prétention qui pût faire la
moindre peine au Roy. Il est plus court de n'être occupé que
de la gloire de Sa Majesté et de la sienne particulière : je vous
suplie de croire que je borne toute mon ambition à cette seuUe
passion. Il est permis aux hommes de souhaiter quelque distinc-
tion ; je me contentois d'une assez médiocre, mais je vous sup-
plie très humblement, Monsieur, de n'y pas songer. Je conte
infiniment sur l'honneur de votre amitié, et vous devez être
seur de raoy à la mort et à la vie.
Vous trouverez cy-joint la copie de ma dernière dépêche : j'ay
peine à croire que vous ayez connoissance de celle dont Sa
Majesté m'a honoré par votre dernier courrier. Il est fort aisé
de rompre toute négociation : vous verrez dans la lettre cy-jointe
d'un secrétaire qui n'a pas connoissance des secrets, les dis-
cours que m'a tenu le Prince Eugène. Je vous supplie que je
reçoive des ordres précis sur les prétentions de l'Electeur de
Bavière; en vérité, les derniers sont surprenants; peut-être
APPENDICE. 367
trouverez-vous ma lettre au Roy trop hardie, mais je ne sçay
point tromper Sa Majesté.
Le Prince Eugène m'a donné des passeports, moyennant les-
quels mes courriers passeront seurement par la route la plus
courte, et cela abbrège leur voyage entier de trois jours.
Je vous supplie, Monsieur, de ne songer à rien au monde
auprès du Roy pour moy qu'à luy faire valoir mon zèle. Si je
puis finir cette affaire, je seray trop heureux et ne désireray
après cela que du repos.
(Min. orig. Arch. Vogiié.)
12. Villars à Voysin.
Au château de Rastat, ce 9° décembre 1713.
Jay eu l'honneur de vous mander, M"", que l'armée des enne-
mis ne se séparant pas encore, j'avois retenu sur les lignes de la
Lutter les trouppes qui, sous les ordres de M"" le comte de Bro-
glie, doivent s'étendre au delà de Landau : depuis le six, les
quartiers d'hiver sont arrivés au Prince Eugène, et il commence
à les distribuer. Cependant leur armée ne se sera point entière-
ment séparée ce vingt.
Notre même vie continue icy; comme j'ay le grand apparte-
ment et par conséquent le plus propre à rassembler la compa-
gnie, le Prince Eugène y vient tous les soirs; nous mangeons
régulièrement tous les jours ensemble. Tous les généraux des
ennemis viennent passer deux ou trois jours icy. Il n'y a pas si
grande compagnie des nôtres. Le comte de Broglie, M. de Gha-
tillon et Gontade n'en sont point partys. Il y en est venu plu-
sieurs autres. Mais la liberté de regagner Paris les a presque tous
entraînés; cette facilité d'être toujours ensemble fait que nous
parlons d'affaires tous les jours ; la conversation fut vive hier au
sujet des Electeurs : le Prince Eugène dit que, si le Roy obtient
leur rétablissement total , c'est obliger l'Empire à ce qui n'est
encore jamais arrivé; et sur cela il cite les exemples de l'Électo-
rat de Saxe, qui a été perdu pour toujours; celuy de l'Électeur
Palatin, lequel, dans le tems même que les armées du Roy et de
la Suède partageoient l'Empire, n'avoiL jamais peu par la protec-
tion de ces deux puissances être rétably; qu'il avoit perdu pour
toujours le haut Palatinat et n'avoit été conservé Électeur que
par avoir créé un huitième Électorat; que, si donc on obtenoit
le rétablissement total des deux Électeurs, et que l'on voulût
encore des grâces extraordinaires pour celuy de Bavière, c'étoit
368 APPENDICE.
vouloir traitter avec opprobre l'Empereur et l'Empire ; qu'ils ont
continué la guerre pour ne pas se soumettre à une telle opres-
sion, de laquelle cependant on ne les avoit pas menacé; mais
qu'ils continueroient la guerre jusqu'à l'extrémité, si actuellement
on vouloit les y soumettre. Yoiià, Monsieur, une partie des rai-
sons de M"" le Prince Eugène, et sur cet article toujours prest à
partir.
Nous sommes icy, M"" le P=e Eugène et moy, dans une assez
étroite liaison ; son caractère n'est pas la dissimulation, et il me
parle assés librement de ses sentimens, hors sur les affaires de
son maître; mais, pour sa situation personnelle, il est premier
ministre dans sa cour. Le conseil de l'Empereur n'est composé
que du Pce Eugène, qui est le plus ancien conseiller d'État, le
comte de Trautsen, Sinsendorff et Seiler, tous deux chanceliers
de la cour, et Staremberg, président des finances. De ces quatre-là,
Trautsen et Staremberg luy sont très dévoués. Il est donc fort
accrédité, mais, comme nous sommes icy dans le palais du Prince
Louis, qui a été persécuté par la cour de Vienne, le P^e Eugène
me dit tous les jours que le premier dégoût que l'on luy donne-
roit, la chose du monde qu'il désireroit le plus c'est la retraitte;
qu'il a assez éprouvé les faveurs et les disgrâces de la fortune.
Il ne veut point du tout se marier, et me paroist assez philo-
sophe, lisant beaucoup, fort attaché à ses devoirs, mais peu cour-
tisan. Il attend ses couriers, et moy les miens. Il paroît avoir
envie de finir avec la dignité de son maître et tout prest de
rompre si on veut outrer la matière. Voilà, Monsieur, à quoy
nous en sommes. Il voit bien que, sur les points principaux que
je luy ay demandé, il ne peut rien faire. Il attend de nouvelles
instructions, et je suis persuadé que dans peu de jours tout sera
signé ou entièrement rompu.
(Orig. Dépôt de la guerre, 2461, n" 35.)
13. Torcy à Villars.
Versailles, 9 décembre 1713.
Le courrier que je vous renvoyé. Monsieur, sera bientost suivy
d'un autre qui vous portera une réponse précise à tous les points
de votre lettre du 5. M. le Prince Eugène paroist étonné que
vous demandiez plus que les plénipotentiaires du Roy n'auroient
demandé à Utrecht, mais je crois qu'il est encore plus estonnant
qu'après les événemens de la dernière campagne il offre moins
que la cour de Vienne n'offroit quand elle a rompu les confé-
APPENDICE. 369
rences. Si vous ne le persuadez pas, Monsieur, à Radstatt, il
deviendra peut-être plus docile la campagne prochaine ; l'Archi-
duc leroit bien de s'en éviter l'embaras, et aux Princes de l'Em-
pire la dépense et la ruyne. Je vous supplie de croire, etc.
(Orig. Arch. Vogiié.)
14. Villars à Voysin.
Rastatt, 14 décembre 1713.
En vérité, M., j'ay été ravy de trouver dans la petite lettre que
vous me faittes l'honneur de m'écrire que la mienne du 5 à Sa
Majesté vous réjouissoit fort : j'aurois été sans cela très consterné
de celle de M"" de Torcy, qui me paroit désaprouver entièrement
le plan de paix que j'avois envoyé. Quoy! Monsieur! parce que
l'Électeur croira s'ennuyer en Bavière l'on continuera la guerre !
La gloire du Roy est pleinement satisfaitte, par forcer l'Empire
et l'Archiduc à un rétablissement qui n'a pas d'exemple : on
rend tous ses États à un prince mis au ban de l'Empire, il retrouve
ses palais, ses meubles : il ne peut demander que dix mois de
tems de ses revenus, puisqu'il n'y a que ce terme-là entre l'ins-
truction et la publication du ban. Le tems que ce prince a été
hors de chez lui, le Roy luy a donné la moitié plus d'argent tous
les ans qu'il n'en auroit eu dans ses États, et il n'est pas content!
et nous nous mettrons au hasard de rompre une paix glorieuse,
utile, pour d'aussi petits intérests^ !
(Min. orig. Arch. Vogiié.)
15. Voysin à Villars.
Versailles, 22 décembre 1713.
J'espère, Monsieur, que vous aurés la gloire de conclure la paix
et je vous en félicite d'avance : vous voirés par les lettres de
M. le Mis de Torcy que le Roy vous en donne le pouvoir. Sa
Majesté auroit fort souhaitté obtenir quelque chose de plus pour
l'Électeur, c'est l'effect d'un sentiment de générosité pour un
Prince son allié, qui a toujours esté fidèle dans ses engagements,
mais il faut se contenter de ce qui est possible; la gloire est assez
grande de forcer, par la seule supériorité de ses armes, l'Empereur
et l'Empire à consentir à l'entier restablissement d'un Électeur
proscript par les formes ordinaires; chose dont il n'y avoit pas
1. La fin de cette lettre a été imprimée par nous dans Villars d'après
sa correspondance, t. II, p. 74.
IV 24
370 APPENDICE.
encore eu d'exemple. Quoy que le Prince Eugène agisse avec une
entière bonne foy et que ces mots, entier restablissement, ne
laissent aucun doutte, il est bon néanmoins, en dressant le traitté,
d'y faire attention; cette clause doit annéantir la principauté de
M. de Malboroug, et plusieurs autres dons que l'Empereur avoit
démembré de la Bavière. Je croy que vous fériés bien de prier
M. de Torcy de vous envoler un projet au net et en forme du traitté
de paix sur le pied des articles convenus, le Prince Eugène peut
en faire dresser un de son costé, c'est le moyen que s'il y a des
obmissions elles ne roulent pas sur vous.
Je croy que vous avés bien compris ce que je vous mandois par
mes lettres précédentes, que sur les ordres qui vous estoient adres-
sés vous ne laisserés pas de renvoier encore icy des courriers : quoy
que l'on se tienne ferme suivant les ordres que l'on a, on évite de
rompre. Le Prince Eugène n'a point esté fasché sûrement que vous
aies proposé le delay de sept ou huit jours pour attendre le retour
du courrier et vous voies bien que cela estoit nécessaire ; l'Élec-
teur de Bavière est venu icy et a fait tous ses efforts pour que le
Roy vous confirmast ses ordres précédents. Sa Majesté luy aparlé
avec bonté et amitié et ensuitte luy a fait déclarer par M. de
Torcy qu'il ne luy estoit pas possible de faire plus pour luy que
ce qui estoit stipulé de son entier restablissement, ny de continuer
la guerre sur la seule prétention de son dédomagement.
Votre courrier du 18 est arrivé hier au soir; la proposition de
céder au Roy le baillage de Germeissem en deçà de la Quaiche,
et touts les droits de l'Électeur palatin en deçà de cette mesme
rivière est très avantageuse. Cela termine bien des difficultés. Je
croy avoir eu l'honneur de vous marquer que la seule raison qui
avoit empesché d'en faire la demande formelle dans la négotiation
estoit la crainte de la trop prolonger parce qu'il y avoit plusieurs
princes de l'Empire intéressés, dont on disoit qu'il faut avoir le
consentement. Quoy que le baron d'Hundheim dise qu'il donne
cette proposition sans la participation du Prince Eugène, j'ay
peine à le croire. Il n'importe de quelle manière elle vienne pourvu
que nous en profitions, si, par une expression plus générale, les
bornes de l'Alsace estoient fixées à la Quaiche et qu'il fust dit que
la souveraineté appartiendroit au Roy sur tout ce qui est en deçà
vers Strasbourg, cela emporteroit aussi la souveraineté de quelques
terres qui sont à l'esvesque de Spire dont cet esvesque conserve-
roit seulement le domaine utile, et l'Électeur palatin céderoit au
Roy tout le domaine utile aussi bien que la souveraineté de ce qui
luy appartient. M. de la Houssayo est fort instruit de ce qui regarde
APPENDICE. 371
ces limites. Je n'ay pas cru devoir parler de la demande que \ous
avés dessein de faire jusqu'à ce que le courrier qui vous porte
l'ordre fust parti, mais, à premier jour, je ferai lecture au Roy de
cet article de vostre lettre pour prévenir Sa Majesté, et la veue
me paroist bonne. Si l'on ne vous envoie pas d'icy de projet de
traitté en forme et qu'il s'agisse de le rédiger, M. de la Houssaye
vous sera d'un grand secours, vous avés tout pouvoir, le Prince
Eugène paroist avoir envie de finir, ainsi rien ne doit plus arrester.
Il y a trois mois que je soustiens que l'ouverture de négotiation
sur laquelle vous travaillés estoit la meilleure de toutes celles qui
pouvoient se présenter, et je suis bien aise de ne m'eslre pas
trompé dans l'espérance que j'ay eu et que j'ay communiqué à
d'autres, d'un aussi heureux succès ; achevés vostre ouvrage. Mon-
sieur, cela ne diminue pas l'envie que l'on vous porte, mais vous
reviendrés chargé d'honneur, avec toutte la confiance et les agré-
ments de la part du maistre qui sera engagé à chercher les
moyens de répandre sur vous des grâces quand mesme vous ne
les deraanderiés pas ; à mon esgard, quoy que vous fassiés cesser
les principalles fonctions de ma charge, je vous applaudirai avec
tûutte la France, et serai toujours avec un attachement fort vif
et fort sincère, Monsieur, vostre très humble et très obéissant
serviteur.
16. ViUars à Voysin.
A Rastatt, ce 29 décembre 1713.
Je dois, Monsieur, vous rendre mille grâces de toutes les bon-
tés que je trouve dans la dernière lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué
à déterminer le Roy à passer une condition sans laquelle il n'y
avoit pas de paix; mais, en vérité, seroit-il possible qu'aucun bon
serviteur de Sa Majesté n'eût pas trouvé cette paix la plus glo-
rieuse qui ait jamais été.
Gomme je n'ay pas le tems d'écrire plus amplement à Sa
Majesté par l'impatience que j'ay de dépêcher ce courrier, et que
d'ordinaire mes dépêches sont composées de matières que je
ramasse d'avance sur les conversations que j'ay avec le Prince
Eugène, je fais joindre à cette lettre divers discours qu'il m'a tenus,
comme ils font voir à quel point cette paix est glorieuse, je vous
suplie. Monsieur, de vouloir bien les lire à Sa Majesté.
Vous verres par la lettre que j'ay l'honneur d'escrire à Sa
Majesté que l'article des Catalans arreste tout; il est certain que
par ma dépêche du 3 je l'avois marqué comme une condition sans
37â APPENDICE.
laquelle le Prince Eugène déclaroit qu'il ne pouvoit rien conclure.
Vous trouvères cy-joint un mémoire sur une conversation que
j'ay eu avec un envoyé de M. l'Électeur de Bavière. J'ay esté bien
aise de luy parler devant M. de la Houssaye, je viens de luy par-
ler encore, il envoyé tous les jours des courriers, m'a dit n'avoir
pas ordre de me communiquer ses commissions; je sçais par le
Prince Eugène qu'il promet aux ministres de l'Empereur les terres
qu'ils ont déjà en Bavière, et M. de la Houssaye est persuadé aussy
bien que moy que cet homme suspend la négotiation ; il part dans
ce moment pour se rendre auprès de l'Electeur.
J'auray l'honneur de vous dire encore, Monsieur, sur l'affaire
des Catalans, que vous pouvez scavoir parfaitement quels sont les
moyens du Roy d'Espagne pour les soumettre, si l'on en est assuré
et que l'on soit à peu de semaines près de les réduire, à la bonne
heure, mais, s'ils pouvoient se soutenir longtemps, peut-être con-
viendroit-il mesme au Roy d'Espagne d'accorder, par la sollicita-
tion du Roy, ce qu'il n'est pas asseuré d'obtenir par la force.
J'ay passé la journée entière à cette discussion, je le crois peiné
des ordres réitérés qu'il dit avoir de la cour de Vienne pour ne
pas abandonner ces gens-là.
Je vous supplie que je vous remette à la lettre de Sa Majesté;
nous commencions à dresser les articles lorsque nous en sommes
venus à celuy de ces Catalans et de Portolongone, je ne m'atten-
dois pas à estre arresté tout court sur cela, vous jugerés mieux
que personne si, tout le reste accordé, cet article peut rompre la
paix, vous verres aussy ce qui s'est passé sur le baillage de Guer-
mesheïm.
(Minute orig. Arch. Vogué.)
17. Villars à Voysin.
A Rastatt, ce 4 janvier 1714.
Je comte. Monsieur, de vous depescher un courrier avant la fin
du 6 de ce mois, le Prince Eugène m'a dit que Vienne et tout le
monde le croyoit party de Rastatt. Penterridter a montré à d'Hau-
teval des lettres du comte de Sinsendorff arrivées hier au soir qui
parlent de mesme, il m'a toujours dit qu'il ne s'estoit excusé sur
son retardement que parce qu'il me voyoit les dispositions de
finir : je puis vous asseurer qu'il a esté peiné des ordres qui l'ont
obligé à une demande dont il a connu luy-mesme toutes les diffi-
cultés. Enfin, Monsieur, il me disoit encore aujourd'huy : « Si nos
maîtres n'avoient pas voulu finir, ce n'estoit pas de nous dont ils
APPENDICE. 373
dévoient se servir et gens comme nous ne doivent pas rompre
pour des lanternes. » Le point du dédomagement n'auroit jamais
passé ; ce que le Prince Eugène a demandé en dernier lieu m'a
fait la plus vive peine, enfin le matin mesme j'avois demandé le
meilleur courrier de mes gens, contant que le jour de l'an le Roy
pourroit apprendre la paix certaine ; je vous assure, Monsieur,
que j'ay plus d'envie de vous la mander, que l'on ne peut en avoir
de l'apprendre. Je vois, Monsieur, par la dernière lettre que vous
me faites l'honneur de m'escrire que Sa Majesté a eu la bonté de
se relascher à cent mille écus sur ce qui a esté demandé à la ville
de Fribourg; M. de la Houssaye aura eu l'honneur de vous man-
der qu'une plus haute prétention n'auroit esté d'aucun effect par
l'impossibilité de la faire payer.
(Minute orig. Arch. Vogiié.)
]8. Villars à Voysin.
A. Rastatt, ce 7 janvier 1714.
J'ay parfaitement compris, Monsieur, qu'il étoit nécessaire que
vous fussiez instruit et j'en suis très convaincu depuis le com-
mencement de la négociation, je le suis aussy que si nous ne con-
cluons bientôt les obstacles augmenteront au lieu de diminuer :
je l'ay fait voir hier clairement au Prince Eugène, et il en est
persuadé : je croy que véritablement il désire la paix, mais il est
véritablement peiné sur les articles des Catalans et il est très pos-
sible qu'une pareille condition tienne fort au cœur de l'Archiduc
et de l'Archiduchesse, laquelle le Prince Eugène m'a dit être
demeurée seuUe et sans nulles troupes dans Barcelonne lorsque
l'on parloit de l'abandonner et il est très apparent que pour avoir
la liberté d'en sortir elle aura promis à ces révoltés tout ce qu'ils
luy auront demandé : cela est bien vraysemblable, et le Prince
Eugène m'a dit que cet article avoit pensé perdre Sinsendorff
auprès de l'Empereur parce qu'il avoit conseuty à la sortie des
troupes impérialles sans obtenir les privilèges : ils disent tous que
nos ambassadeurs l'ont promis à la paix généralle, que c'est de
cette paix généralle dont il est question présentement.
Je reçois, Monsieur, un mémoire de M"" de Sainte-Croix, M"" de
Torcy m'en avoit déjà envoyé un : j'en ay parlé au Prince Eugène
sérieusement, je vous avoiieray qu'il ne m'a pas répondu de même,
et, pour vous mettre au fait, vous savez que l'Empereur Joseph
donnoit fort aysément, ce jeune homme luy plût, il étoit même
chargé de tous les divertissemens publics, comme opéras, comé-
374 APPENDICE.
dies, peut-être de quelques particuliers; enfin, il a eu ce petit
billet signé que vous avez veu, lequel auroit peut-être eu son effect
si l'Empereur avoit vescu, encore eut-il fallu qu'aucun de ses
ministres n'eût eu la fermeté de luy dire que c'étoit payer un
peu cher les services de M'' de Sainte-Croix que de luy donner
une souveraineté de cent mille livres de rente au moins : il pou-
voit fort bien arriver aussi que ces ministres qui s'en sont fait
donner de pareilles n'osoient pas désapprouver, pour d'autres, les
libéralités qu'ils trouvoient très raisonnables dans leurs personnes;
mais ce qui ne vous paroîtra peut-être pas l'être infiniment, c'est
que, rebuté à la cour de Vienne, on s'addresse à celle de France
pour obliger l'archiduc à donner cent mille livres de rente, et même
plus, à ce que m'a dit le Prince Eugène; après cela M. de Sainte-
Croix apporte des facilités comme de prendre cette souveraineté
dans le pais de Luxembourg ou en Flandre. En vérité. Monsieur,
si vous trouvez ces facilités dans Sa Majesté à faire donner des
États, ne vaudroit-il pas mieux que ce fût à vous ou à moy qu'à
des étrangers?
Tout ceci. Monsieur, est bon pour vous et point pour M™e de
Mailly, car le beau sexe fait ordinairement consister la raison dans
la volonté, et je vous supplie de vouloir bien luy dire que je feray
tout de mon mieux,
(Minute orig. Arch. Vogué.)
19. Voysin à Villars.
Versailles, 8 janvier 1714.
Je tiens la conscience de l'Archiduc très bien déchargée, Mon-
sieur, et son honneur fort à couvert par la tentative que M. le
Prince Eugène a fait en faveur des Catalans. C'est une cérémo-
nie qu'il falloit remplir, et je n'ay jamais cru un instant que cela
fust sérieux; on se sert, comme vous sçavés, des traitres et des
rebels, mais, après en avoir tiré tout l'avantage que l'on peut, on
ne se fait pas un grand scrupule de les abandonner à leur mau-
vaise destinée ; les Catalans sortiront d'affaire mieux qu'ils ne
méritent, et surtout si la cour de Vienne se sert de la voie de
M« des Ursins; c'est la meilleure et la plus sûre pour y réussir.
Les plus grands privilèges de ces Catalans leur ont esté accordés
par le Roy d'Espagne régnant; ceux-là vont presque jusqu'à l'in-
dépendance. Sa Majesté Catholique s'est si mal trouvé de les leur
avoir accordé que l'on ne peut guère luy proposer de les laisser
dans cet estât à l'égard de leurs privilèges antérieurs. Si M° des
APPENDICE. 375
Ursins en faisoit son affaire, je croy qu'il ne iuy seroit pas impos-
sible d'en obtenir la conservation pourvu qu'elle vît sa souverain-
neté bien establie; l'intérest de la France est assés que les Cata-
lans demeurent dans le mesme estât où ils ont toujours esté. Il
peut venir des temps où les deux couronnes ne seront pas dans
une parfaite union, mais, quelques efforts que le Roy fasse à l'égard
du Roy d'Espagne, il ne faut pas compter qu'il y ait aucun crédit
pour la conservation des privilèges des Catalans.
La condition de retirer les trouppes de Sa Majesté de la Cata-
logne ne peut jamais estre admise; les rebels ont déclaré la guerre
à Sa Majesté, mais, quand ils n'auroient pas eu cette insolence,
retirer les trouppes françoises auroit l'air d'abandonner le Roy
d'Espagne et d'y estre forcé par l'Arcbiduc; rien ne seroit plus
contre l'honneur de Sa Majesté et le Roy d'Espagne auroit grand
tort de s'en plaindre, le traité d'évacuation de la Catalogne fait
dans le temps que tous les allies estoient unis ne porte rien de
semblable ; ainsi il ne faut pas penser que cela puisse estre.
La bonne opinion que j'ay de vostre négotiation et l'espérance
de la conclusion d'un traitté de paix ne m'empeschent pas d'agir
et de prendre touttes les mesures sur le pied de la continuation
de la guerre; je parle et j'escris continuellement dans cet esprit
aux officiers afûn qu'ils ne se relaschent pas et qu'ils fassent au
contraire comme si nous estions dans une première année de
guerre. Ce que le Roy fait refformer ne servira qu'à rendre les
troupes d'armée plus complettes ; vous avés sceu que M. le che-
valier d'Asfeld a fait enlever un poste que les ennemis vouloient
establir à Neustat. Cette expédition a parfaitement réussi.
(Orig. autogr. Arch. Vogué.)
20. Villars à Voijsin.
A Rastadt, le 14 janvier 1714.
Ce n'est pas une matière. M"", où l'on aille bien vite que celle de
la rédaction d'un traitté. J'espère que S. Mté sera satisfaitte de
celuy que j'ay l'honneur de Iuy envoyer, et, suivant vos bons con-
seils, j'ay été ravy que tous les articles pussent être examinés avant
que d'estre signés. Après cela, M"", soyez persuadé qu'il n'y a pas
une expression qui n'ait esté bien pesée et examinée. Je prens
volontiers conseil; je me suis servy de celuy de M. de laHoussaye
et s'il se trouve quelque terme que S. M. eût pu désirer autre, et
qui eût été plus directement conforme à ses intentions, ce n'a pas
376 APPEPTOICE.
esté manque d'une attention très vive de ma part si on ne les a
pas employés.
Le comte Du Bourg pourra vous dire que Hoglindorfï qui est
l'homme de confiance du P^e Eugène et le premier secrétaire Pen-
terridter luy ont dit, que si le Prince Eugène avoit eu à régler ce
traitté avec tout autre, il auroit tout rompu il y a plus d'un mois
Il est certain qu'il y a plus d'amitié entre le P^e Eugène et moy
que l'on ne pouvoit l'imaginer entre gens de mesme mestier. Une
sorte d'envie et la plus dangereuse, qui est celle de cour, ne peut
y estre meslée et n'empesche pas que de certains sentiments ne
produisent un effet assés naturel.
Enfin, M*", voilà l'ouvrage bien avancé. Je vous supplie que l'on
n'oublie pas de m'envoyer les pleins pouvoirs du grand sceau, et je
suis estonné qu'ils ne m'ayent pas encore esté envoyés, puisque
j'ay mandé que tous ceux que l'on avoit désiré de la cour de Vienne
sont arrivés il y a longtemps.
Vous trouvères cy joint ce que j'ay l'honneur de mander à
Sa Mté. Je voudrois bien que mon courrier put partir aujourd'huy
et je ne doutte pas que Sa M^é ne l'attende avec impatience. J'ay
lieu de croire que celuy cy sera le pénultième, et que le premier
ensuite vous portera la paix bien signée.
J'ay esté très aise de voir les bruits de guerre se reprendre à la
cour et à Paris; vous pouvés conter. M"", que tout ce qui se dit à
Versailles arrive très promptement icy, et, à la grande honte de
nostre poste, les lettres qui passent par la Haye arrivent aussitost
icy que celles que je reçois par la Comtée.
Je vois. M"", que vous comprenés par merveille que l'intérest du
Roy seroit que les Catalans ne fussent ny soumis ny accablés, et
je trouve dans vostre raisonnement sur cela la véritable solidité.
J'attendray avec impatience le retour de mon courrier, et je vous
avoue que ces derniers trois jours sont d'une grande fatigue. M. le
Pce Eugène et moy, et nos deux premiers secrétaires en sont si las,
que, si un tiers venoit présentement disputer contre nous deux, la
victoire luy seroit peu disputée.
Je vous supplie que je reçoive des décisions sur ce peu d'articles,
et en un mot la liberté entière, car il n'est plus question de ren-
voyer de nouveaux courriers.
(Orig. Dépôt de la guerre, vol. 2506, n» 109.)
APPENDICE. 377
21. Villars à Voysin.
A Rastadt, le 21 janvier 1714.
Je viens de gagner, Monsieur, la dernière bataille, et en vérité
un peu contre mes espérances. Le P^e Eugène m'a juré qu'il s'es-
toit exposé à desplaire à l'Empereur et que tout autre que luy
n'auroit pas bazardé ce qu'il a fait. Ceux qui le connoissent vous
diront, M"", que son caractère n'est rien moins que la dissimulation.
Je ne puis trop me louer de la manière dont il a toujours traitté
avec moy. J'ose me flatter que S. M. sera plainement satisfaitte.
Je vous supplie, si sur mes articles envoyés il y avoit quelques
difficultés, qu'au moins par le retour de ce courrier elles soient
levées. Vous verres que le P^e Eugène s'est entièrement rendu sur
les Catalans, et lorsqu'il ne demande plus que le Roy retire ses
troupes, mais seulement que l'Empereur puisse envoyer des secours
d'bommes, de vivres et d'argent, et sans stipuler que le Roy ne
s'y opposera pas, on ne peut guère refuser à l'Empereur ce léger
desempenno, pour me servir d'un terme espagnol, pour des peuples
qui se sont sacrifiés pour luy. J'espère que Mad« de Maintenon
sera contente et je vous avoue, M'', que je le seray parfaittement
quand j'auray signé la tranquillité du Royaume : le serés vous de
moy et de vous puisque vous avés soutenu que la paix ne se feroit
qu'icy? Je vous asseure que le P^e Eugène a dit plusieurs fois
qu'elle ne seroit jamais conclue entre d'autres, lesquels auroient
beaucoup moins tiré de luy.
J'ay l'bonneur de vous supplier encore, M', si, sur les articles
envoyés, le Roy, arresté par la difficulté des Catalans, n'avoit pas
donné des ordres précis sur le reste, de vouloir bien que je les
reçoive par le courrier que je vous demande immédiatement après
l'arrivée de celluy cy.
(Orig. Dépôt de la guerre, vol. 2506, n" 118.)
22. Voysin à Villars.
Versailles, le 22 janvier 1714.
Vous estes bien esloigné de compte, M'; le projet que vous avés
envoie a esté veu au Conseil : il y a certainement bien des articles
qui ne peuvent passer comme ils sont. M. de Torcy vous envoie
par le retour de vostre courier un mémoire assés ample d'observa-
tions. Vous savés tout ce qui se peut dire sur l'article des Cata-
lans, celuy qui regarde l'Italie et Portolongone est encore pire ; rien
ne seroit plus déshonorant pour le Roy que de voir attaquer une
378 APPENDICE.
place du Roy d'Espagne et se lier les mains pour ne pouvoir le
secourir. Vous levés sans nécessité l'obstacle que l'Archiduc trouve
dans le traitté de neutralité d'Italie, et l'Archiduc prend avec le
Roy le titre de Roy Catholique sans qu'en aucun endroit il soit
fait mention du Roy d'Espagne. On ne peut pas proposer de retirer
les trouppes du Palatinat que le Roy ne soit sûr de la paix avec
l'Empereur par la ratification du traitté à faire avec les Estats de
l'Empire. Les contributions et autres impositions ne peuvent aussi
cesser que de ce mesme jour ; cela n'a jamais esté demandé ny
accordé autrement dans tous les traittés de paix. Vous pouvés voir
ceux d'Utrecht qui sont les derniers. J'ay toujours compris qu'il
estoit nécessaire que M. de Torcy fist icy un projet de traitté tel
que le Roy veut bien qu'il soit signé, de mesme que M. le Prince
Eugène a fait dresser de son costé le projet qu'il vous a remis.
Vous recevrés ce projet au premier jour; c'est vostre sûreté et
descharge. Les articles dont vous estes convenu pour les places
d'Alsace que le Roy doit garder ou rendre, et pour ce qui regarde
les Électeurs, y seront nettement expliqués. On connoistra bientost
si l'Archiduc veut la paix. Je croy beaucoup plus la continuation
de la guerre et il faut s'y bien préparer. Vous pouvés commencer
à faire vos projets pour la campagne prochaine.
Il me vient une idée : supposés que vos conférences se rompent :
le Prince Eugène retournera diligemment à Vienne : les lignes
d'Ételingue ne sont gardées cet hiver que par de foibles détache-
ments des trouppes des Cercles, il yen a très peu de l'Empereur.
Il seroit facile de rassembler, en très peu de tems, bon nombre de
trouppes de celles qui sont sous le commandement de M. le comte
du Bourg ou sous celuy de M. le comte de Broglio, et, en faisant
semblant de vous arester quelques jours à Strasbourg pour venir
icy, vous pourrés peut-estre faire attaquer et surprendre ces lignes
mal gardées par de mauvaises trouppes. Le pain seroit voiture par
batteaux : il y a à Strasbourg 200 chevaux d'artillerie pour mener
quelques pièces de canon, le reste des munitions seroit porté par
des charriots du pais. On pourroit en mesme temps faire paroistre
un petit corps du costé de Mayance et Coblentz et un autre vers
les montagnes qui vont à Filingue. Cette expédition, si elle réus-
sissoit, vous ouvriroit Ain beau pais pour la campagne prochainne
et vous feroit plus d'honneur qu'une bataille gaignée, sans qu'il
vous en coutast peut-estre beaucoup. Je scay bien que vous avés
un passage dans l'Empire par Fribourg, mais vous en connoissés
aussi touttes les difficultés pour les voitures, et, quand mesme
celuy par Philisbourg ne seroit pas le meilleur et le plus com-
APPENDICE. 379
mode, il est certain que si vous aviés les deux, il ne seroit pas
possible aux ennemis de les guarantir et deffendre touts deux
également. M. de Gontades se trouve encore heureusement avec
vous ; le moment de la rupture des conférences, si elles se rompent,
sera celuy où vous trouvères les ennemis moins précautionés, et
que je croy qu'il ne faudroit pas perdre ; les trouppes, encouragées
par vostre présence, ne trouveroient pas la besogne difficile et
l'expédition dureroit si peu que ce ne seroit pas une grande
fatigue. Ces lignes seroient bientost rasées si vous en estiés le
maistre.
(Minute aulogr. Dépôt de la guerre, 2472, fol. 330.)
23. Villars à Voysin.
Au chasteau de Rastadt, ce 28 janvier 1714.
Je vois. M"", par la lettre que vous me faittes l'honneur de
m'écrire, que vous ne contés plus sur la paix et le principal article
de rupture est Portolongone. Il paroît, par les observations de
M. de Torcy, que cet article pouvoit s'accommoder par la princi-
pauté de Mad'' des Ursins : donc, M"", si la guerre continue dans
l'Europe, ce sera l'intérest de Mad« des Ursins qui en sera la pre-
mière cause.
Je respecte les observations, mais je ne croiray jamais qu'il soit
bien important de mettre quelque fois sur les restitutions, tantôt
au Roy, tantôt à la France, que l'on ne doit pas dire reconnoître
l'Électeur d'Hanover, mais le duc d'Hanover pour Électeur. Enfin,
M"", il y ahien des choses de cette force-là; et en un mot quand
on veut donner des leçons à un homme comme raoy à la teste des
armées de France depuis douze ans, je crois mériter des circons-
pections, surtout dans les bagatelles.
Je vous diray, M'', que je trouve par la suitte ce que j'ay préveu,
c'est que le Roy et vous rendriez M»" de Torcy mon ennemy mor-
tel, et j'avoue qu'en sa place je serois vivement touché de voir que
vos courriers m'apportent toutes les dépèches, que tous les miens
vont descendre chez vous, d'autant plus que depuis la fin de la
campagne, il n'est, question que des négociations, ^'ous m'avez
défendu de m'éclaircir avec luy sur des ordres du Roy envoyés
par vous, contraires à des ordres de Sa Majesté envoyés par luy.
Qu'arrive-t-il de tout cela ? c'est que j'en suis la victime, et que je
reçois mille dégoûts dans une négociation, suitte de la campagne
la plus glorieuse qu'ayent fait les armées du Roy, et lorsque tout
380 APPENDICE.
le monde me croit chargé de la plus importante commission de
l'Europe ; je vous observe, M"", que je ne l'ay point du tout désirée
et que ce que je souhaittois le plus étoit d'aller de Fribourg à la
cour.
J'ay communiqué à M. de la Houssaye tout ce que vous me
faittes l'honneur de me mander sur le renouvellement de la guerre ;
ny luy ny moy ne trouvons pas l'entreprise possible présentement
par une infinité de raisons; mais j'y en ajouteray une, c'est que
forcer des lignes, quand même cela se pourroit, lorsque l'on ne
peut agir au delà ny y séjourner long tems, est absolument inutile,
et il en arriveroit la même chose que de cette assemblée et marche
de troupes il y a trois ans pour forcer les lignes de la DeuUe et
combler cette rivière et l'Escarpe : les ennemis y revinrent et
rétablirent en huit jours ce que l'on avoit détruit en quatre.
Ainsy donc, M', vous me permettrez de vous prier de trouver
bon que, le Prince Eugène partant, je parte en même temps
pour la cour, ayant grande impatience d'avoir l'honneur de vous
revoir et de vous assurer moy-mesme que je suis, etc.
P. S. M' de la Houssaye et M. de Contades, gens de bon esprit
qui voyent comme moy tout prest à se rompre, me conseillent de
vous dépêcher ce courrier, et j'y consens d'autant plus volontiers
que j'ay trouvé dans plusieurs de vos lettres que vous aviez tou-
jours soutenu que la paix se conclueroit icy plutôt qu'ailleurs;
peut-estre que le dessein de plusieurs est que cela n'arrive pas.
Ces MM. savent comme moy par diverses raisons que si la paix
ne se fait pas à présent vous ferez la campagne, et peut-estre la
paix deviendra- 1- elle impossible, à tel point que nous ne la
reverrons de dix ans. Les mesures sont : presser à se prendre avec
les plus puissans princes de l'Empire pour la continuation de la
guerre aux dépens des États du Roy de Suède et de ceux des
Électeurs de Cologne et de Bavière; les trois plus puissans Élec-
teurs, et les plus éloignés de nos opérations, espèrent à ces partages.
Si cette partie est liée et que la reine d'Angleterre, que l'on dit à
l'extrémité, vint à manquer et que les Wigts prennent le dessus
nous nous retrouverons peut-estre dans l'horrible guerre dont
nous sortons et de laquelle les bons ordres du Roy, vos sages pré-
cautions et ma conduitte dans les armées nous ont tiré. En vérité,
M"", je ne puis m'empêcher d'avoir l'honneur de vous dire que mes
réflexions sur les guerres que j'ay faittes ne me rendent pas assez
docile sur les leçons des observations.
Peut-être, M', que l'on veut la guerre en France au lieu de la
APPENDICE. 381
paix qai m'avoit paru si désirable. Si cela est, on donne beau jeu
au caractère opiniâtre de l'Archiduc.
(Orig. Dépôt de la guerre, 2506, n° 125.)
24. Villars à Voysin.
A Rastadt, le 6' février 1714.
Si vous vouUés la paix, M"", elle est faitte, et je ne balanceray
pas à vous dire que je l'aurois signée, sans les raisons que vous
en trouvères dans la lettre de Sa Majesté ; je vous supplie de croire
que, si vous la manques présentement, vous ferés non seulement
cette campagne, mais peut-estre plusieurs autres ; et pourquoy ne
finiroit-on pas ? Le Prince Eugène ayant passé tout ce que nous
désirons, et la tranquillité de l'Italie si bien establie, stipulée,
promise, au point que l'Empereur ne peut la troubler en façon du
monde, que le Roy ne soit libre de la soutenir, et ce seroit une
conduitte bien habille à l'Empereur de se séparer de l'Empire pour
renouveller la guerre. En vérité, les raisonnements que quelques
personnes m'ont fait là-dessus sont si éloignés de vraysemblance
qu'ils ne méritent pas que l'on y réponde.
Au reste, M', je supplieray S. M. de vouloir bien que je luy
redise les observations qui m'ont esté envoyées ; la pluspart, en
vérité, ne sont que pour persuader au Roy que je suis un très mal
habille homme, et je vois bien que quelques-uns de ceux qui y
ont travaillé disent que M" les généraux d'armée s'en tiennent à
leur guerre et ne se meslent pas des traittés ; ils n'y entendent
rien ; en vérité celuy-cy ne ressemblera pourtant guerre à ceux de
Gertrudemberg. Je vous avoiie, M»", que je suis vivement piqué
que l'on ait pu dire que j'avois consenty à des propositions plus
honteuses, et si Sa M'é n'a pas la bonté d'imposer silence à de
pareilles impostures, il n'y a point d'homme de bien qui ne soit
au désespoir : pour moy j'en suis outré, bien que ces fripons,
menteurs, impudents soient bien confondus par ce qui va estre
publié. Car j'ay l'honneur de vous dire que les articles que j 'en-
voyé au Roy sont connus de ce qu'il y a de gens principaux auprès
du Prince Eugène, lesquels s'escrient que si on ne veut pas la paix
après les conditions offertes, il faut s'attendre à n'en voir plus que
par l'abattement d'un des partis, et je vous supplie de ne point
conter que nous l'ayons par l'Angleterre ny par la Hollande ; ces
deux puissances ne seront pas fâchées de nous voir continuer.
Je vous répette que sur les observations, M', on m'a un peu
traitté en écolier, mais je vous aurois esté bien obligé de dire au
382i APPENDICE.
moins à la mareschalle de Villars que je ne suis pas aussy extra-
vagant que l'on a voulu le publier.
Je dois, M', vous expliquer et vous supplier d'avoir grande
attention que j'ay donné ma parolle d'honneur au Prince Eugène
de lui mander véritablement, si dans les premiers ordres que j'at-
tens de S. M. sur les articles que je luy envoyé présentement (et
dont on ne scauroit avoir le temps de vous envoyer copie), si,
dis-je, sur lesdits articles, Sa Majesté ordonneroit quelque chan-
gement essentiel, auquel cas tout est rompu ; il ne reviendra plus.
S'il n'y avoit que quelque difficulté sur la forme, elle n'arreste-
roit pas.
(Orig. Dépôt de la guerre, 2506, n» 138.)
25. Villars à Voysin.
A Strasbourg, le 8« février 1714.
Je vous rens mille grâces, M"", de l'explication que vous voullés
bien me donner sur le cérémonial avec M'' l'Électeur de Tresves.
Je suis résolu, comme vous me faites l'honneur de me le conseil-
ler, d'attendre la première lettre pour luy répondre et en atten-
dant faire connoistre, si l'occasion s'en présente, ce qui a suspendu
sa réponse.
Me voicy. M"", dans la bonne ville de Strasbourg où je vas un
peu courir le bal et la comédie et me divertir, car après un peu
de chagrin que l'on m'a donné très injustement, je sçay secouer
parfaittement bien toutes ces malignités de cour que vous aurés
trouvé peu fondées si vous avés lu mes instructions. Je scais bien
que je ne m'en suis écarté en rien, et si je les avois suivies à la
lettre en dernier lieu, j'aurois signé. J'ay pris conseil, et il a été
que si le Prince Eugène m'avoit pressé de rompre ou de signer,
je ne pouvois m'empêcher du dernier; je suis convaincu que j'au-
rois fort bien fait pour le bien de l'Estat et que vous n'aurés
jamais de paix si avantageuse, à moins que l'Empereur n'ait la
corde au col; c'est le terme du Prince Eugène, lequel a bien juré
que jamais on ne l'attrapera à se charger de faire de paix, ny moy
non plus, sur ma foy. Que Mi's les ministres viennent y travailler
eux-mesraes.
J'attends les ordres du Roy avec impatience, car, malgré les
plaisirs de Strasbourg, je voudrois fort estre dans ma maison; il
est temps de se tenir un peu en repos ; le Prince Eugène me
disoit : « au moins si la paix ne se fait pas, ce congrès ne coustera
pas grand argent à nos maîtres. » Il dit que celuy d'Utrecht a
APPENDICE. 383
coûté deux cents mille écus à l'Empereur pour ses ambassadeurs.
Le maréchal d'Uxelles a eu 180 mille francs pour son ambassade
d'Utrecht quoyqu'il ait porté le deuil de sa mère 15 mois pour la
grande affection qu'il luy avoit toujours porté. Je ne vous diray
pas ce qu'il m'en a cousté pour mon séjour de Rastadt.
(Orig. Dépôt de la guerre, 2506, n" 141.)
26. Gally au président Cholier.
A Bade, le 10 septembre 1714.
M. le Pce Eugène et M. le M»! de Villars sont arrivés icy le 5,
après midy, et dès le mesme jour ces deux chefs de l'ambassade
se rendirent les visittes et avec une grande démonstration de l'ami-
tié qui est entre ces généraux. Ils ont signé le 7, à 11 heures du
matin, la paix généralle et doivent repartir dans 4 ou 5 jours pour
retourner tous deux auprès de leurs maîtres; ils doivent avoir
encore quelques conférences sur les affaires des particuliers, celles
du Roy, de l'Empereur et de l'Empire étant heureusement termi-
nées, à la satisfaction plus généralle et plus entière qu'elle n'a
paru jusques à présent dans aucune paix.
M. le Pce Eugène est arrivé, comme M' le Mai de Villars, avec
peu de suitte. Ils mangent tous les jours ensemble chés les ambas-
sadeurs ; ceux du Roy font une dépense magnifique et surprenante.
Je n'ay que le temps de vous envoyer ces nouvelles, M»", et de
vous dire que Mgr le M*' a reçu toutes vos lettres. J'y joins une
médaille ' frappée pour Mgr le M»! et M"" le P<:e de Savoye, persuadé
que vous serés bien aise de la recevoir. Il y en a encore d'autres,
mais je n'ay pu encore les avoir.
(Orig. autogr. Archives du comte de Cibeins.)
1. Nous avons donné la reproduction de cette médaille dans notre Vil-
lars, etc., t. II.
384 APPENDICE.
n.
Les lettres écrites ou reçues par Villars de 1714 à 1734 n'ont pas été
conservées en aussi grand nombre que celles des années précédentes.
Nous ne connaissons que la correspondance de Villars avec le prince
Eugène publiée par nous [Villars, etc., t. II), celle de Villars et de l'in-
tendant de Provence Lebret, dont nous donnerons quelques extraits dans
le prochain volume et qui vient de fournir à M. Babeau la matière d'un
intéressant travail (Babeau, le Maréchal de Villars, gouverneur de Pro-
vence, Paris, 1892), la correspondance militaire de Villars pendant sa der-
nière campagne, qui a été presque entièrement publiée par le général Pajol
{les Guerres sous Louis XV, I, 341 et suiv.) et enfin quelques lettres
éparses dans diverses collections. Nous empruntons à cette dernière source
les quelques lettres qui suivent.
27. Fénelon à Villars.
A Cambray, ce 23 mars 1714.
"Vous venez, Monsieur, de finir le plus grand ouvrage de notre
siècle. Il fut commencé par les armes à Denain, et il a été achevé
par une très heureuse négociation à Rastadt. J'avois toujours cru
que vous seriez beaucoup plus touché de la réputation méritée
en procurant le repos de l'Europe, que de celle qui dépend du sort
des armes et qui fait tant souffrir les peuples. Nos ennemis, aprez
nous avoir refusé la paix, ont été réduits à nous la demander.
Toutes les nations sont en respect. La gloire des armes du Roi
éclatte. On voit sa sincère modération. Il ne nous reste qu'à faire
des vœux pour que sa longue vie affermisse cette heureuse paix
et qu'elle nous en fasse goûter longtemps les fruits. Je ne suis pas
seulement sensible au bonheur de la France, je le suis aussi à
l'honneur infini qui vous en revient et qui passera à toute la pos-
térité ! On ne peut avoir plus de joie que je n'en ai des nouvelles
marques d'estime que le Roi vous a données, en votre personne
et en celle de M"- votre fils. Enfin, je me représente avec un vrai
plaisir les applaudissements que je sai que vous avez reçu de
toute la ville de Paris. J'en jouis de loin par l'intérest très vif
que j'y prends. Mais, quelque reconnaissance que je conserve pour
toutes les bontés dont vous m'avez comblé en ce pays, je ne puis
plus désirer d'avoir l'honneur de vous y revoir, et ce seroit souhait-
ter la destruction de votre plus bel ouvrage. Je me borne à vous
I
APPENDICE. 385
demander la continuation de votre bienveillance et de vous assu-
rer du zèle inviolable avec lequel vous sera dévoué le reste de sa
vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Fr. Ar. duc de Cambra y.
Je n'ose, Monsieur, importuner mad. la mareschalle par un
compliment, puis-je espérer que vous lui montrerez icy les marques
de ma joye et de mon respect.
(Original. Communiqué par M. le vicomte de Grouchy.)
28. Villars au vicomte de Trelans.
A Paris, le 24 septembre 1715.
Je veux me flatter, Monsieur, que vous ne serez pas fasché
d'aprendre que, par les bontez de S. A. R^^, le Roy m'a fait l'hon-
neur de me nommer président du conseil de guerre. Cette place,
qui me donnera les moyens de rendre tesmoignage des services de
tout ce qui est employé dans la guerre, redoublera ma vivacité
pour leur estre utile.
Nous avons le bonheur de voir à la teste du Royaume un régent
plus illustre encore par ses grandes actions que par sa naissance,
et qui, connoissant par luy mesme les divers mérites des officiers,
joint à un esprit droit et juste toute la bonté que l'on peut désirer
à un grand prince.
Pour moy, je regarderay comme un de mes premiers devoirs
une extrême aplication à faire que les troupes soyent bien payées ;
vous pouvez les asseurer que S. A. Royale n'oublie rien pour cela
et nous avons tous lieu de croire que par une très sage prévoyance
elle mettra un ordre parfait à toutes choses ; et, bien que l'atten-
tion de S. A. R. laisse peu de mérite à ceux qui ont l'honneur
d'exécuter ses ordres, je veux espérer que ces vaillans hommes
que j'ay veu souffrir avec tant de courage les plus dures extrémitez
causées par le manque d'argent et de pain, jetter mesme celuy
qu'ils venoient de prendre, aprez en avoir manqué deux jours,
pour courir plus légèrement au combat; j'espère, dis-je, que ces
mêmes hommes donneroient s'il estoit nécessaire des marques de
leur respect pour S. A. Royale, de leur confiance dans ses paroles,
de l'amitié qu'ils m'ont toujours marquée et de leur fermeté à
souffrir patiemment quelques jours, bien que je suis très persuadé
qu'il n'arrivera aucun retardement. Je vous prie de leur dire que
j'ay lieu de croire que les payemens seront réguliers, mais ils
tromperoient bien ce que j'attends de leur vertu et ce que je leur
IV 25
386 APPENDICE.
ay veu faire s'ils raarquoient la moindre impatience. Je vous prie
de vouloir bien m'informer de tout ce que vous croirez convenable
au bien du service.
(Original communiqué par M. Gautiiier. Arch. du Doubs.)
29. Le duc de Saint-Simon à Villars.
Ce 19 aoust 1716.
S. A. R. m'a fait la grâce, Monsieur, de m'accorder la croix de
S* Louis pour le gouverneur de mes enfants que je désirois fort;
je joins icy son placet avec le bon de la main de S. A. R., je me
flatte que vous me ferés la grâce de vous souvenir de le faire expé-
dier et recevoir la première fois qu'on en fera.
En voicy un autre du sieur de Berge, manchot, et en outre fort
blessé, par dessus très pauvre, qui a besoin des eaux, et peut estre
davantage de quoy y aller; il a esté page de feu M'" de Lorge, je
vous seray très obligé si vous pouvés luy accorder cette grâce.
Le 3^ placet est pour un homme en qui je m'intéresse extrê-
mement, à cause de son frère qui m'est très attaché et que mon
père a fait aide major de Blaye, il y a bien des années. Si cela
est possible, je recevray votre bonté là dessus comme faitte à moi
même.
J'avois dessein de vous rendre compte hier de ces trois choses,
et d'autres encore d'une autre espèce dont nous nous sommes
entretenus et sur laquelle je voy avec un grand plaisir vostre sen-
timent estre celuy de tout ce qui mérite d'estre compté parmi
nous, si à quelqu'heure vous estiés moins assiégé qu'à l'ord^,
Mr de la Force ou moy vous en dirions davantage.
Je suis. Monsieur, plus parfaitement que je ne vous le puis dire,
votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Saint-Simon.
(Original. Communiqué par M. le vicomte de Grouchy.)
TABLE
DU QUATRIÈME VOLUME.
Sommaires.
1713 (suite).
Ouverture des conférences de Rastadt, 1. Villars et le prince
Eugène s'installent dans le château, 2. Premiers entretiens, 4.
Discussions au sujet de la princesse des Ursins, 5. Villars con-
seille à Louis XIV de se contenter de Landau fortifié, des fron-
tières de la paix de Ryswick et du rétablissement des électeurs
de Cologne et de Bavière, 7-M. Il prie M^^ de Maintenon de
demander pour lui l'épée de connétable, 12. Nouvelles proposi-
tions du roi; le prince Eugène menace de rompre, 13. Lettre
indignée de Villars à Voysin, 14. Le roi n'insiste pas, 15. Récla-
mation de la duchesse d'Elbœuf, du duc de Saint-Pierre et du
marquis de Sainte-Croix, 16. Négociations secrètes de l'électeur
de Bavière avec le prince Eugène, 17.
1714.
Discussions au sujet des privilèges des Catalans et de la princesse
des Ursins, 19, 20. Les plénipotentiaires envoient un avant-pro-
jet à leurs cours, 21, 22. Les électeurs remercient Villars de ce
qu'il a obtenu pour eux, 23. L'avant-projet n'est pas agréé par
le roi ; Villars impute à la rivalité de Torcy et de Voysin les
difficultés qu'il éprouve, 24. Il s'en plaint à eux et à M™^ de
Maintenon, 26. Mission suprême de Contades auprès du roi;
Villars se retire à Strasbourg et Eugène à Stuttgard, 27. Eugène,
sur le rapport de Contades, consent à revenir, 28, 29. Mort de
la reine d'Espagne (3 mars), 30. Signature du traité définitif
(7 mars), 31. Entrevue de Villars et du duc de Lorraine, 32.
Villars à la cour, 32. Ouverture des conférences de Bade pour
la paix générale, 33. Mort de la reine Anne d'Angleterre, 34.
Villars et le prince Eugène se rendent à Bade, 34. Difficulté
d'étiquette à l'occasion du titre de celsissimus, 35. Conférences
388 TABLE.
confidentielles entre Villars et Eugène sur la politique générale
de l'Europe, 36-39. Lettre de Villars à M^e de Maintenon, 40.
Signature du traité de Bade; Villars retourne à la cour, 41. Il
reçoit la Toison d'Or, 43. Mort du duc de Berry et du duc de
Beauvilliers, 44. Animosité de Villars contre Villeroy, 45. Il
est reçu par le roi, qui lui fait l'accueil le plus amical, mais ne
lui donne pas l'entrée au conseil, 46. Dépit de Villars, 47.
1715.
Grise financière en Provence; Villars nomme la commission char-
gée d'y remédier, 48. Le roi lui donne un logement à Versailles,
49. Villars suit la cour à Marly, 49. Il est élu par l'Académie
française, 50. Il consulte le roi, qui ne lui permet pas de rappe-
ler l'entretien suprême de 1712, 51. Son discours de réception,
52. Mission du cardinal del Giudice à la cour, 54. Inquiétudes
que donne la santé du roi, 55. Villars part pour Barèges, 56. Il
est rappelé en route par la mort du président de Maisons, 58.
La maladie du roi s'aggrave, 59. Il s'entretient avec Villars, 60.
Derniers moments du roi, 61. Intrigues qui suivent sa mort;
dispute entre les Pairs et le parlement; affaire du bonnet, 62-64.
Le cardinal de Noailles revient à la cour, 65. Réunion du par-
lement, 66. Testament de Louis XIV, 66-73. Le duc d'Orléans
le fait modifier par le parlement, 74. Création des divers con-
seils, 74. Villars président de celui de la guerre, 75. Leurs pre-
mières séances, 76.
1716.
Villars part pour son gouvernement de Provence, 78. Il traverse
Avignon, 79. Il réunit les États à Lambesc, 80. Magnifiques
réceptions à Aix, 81 ; à Marseille, 83. Assemblées des commis-
saires, 84. Villars fait une tournée en Provence; petites querelles
religieuses, 85. Fêtes à Marseille, 86. Villars approuve le projet
de canal d'Arles à la mer, 87. Il s'arrête à Nîmes, 88. Il visite
à Avignon le prétendant d'Angleterre, 89-90. Il revient à la cour,
91. Réforme dans les gardes du corps, 92. Influence naissante
de l'abbé Dubois, 93. Mort de Voysin, 93. Intrigues de Law,
94. Le duc de Noailles fait établir de nouveaux impôts, 95. Dis-
grâce du duc de Noailles et de Daguesseau, 96. D'Argenson est
nommé garde des sceaux, 96.
1717.
Les Espagnols s'emparent de la Sardaigne, 97. Mémoire sur un
projet de quadruple alliance entre la France, l'empereur, l'An-
i
TABLE. 389
gleterre et l'Espagne, 97-101. Entretien de Villars et du régent
sur le changement des alliances, 10:2. Conversations secrètes du
régent avec les envoyés d'Angleterre, 103. Discussion et signa-
ture du traité, 104, 105. Dissensions au Conseil de la guerre,
106. Viilars lit un mémoire sur la destruction des étapes, 107.
Il a quelques difficultés avec M. le Duc, 108, 109. Il demande
à se retirer, 110. Il donne des conseils au régent, 111.
1718.
Intrigues du duc et de la duchesse du Maine, 112. Le régent fait
retirer son rang au duc du Maine dans un lit de justice du
16 août, 113-115. Viilars lui en exprime ses regrets, 116. Menées
de l'ambassadeur d'Espagne Cellamare, 117. Le régent supprime
les conseils, sauf celui des finances et celui de la marine, 118.
Conversation de Viilars avec Cellamare, 119. Arrestation de
Cellamare, 120; du duc et de la duchesse du Maine, 121. Autres
arrestations, 122. Viilars est informé confidentiellement que sa
liberté est menacée, 123. Il ne s'en inquiète pas, 124. Mort de
Charles XII, 125.
1719.
Viilars rend visite à M™^ de Maintenon, 125. Elle meurt peu après,
126. Law fonde la compagnie des Indes et la banque royale, 126.
Viilars lui donne des conseils, 127. Il se lie un instant avec lui,
puis rompt à cause de ses folies, 128. Il s'en plaint même au
régent, 129. Guerre avec l'Espagne, 130. Le cardinal Alberoni
est destitué, 131. Maladie de Viilars, 132. Arrestation du duc
de Richelieu, 133. Il est relâché, ainsi que la plupart des per-
sonnes arrêtées avec Cellamare, 134, 135.
1720.
Exécution des gentilshommes bretons compromis dans la conspi-
ration de Cellamare, 136. I^aw est remplacé aux finances par
d'Argenson, 137. Daguesseau reprend les sceaux, 138. Le
mécontentement augmente contre Law, 139. Le régent exile le
parlement à Pontoise, 140. Nouveaux embarras financiers, 141,
Changements dans l'administration des finances, 142. La mau-
vaise gestion de Law amène de grosses difficultés, 143. Suite de
l'affaire de la Constitution, 144. Le régent exile le parlement à
Blois, 145. Viilars obtient des concessions du cardinal de
Noailles, 146. Il en informe le régent, 147. Il assiste à une con-
férence de conciliation, 148 ; et amène le cardinal de Noailles à
céder, 149. Le parlement ne quitte pas Pontoise, 150. Il enre-
IV 25*
390 TABLE.
gistre enfin les déclarations du roi sur la Constitution, 151. Dis-
grâce de Law, qui est remplacé par La Houssaye, 152. Ses agis-
sements sont dénoncés, 153. Il s'enfuit en Belgique ; on arrête
ses complices, 154. Les gens de bien regrettent qu'on l'ait laissé
partir, 155. On enlève à la compagnie des Indes les recettes
générales, les monnaies et les autres revenus du roi, 156.
1721.
Villars s'emploie à réconcilier les Pairs et le parlement, 157-160.
Il croit avoir amené le premier président à faire des concessions,
161. Ses efforts sont paralysés par Novion, 162. Le contrôleur
général saisit le conseil de régence des réclamations de la com-
pagnie des Indes, 163. Elle est déclarée comptable au roi; récla-
mation des actionnaires, 164. Procès du duc de la Force, 165.
Réunion du parlement, 166. Le duc de la Force est cité à la
barre, 167. Saint-Simon attaque la conduite du parlement, 168.
Le duc de la Force est expulsé du parlement, 169. Les Pairs se
divisent à ce sujet, 170. Le régent suspend le procès ; remon-
trances du parlement, 171. Protestation de vingt-deux Pairs,
172. Enregistrement de la déclaration qui réserve les droits des
Pairs, 174. Avances de M. le Duc à Villars, 175. Le régent froisse
le prince de Gonti, 176. Villars lui en fait des reproches, 177-
181. Le régent lui fait faire des excuses, 182. Suite du procès
du duc de la Force, 183. Le duc de Chartres est nommé colonel
général de l'infanterie, 184. M. le Duc renoue avec Villars, 184.
Peste de Marseille, 185. Le régent empêche Villars de s'y rendre,
186. Visa des billets de la banque royale, 187. Séjour de Villars
à Vaux, 187. Voyage en Nivernais, 188. Fin du procès du duc
de la Force, 188. Le duc du Maine rentre dans l'exercice de ses
charges, 189. Mariage du marquis de Villars, 190. Maladie du
roi, 191. Le régent va demeurer aux Tuileries, 192. Le conseil
de régence s'occupe des difficultés financières, 193. Progrès de
la peste en Provence, 195. Le roi d'Espagne propose l'infante sa
fille pour épouser le roi, 197. Le contrôleur général propose de
compulser les actes des notaires pour découvrir les fortunes
récentes et indemniser les victimes du Système, 197. Vive oppo-
sition de Villars à ce projet, qui est approuvé par le conseil, 197-
201. Mariage projeté entre le prince des Asturies et la fille du
régent, 202. L'évêque de Fréjus refuse le siège de Reims, 203.
Villars évite une rupture entre le prince et la princesse de Conti,
205. Départ de M^e de Montpensier pour l'Espagne, 207. Édu-
cation du roi, 208.
I
TABLE. 391
1722.
Échange des princesses à Bayonne, 210. Conseils de finances chez
Dubois, Paris-Duvernoy, 211. Le cardinal de Rohan revient de
Rome, 212. Il entre au conseil de régence; question de préséance
entre lui et les Pairs, 213-219. Arrivée de l'infante à Paris, 219.
Fêtes données à cette occasion, 221. L'abbé Fleury, confesseur
du roi, donne sa démission, 221. Difficultés pour le choix de
son successeur, 222. La cour retourne à Versailles, 222. Dodun
contrôleur général, 224. Remontrances du parlement au sujet
de nouveaux impôts, 225. Le cardinal de Noailles refuse à un
jésuite les pouvoirs de confesseur du roi ; l'évêque de Chartres
les accorde, 229. Exil du duc de Noailles, 228-230. Tillars est
reçu par le roi, 230. Il fait une tournée en Normandie, 231.
Disgrâce et exil de Yilleroy, 232, 233. Retraite de lévêque de
Fréjus, 234. Le cardinal Dubois est nommé premier ministre,
235. H se montre plein d'égards pour Yillars, 236-238. Voyage
de Reims pour le sacre du roi, 239. Villars représente le conné-
table; plaisanterie du roi, 240. Fêtes à Yillers-Cotterets et à
Chantilly, 241. Mort de Madame, 242. Querelles de préséances
entre les princes du sang et les ducs, 243.
1723.
Indisposition du roi, 245. Il déclare prendre le gouvernement dans
une séance du parlement, 247. On nomme une commission pour
vérifier les comptes du ministre de la guerre, 248-252. Mort de
la princesse de Condé, 250. On découvre des fraudes dans les
liquidations, 254. Arrestation et jugement des coupables, 255-
258. Disgrâce de Le Blanc, 259. Yillars est fait grand d'Espagne,
260. Mort du cardinal Dubois; le duc d'Orléans devient premier
ministre, 262. Mort de M. de Mesmes, premier président, 264 ;
de la sœur de Villars, ancienne abbesse de Chelles, 265. Le duc
de Noailles est rappelé à la cour, 267. Penterriedter, ambassa-
deur, retourne au congrès de Cambrai, 268. Divertissements à
la cour, 269. Cabales de la compagnie des Indes, 270. Mort du
régent, 271. M. le Duc lui succède comme premier ministre,
272. Prétentions de l'évêque de Fréjus, 273. Villars entre au
conseil, 274. Premiers actes du gouvernement, 275. Nouveau
cérémonial aux obsèques du duc d'Orléans, 276. Villars entre
dans tous les conseils, 278.
1724.
Changements dans les logements à Versailles, 279. Échange de
392 TABLE.
Belle-Isle, 280. Abdication du roi d'Espagne, 281. Réconciliation
de M. le Duc et du duc d'Orléans, 282. Nomination de maré-
chaux, 283, Affaires d'Espagne, 284. Affaire de la Jonchère,
285. Mariage du duc d'Orléans avec une princesse de Bade,
286. Les soupçons augmentent contre Le Blanc, 288. Villeroy
rentre en grâce, 290. Le cardinal des Ursins est élu pape
(Benoît XIII), 291. Le roi va chasser à Chantilly, 292. Villars
exhorte le roi à se marier, 294. Conseil des finances à Chantilly,
295. Nouvelles de Constantinople, 297. Le roi revient à Fontai-
nebleau, 297. Le cardinal de Polignac remplace le cardinal de
Tencin à Rome, 297. Mort de Louis I^'' d'Espagne, 298. Après
beaucoup d'hésitations, PhiUppe V reprend la couronne, 299.
Le premier président de Novion donne sa démission; il est rem-
placé par Portail, 301. Conférences secrètes en vue du mariage
du roi, 302. Changements de ministère en Espagne, 304.
1725.
Procès de Le Blanc, 305. Mort de La Feuillade, 306. Une petite
indisposition du roi ramène l'attention du public sur la question
de son mariage, 307. Le renvoi de l'infante est décidé, 308.
Mécontentement de Philippe V, qui renvoie l'ambassadeur de
France et tous les consuls, 311; ainsi que M'ie de Beaujolais, 312.
L'infante retourne en Espagne entourée d'honneurs, 312. Le roi
se décide à épouser la princesse Marie Leczinska, 313. On orga-
nise la maison de la reine, 314. Le Blanc et les frères Belle-Isle
sont remis en liberté, 316. Traité d'alliance entre l'empereur et
le roi d'Espagne, 316. Préparatifs en vue du mariage du roi, 318.
Le conseil des finances discute l'impôt du cinquantième, 319.
Le roi tient un lit de justice, 322. Animosité contre M. le Duc
et la marquise de Prie, 324. Séditions à Paris et en Normandie,
325. Le roi d'Espagne demande des satisfactions pour le renvoi
de l'infante, 326. Opposition du clergé et du parlement au cin-
quantième , 327. Agitation en Europe ; menées de Riperda,
ambassadeur d'Espagne à Vienne, 328. Broglie chargé de renou-
veler les traités avec l'Angleterre et la Prusse, 330. Le roi marié
par procuration à Strasbourg, 331. Le roi d'Espagne se pré-
pare à faire la guerre et cherche à entraîner l'empereur, 332.
Correspondance entre Villars et Grimaldo, qui demande des
satisfactions inacceptables, 333. Arrivée de la reine à Fontai-
nebleau, 335. Traité de Hanovre entre la France, l'Angle-
terre et la Prusse, 336. Les troupes espagnoles se mettent en
mouvement, 336. La reine se montre très prévenante pour Vil-
TABLE. 393
lars, 337. Le roi Stanislas arrive à la cour, 339. L'opposition du
clergé continue, 3'il. Une lettre de cachet sépare l'assemblée du
clergé qui refuse le don gratuit, 341. Le prévôt de Paris et le
lieutenant civil, 342. Négociations pour l'accession de la Hollande
au traité de Hanovre, 343. Attitude suspecte de la Prusse, 344.
Difficultés entre M. le Duc et l'évêque de Fréjus, qui s'insinue
de plus en plus dans la faveur du roi, 341-348.
APPENDICE.
Extraits de Correspondances relatives aux négociations de Ras-
TADT ET DE Baden, 1713-1714 351
Villars au roi, n» 1.
Villars à Torcy, n° 2.
Rapport du baron de Hundheim sur son entrevue avec Vil-
lars, n» 3.
Villars à Voysin, n»^ 4, 7, 9, 11, 12, 14, 16, 17, 18, 20, 21,
23, 24, 25.
Torcy à Villars, no^ 6, 13.
Voysin à Villars, n° 5, 15, 19, 22.
Le prince Eugène à l'empereur Charles, n" 10.
Le prince Eugène au comte de Sinzendorf, n^ 8.
Gally au président Cholier, n.° 26.
n.
Lettres diverses 384
Fénelon à Villars, n" 27.
Villars au vicomte de Trélans, n" 28.
Le duc de Saint-Simon à Villars, n» 29.
Nogent-le-Rotrou, imprimerie Daupeley-Gouverneur.
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